Conférence - Genève - 21 sept. 1969 (Suite, partie 3)

Augustin est libre parce qu'il a trouvé Quelqu'un à qui se donner.

Une découverte, une rencontre qu'il s'agit de vivre à chaque instant.

Suite de la conférence donnée à Genève en 1969. Admirable page de Zundel !

« .. L'homme peut exister, mais à quelles conditions ? C'est là précisément, quand on se pose cette question, que se présente l'Evangile de Jésus-Christ et que Dieu apparaît alors effectivement comme ce qu'il y a de plus intime à nous-mêmes, « plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même » dit Saint Augustin ! Il apparaît comme la Vie de notre vie, tellement qu'Augustin, lorsqu'il a fait cette découverte magnifique, pourra dire: "Vivante désormais sera ma vie toute pleine de Toi. " Et puisqu'ici nous rencontrons ce grand génie, nous pouvons voir qu'il résume admirablement l'itinéraire balbutiant que nous avons parcouru.

Augustin est l'homme qui a été esclave de lui-même ! Il a gémi de son esclavage, il a guéri d'une sensualité insurmontable, il a cherché à travers toutes les sagesses humaines, il s'en est nourri, il a aimé Platon, il en a été pénétré, il a entrevu des possibilités de libération, il n'a jamais su pourtant en trouver le chemin et, tout d'un coup, foudroyé par la rencontre avec « la Beauté si ancienne et si nouvelle » qu'il découvre au plus profond de lui-même, il comprend maintenant sa propre quête, Il comprend ce qu'il cherchait parce qu'il l'a trouvé, il comprend qu'il était dehors, qu'il était esclave, il comprend que maintenant il est dedans, qu'il est libre, qu'il est libre parce qu'il y a Quelqu'un, parce qu'il peut se donner à Quelqu'un, Quelqu'un qui l'attend au plus intime de lui-même et qui n'est que l'Amour Infini, Quelqu'un qui est l'Amour qui n'est qu'Amour, l'Amour qui ne le contraignait pas, Quelqu'un qui maintenant lui apparaît comme la respiration même de tout son être et comme la seule possibilité de sa libération.

C'est là que se fait la jonction, la symbiose. C'est là que s'exprime, que s'affirme et s'expérimente, cette communauté de vie entre Dieu et nous parce que c'est la même chose, n'est-ce pas, de rencontrer l'homme ou de rencontrer Dieu ! C'est la même chose !

Un être libéré totalement de soi, libéré profondément jusqu'en ses dernières racines et les plus intimes, un être qui est un espace, c'est un être totalement donné à une Valeur Infinie ! Qu'il lui donne un nom ou pas, n'importe, qu'il la trouve en lui-même ou dans les autres, n'importe, mais il est totalement donné à une Valeur qui le comble en le délivrant de ses limites.

Et c'est dans cette rencontre, qu'il s'agit bien entendu de revivre à chaque instant, que s'expérimente à la fois l'homme ET Dieu. Je n'atteins à moi-même que lorsque j'atteins à Lui. C'est en face de Lui que je suis moi. Dès qu'il n'est plus là, je retombe dans mon moi préfabriqué et il n'y a plus personne !

Rien ne me paraît plus important, c'est certain, et rien ne me touche davantage que cette constatation, que cette expérience : nous ne pouvons pas atteindre à nous-même, nous sommes inaccessibles à nous-même, nous sommes inviolables pour nous-même, tant que nous n'avons pas rencontré cet Amour qui nous purifie de nous-même, qui nous virginise et nous met en face de nous-même à travers le don que nous devenons face à Lui.

Nous sommes inviolables à nous-mêmes. S'il est question de dignité, inutile de la situer si on ne l'a pas conquise : notre dignité est une possibilité, c'est une exigence, ce n'est pas une réalité toute faite et préfabriquée ! Cette dignité, il faut constamment la reconstruire, et c'est pareil pour la personnalité, pour la liberté, pour l'immortalité, c'est la même chose ! Il faut constamment la reconstruire en démissionnant de ce vieux moi préfabriqué avec lequel nous nous identifions en croyant que c'est nous ! Alors que, précisément, notre vieux moi, c'est ce qui nous empêche d'être nous.

Il n'y a qu'une conduite à cet égard. Nous ne pouvons pas aller jusqu'à nous-même autrement qu'à travers cette Beauté si antique et si nouvelle, à travers cette Présence, à travers ce Quelqu'un qui est plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même. Et il en est tout à fait de même dans nos rapports avec les autres : il est évident que les autres nous échappent dans leur inviolabilité, et donc que nous ne pouvons les atteindre aux racines de leur personnalité que dans la mesure où nous sommes virginisés, que dans la mesure où nous avons jeté du lest, dans la mesure où nous avons surmonté nos propres limites.

Il faut être en état de démission et de transparence pour aborder la personnalité d'autrui comme pour découvrir la nôtre, c'est-à-dire que c'est toujours dans la Présence d'un Autre majuscule que nous atteignons à l'homme. "Je est un Autre": Rimbaud l'a dit magnifiquement et on ne peut pas exprimer dans une formule plus brève, en effet, tout le problème de l'homme et sa solution : "Je est un Autre".

Je ne peux accéder à moi-même qu'en cet Autre qui me délivre de moi-même parce qu'il est, Lui, entièrement libéré de Lui-même, et c'est là, justement, que, dans la diversité la plus émouvante de la révélation évangélique, c'est là que Dieu, le Dieu Chrétien, apparaît comme libre de soi : Il n'a pas d'attaches à soi parce que Sa Vie se diffuse constamment dans les relations trinitaires, parce que Dieu ne se possède pas, II se dépossède éternellement puisqu'en Lui la personnalité est fondée sur la désappropriation et se confond avec elle.

Nous sommes donc, dans cette lumière évangélique, nous sommes orientés vers la bonne solution, je veux dire la seule solution possible, qui est de nous prendre tout entier à la racine de notre être pour nous donner à cette Présence qui est la Vie de notre vie.

Dire "Je crois en Dieu" ne signifie rien si l'on ne vit pas de Dieu ! Si l'on vit de Dieu, il n'y a même pas besoin de le dire parce qu'on Le respire ! Et parce que, dans la mesure où l'on en vit, on Le laisse transparaître.

Il n'y aurait pas de problème si nous étions authentiquement humains ! Il n'y aurait pas de problème pour les autres si nous étions authentiquement humains : nous serions tellement libres, tellement libérés de nous-mêmes, nous serions tellement un espace que chacun sentirait dans cet espace une Présence Infinie qu'il ne serait même plus nécessaire de nommer puisque chacun pourrait La vivre à son tour. »

(À suivre

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