Conférence - Genève - 21 sept. 1969 (Suite, partie 2)

Suite de la conférence donnée à Genève en 1969 par Maurice Zundel.

La quête de Dieu, la rencontre avec Lui, est impossible

sans la quête de l'homme véritable,

sans sa découverte et son expérience en nous

Nous sommes assujettis à de nombreux déterminismes intérieurs,

à de nombreuses options passionnelles intérieures !

Que de programmes, même évangéliques,

mais qui n'engagent pas, sont frappés d'une stupéfiante inefficacité !

C'est sous la forme trinitaire que Jésus-Christ vit Dieu.

Son témoignage nous met sur la voie de notre véritable humanisation

en représentant la grandeur infinie comme une démission totale.

« Il y a eu, il y a des œuvres d'art innombrables sous tous les climats et à toutes les époques L'humanité (véritable) a donc tout de même surgi au moins sporadiquement, elle a surgi par intermittence, comme elle le fait d'ailleurs en chacun de nous. Il y a une intuition de cette humanisation quand on est devant la souffrance, mais aussi quand on est devant la cruauté dont un autre peut être l'objet. Il y a une espèce de prise de conscience que, en effet, il y a dans l'homme autre chose que des viscères, autre chose qu'une vie physico-chimique, qu'il y a peut-être quelque part une dignité, une valeur proprement humaine ? Mais où est-elle ? Comment peut-on l'acquérir? Et dans quelle direction faut-il se mouvoir pour devenir autre chose qu'un objet préfabriqué?

Ici bien sûr je ne peux pas reprendre avec vous tout l'itinéraire (de soi à soi, du dehors au dedans) que vous connaissez très bien puisque nous l'avons parcouru des centaines de fois, mais il est certain que c'est seulement sur cette trajectoire, c'est sur ce cheminement, c'est seulement dans cette quête de l'homme que se posera éventuellement la quête de Dieu, ou, plus exactement, que se fera la rencontre de Dieu.

C'est parce que nous sommes un immense vide, c'est parce que nous n'existons pas encore, parce que nous avons à nous faire homme, parce que nous avons à susciter en nous une dimension spécifique proprement humaine, c'est pour cela que nous avons à nous libérer de tout ce que nous avons à subir dans notre inconscient, dans notre hérédité, dans notre milieu, dans nos préjugés, dans notre éducation, dans nos journaux, dans nos partis, dans nos continents, dans notre type de culture, dans notre langage : nous avons à nous libérer de tout cela qui nous est donné, plus exactement qui nous est imposé ! C'est tout cela qu'il s'agit de surmonter et de transformer afin que nous ne subissions plus rien.

Tant que nous subissons, tant que nous sommes sous le régime de nos préfabrications, nous ne sommes pas encore autre chose que des objets. Il n'y a aucune raison en effet, s'il n'est qu'un objet, d'attribuer à l'homme une valeur particulière, d'envisager son immortalité ou sa dignité ! On peut d'ailleurs se demander pourquoi on travaillerait à la paix entre les hommes si les hommes, finalement, ne sont que des punaises ou des chacals, s'ils n'ont rien de spécifiquement humain. Mais, bien sûr, déjà le seul fait que nous nous posons la question est déjà une présomption extrêmement vive de la possibilité que nous avons d'exister parce que se poser un problème, décrocher (de soi) en prenant ses distances, se rendre compte que l'on subit, c'est déjà refuser de subir.

Le pire des sadismes, le plus cruel, le plus monstrueux, serait que nous puissions nous rendre compte de notre esclavage et de toutes nos servitudes sans pouvoir nous en délivrer. Alors le mouvement naturel de l'esclave qui prend conscience de sa servitude, c'est la révolte. Et justement, nous sommes dans cette situation puisque nous sommes environnés de servitudes, puisque nous sommes nous-mêmes assujettis à des déterminismes intérieurs qui sont les pires de tous. On parle sans cesse de contraintes extérieures, mais les contraintes intérieures sont infiniment plus redoutables.

On peut demeurer libre comme Epictète devant une brute, devant un maître qui vous casse la jambe pour sa propre fantaisie, parce qu'on peut, intérieurement, triompher de cette brutalité par une dignité spirituelle. Mais, si on est intérieurement assujetti à ses options passionnelles, si on est victime de son inconscient, si on subit passivement son hérédité, on est dans un esclavage irrémédiable puisqu'il est intérieur. Or c'est à cet esclavage intérieur que nous sommes effectivement assujettis et auquel nous consentons puisque nous en sommes complices.

Toutes nos révoltes d'amour propre, tous nos ressentiments, tout ce qui nous sépare des autres en élevant des murs de séparation, tout ça, finalement, c'est un esclavage auquel nous consentons et dont nous sommes complices. Et c'est justement pourquoi toutes les affirmations du droit, de la culture, de la civilisation, tous les conseils évangéliques, tous les programmes de religion, tous les problèmes de foi des chrétiens, quand ils sont affirmés par des êtres comme nous qui ne sommes pas libérés de nous-mêmes, ces programmes eux-mêmes se volatilisent, ils sont faussés, ils deviennent des caricatures et ils sont frappés d'une stupéfiante inefficacité.

Tous les discours qui sont faits à la Société des Nations et à l'O.N.U., autant en emporte le vent ! Tous ces discours adressés à des belligérants pour mettre fin à la guerre, nous voyons ce que cela donne parce que tous ces mots, quand ils ne supposent pas un engagement de tout l'être tel que Saint François d'Assise pouvait en mettre dans sa parole, tous ces mots sont vides de toute substance, ils ne portent pas la vie, ils ne peuvent donc pas la susciter. Et alors les meilleures choses, les meilleures traditions, les conseils les plus pertinents, les idéaux les plus parfaits, l'Evangile lui-même, tout cela contribue au contraire à éloigner l'homme de lui-même, à le séparer de sa liberté, à lui faire rejeter toute espèce de religion parce que l'homme, tant qu'il n'est pas libéré, tant qu'il n'est pas un espace de lumière et d'amour, apporte aux autres ses servitudes ! Il apporte aux autres ses propres limites, et l'idéal même qu'il leur propose en est profondément défiguré.

C'est là justement notre situation : l'homme n'existe pas. Cependant il peut exister, mais à quelles conditions ? Et c'est là, comme je le disais tout à l'heure à la chapelle (1), c'est là précisément que se présente l'Evangile de Jésus Christ, ou plutôt l'Evangile qui est Jésus Christ, qui est la Personne même de Jésus Christ. Et le témoignage qu'Il rend à la Divinité sous la forme trinitaire - parce que c'est son expérience, parce que c'est comme cela qu'il vit Dieu - c'est lui qui nous met le plus immédiatement sur la voie (de notre humanisation véritable) en nous représentant la grandeur infinie comme une démission totale. »

(À suivre)

Note (1) : Zundel se réfère à l'homélie qu'il a prononcée juste avant cette conférence, archivée au 9/07/05.

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