05/06/2005 juin 2005

Maurice Zundel, Le Caire, mai 1972.

C'est seulement dans la connaissance d'un Dieu libre de soi que nous pouvons donner à notre liberté un nom.

Un être doué d'intelligence doit nécessairement s'assumer lui-même, il est face à lui-même et a à prendre position devant lui-même, il a à se dire lui-même. Et Dieu sait combien souvent nous nous parlons à nous-mêmes de nous-mêmes, nous ne faisons que ça !

Nous nous disons sans cesse nous-mêmes à nous-mêmes, en nous nous approuvant ou en nous désapprouvant, mais le plus souvent en nous aimant nous-mêmes par dessus tout ! Car il est impossible qu'un être spirituel n'accomplisse pas cette sorte de reproduction de lui-même, impossible qu'il ne se mette en face de lui-même et ne prenne alors position pour s'approuver et s'aimer, et avoir vis-à-vis de lui-même, en face de soi, cette réaction affective.

Et cette vie intérieure spontanée, cette vie de toute intelligence qui prend conscience de soi, c'est une richesse immense, bien qu'elle soit affectée par une infirmité presqu'insurmontable du fait que cette réflexion sur soi demeure opaque et stérile tant que nous ne faisons que nous accrocher à du préfabriqué en nous, parce que ce que nous découvrons en nous, c'est quelque chose dont nous ne sommes ni la source ni l'origine : ce JE et MOI que nous avons à la bouche est équivoque puisque c'est seulement le plus souvent l'étiquette que chacun donne à ses servitudes et à ses options passionnelles.

Quoi qu'il en soit, ce phénomène existe et il est admirable ! Un esprit doit d'une certaine façon se réengendrer lui-même, et il ne peut exister consciemment sans prendre position vis-à-vis de lui-même. En Dieu cette situation se retrouve à l'infini et aboutit à une liberté qui est égale à Dieu.

Notre libération à nous est lente, difficile, jamais totalement accomplie, elle ne peut s'accomplir que face à la « Beauté si antique et si nouvelle » qui ravit le cœur d'Augustin. En nous il est totalement impossible d'aboutir à soi sans se tourner vers Dieu qui habite au plus intime de nous-mêmes dans ce flux et reflux de notre amour, et cette libération est toujours partielle et intermittente puisque nous retombons sans cesse dans notre vieux moi préfabriqué !

Mais en Dieu la liberté est totale, infinie, éternelle, elle est égale à la nature de Dieu Lui-même, car Dieu éternellement se donne, éternellement se vide de Lui-même, éternellement aime ! Dieu éternellement accomplit dans Ses relations intra-trinitaires la perfection infinie de la charité, au point qu'en Lui le JE et MOI est relation pure, ce JE et MOI qui chez nous marque une limite et une fermeture, et est l'étiquette de notre prison : en Dieu le JE et MOI est relation pure et désappropriation radicale, puisque la seule propriété en Dieu, c'est précisément la désappropriation subsistante.

C'est de Ce Dieu-là qu'il faut partir pour connaître Jésus-Christ, c'est un Dieu intérieur, un Dieu libre de lui-même, un Dieu désappropriéde soi, un Dieu tout Amour, un Dieu ferment de notre libération, un Dieu qui est plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes et qui accomplit notre libération puisque, pour le redire la cent millième fois, notre véritable liberté, nous ne pouvons pas la concevoir si nous n'avons pas rencontré la liberté infinie de Dieu, si nous n'avons pas reconnu en Dieu la liberté comme égale à la libération, et c'est seulement dans cette connaissance que nous pouvons donner à la liberté un nom.

Date de publication sur le site: 05/06/2005