30/06/2005, 01/07/2005 et 03/07/2005 juin 2005 juillet 2005

Dans une conférence donnée au Caire en janvier 1966, Zundel voyait l'humanité dans une situation d'une extrême gravité. Elle n'a fait sans doute qu'empirer par la suite, on conçoit facilement l'urgence de la dénoncer plus fortement encore aujourd'hui. La cybernétique, dont on parlait beaucoup en 1966, voulait ramener l'homme à n'être qu'une machine pilotée par sa biologie, totalement incapable d'en sortir réellement « L'esprit va reculer de plus en plus. Le Dieu Créateur deviendra impensable… » Cette « science nouvelle » venait confirmer que « l'homme n'existe pas. »
Pour sortir d'un univers machine l'homme a à faire surgir un univers qui n'existe pas encore et qui ne peut pas exister sans lui (1). Un univers qui n'est pas de nous en appelle un autre qui soit de nous, que nous avons donc à créer. La seule chance pour l'homme de devenir authentiquement homme.

La cybernétique universelle en confirmant une biologie qui exclut toute finalité va faire reculer l’esprit de plus en plus

On est (dans le monde aujourd'hui) devant une situation extrêmement grave et incontestable. On ira de plus en plus vers une cybernétique universelle qui confirmera justement une biologie qui exclut toute finalité et où le développement de la vie est expliqué uniquement par des événements physico-chimiques. L'esprit va reculer de plus en plus. La raison apparaîtra de plus en plus comme une machine et il deviendra absolument impossible d'affirmer une transcendance de l'esprit en se fondant sur l'expérience de la vie quotidienne. Et alors le Dieu Créateur de la tradition deviendra de plus en plus impensable puisqu'on ne lui demandera plus, s'il est encore nécessaire, que de construire à l'aveuglette un mécanisme élémentaire qui se développera de lui-même.

Tout cela, il faut que nous l'envisagions pour ne pas devenir (pour que l'Eglise ne devienne pas) un ghetto de gens qui ne veulent pas voir, qui ne veulent pas se rendre compte, qui prétendent en savoir plus que les savants, qui croient que leur solution est intangible parce qu'ils n'ont jamais regardé les autres.

Nous allons nous trouver, un de ces quatre matins, devant une espèce d'océan de slogans administrés par toutes les revues qui vulgarisent les résultats de la science. Nous allons nous trouver devant un océan d'affirmations qui remettent exactement tout en question, qui seront devenues monnaie courante, qui seront acceptées par la plupart des esprits et que les journalistes divulgueront comme le dernier mot de la science.

J'avoue que tout cela, pour moi, n'est pas une surprise parce que je me suis depuis très longtemps convaincu que l'homme n'existe pas, qu'il est tout au plus une possibilité mais que, tel quel, tel qu'il est jeté dans l'existence, il est en effet un produit de l'univers, une machine comme tant d'autres, un résultat, un quelque chose qui est subi et ne peut pas se prévaloir d'une dignité et d'une valeur particulières.

Il y a des années et des années que je parle de ce moi biologique, de ce moi animal, de ce moi possessif qui est une sécrétion glandulaire, qui est le clavier de toutes nos aspirations instinctives, c'est-à-dire cosmiques, animales, végétales ou minérales ! Et je ne suis nullement surpris que l'on envisage aujourd'hui toutes les facultés mentales comme simplement le déroulement d'un automatisme mécanique.

En effet, je viens de le dire, si le formalisme des supports, les signaux électriques ou les lettres dans une inscription ou les traits dans un alphabet morse, si les supports de l'affirmation sont ce qui intéresse les machines, si les machines travaillent sur ce formalisme, il est certain que l'homme aussi très souvent ne travaille que sur ce formalisme.

Les calculateurs de génie, les calculateurs qui peuvent en une seconde résoudre ou accomplir les additions, les multiplications, les soustractions, les divisions ou le fractionnement des nombres, qui peuvent accomplir tout cela en un éclair, sont probablement des machines particulièrement sensibles au formalisme, des machines qui arrivent à des combinaisons extrêmement rapides sans aucun raisonnement, et je pense que la vie dite intellectuelle de l'immense majorité des êtres humains est simplement un formalisme automatique.

On reste à la surface des signes, on ne pense pas ou bien, si l'on pense, ou si l'on réagit, d'une manière particulière, ce n'est pas en vertu d'une pensée mais en vertu d'une affectivité qui renâcle devant certains résultats, qui désire en obtenir d'autres, qui conteste pour des motifs instinctifs, ou qui enregistre au contraire avec bonheur, avec transport, des résultats qui concordent avec les convoitises et les instincts.

C'est d'ailleurs pourquoi j'ai essayé de montrer dans le "Dialogue avec la Vérité" qu'il fallait une présence à une Présence et qu'il ne suffisait pas de manipuler des raisonnements, de manipuler des formalismes pour aboutir à la Vérité. La Vérité est au-delà. S'il y en a une, elle ne peut se situer que dans un dialogue de personne à personne.

Donc, tout cela ne me surprend pas, tout cela confirme ce que je sens depuis très longtemps et que je ne cesse de répéter sous une forme ou sous une autre. Rien ne me paraît plus naturel que d'admettre, en effet, que l'homme ne soit qu'un donné de l'univers, qu'il ne soit, si l'on veut, qu'une machine, entravée d'ailleurs par son affectivité, c'est-à-dire par la complicité qu'elle donne ou qu'elle refuse au formalisme automatique qui s'accomplit en elle.

Et c'est de là que nous sommes ramenés à l'unique question: Y a-t-il un homme possible ? Si je dis : « Je ne suis qu'une machine, je ne suis qu'une machine ! Toutes mes activités relèvent de mécanismes sans but et sans finalité ! », quand je dis: « Je suis enfermé dans mes mécanismes ! », quand je dis: « Je ne pourrai jamais sortir de mes mécanismes ! », quand j'impose une fin aux machines que je construis, cette fin est elle-même suggérée, elle m'est elle-même imposée par mes propres mécanismes puisque, par hypothèse, je suis une machine qui ne peut pas sortir de ses mécanismes.

Evidemment, il y a déjà là quelque chose de suspect dans ce « je ne suis que... », car dire : « Je ne suis que ! » suppose déjà une vue sur autre chose. « Je ne suis que... », « je suis enfermé dans mes mécanismes », suppose que la prison pourrait s'ouvrir.

En tous cas, il n'y a qu'une chance, qu'un seul espoir d'humanité, c'est que je puisse effectivement m'évader de mon mécanisme, que je puisse échapper à son conditionnement. Mais m'évader vers quoi et dans quoi puisque je suis dans un univers qui est tout entier un immense mécanisme ? S'il y a une chance d'échapper à ce mécanisme, s'il y a une chance d'être autre chose qu'une machine, ce ne pourra être que dans un monde qui n'existe pas encore, dans un monde que j'aurai donc à créer, dans un monde qui ne peut exister que par moi, que par la création que j'en ferai. C'est là la seule chance.

Il y a une espérance d'humanité

L'univers tel qu'il est, l'univers tel qu'il s'impose à nous, l'univers dans lequel nous sommes nés et duquel nous sommes nés, l'univers dans lequel nous avons été jetés et dont nous sommes dépendants, et qui nous conditionne dans tous les secteurs, cet univers n'est pas de nous et il est impossible d'y trouver autre chose que la machine artificielle ou naturelle. S'il y a une chance, c'est que je puisse faire surgir un univers qui n'existe pas et qui ne peut exister sans moi.

Et notez qu'il en sera toujours ainsi dans l'hypothèse où cette espérance est permise. S'il y a une espérance d'humanité, si un homme peut surgir qui ne soit plus conditionné par ses mécanismes, ce sera toujours le cas – je veux dire que quels que soient les perfectionnements de la cybernétique, même si on arrive à créer un surhomme, même si on arrive en bocal à créer une vie douée de toutes les perfections, tout ce qu'on pourra faire avec les moyens dont on disposera qui seront toujours plus parfaits, ce sera de construire une machine parfaite, du moins plus parfaite .Ce ne sera jamais autre chose qu'une machine. Si ce prétendu surhomme issu d'un bocal vient à exister, il sera une machine, certainement plus parfaite que la nôtre, mais nous n'aurons pas avancé d'un pas vers la réalisation d'un univers non mécanique puisqu'il sera tout entier le fruit de la cybernétique, le fruit de la mécanique.

Donc, dans tous les cas et dans tous les avenirs quels qu'ils soient, s'il y a une chance pour la vie de l'esprit, une chance d'humanité, une chance d'être source et origine, une chance d'être créateur pour des êtres semblables à nous, ce sera toujours en vertu d'une création accomplie par chacun d'un univers qui n'existe pas encore et qui ne peut exister que par nous.

C'est donc là qu'il faut situer l'humanité comme une chance, comme une possibilité. Il faut situer dans ce monde qui n'existe pas encore, que nous avons peut-être la possibilité de créer mais qui ne subsistera qu'en vertu d'une création permanente qui sera toujours à reprendre, une création dans laquelle nous-mêmes nous nous ferons homme en réalisant un univers humain.

Donc en résumé, l'univers, tel qu'il est, est un univers de machines, l'univers tel qu'il est ne peut fournir ni jamais présenter un être spirituel en vertu de son dynamisme spontané. Et cet univers tel qu'il est ne peut donc porter au maximum qu'une possibilité d'homme, une espérance d'homme qui est suggérée par le fait même que nous pouvons nous placer devant les machines, et devant les machines que nous sommes, en nous disant : « Je ne suis qu'une machine ! » Cela veut dire : « Je pourrais au fond être autre chose. » Car, si je me rends compte de mes limites, c'est que je suis peut-être appelé à les franchir.

Essayons donc de les franchir et c'est dans la mesure où, les ayant franchies, nous atteindrons à une réalité expérimentale, une réalité qui s'inscrira en nous comme plus réelle que tous nos mécanismes, comme plus réelle que toutes nos sécrétions glandulaires, comme plus réelle que tous nos appels imprécis, c'est dans cette mesure que nous serons situés dans une réalité qui modifiera essentiellement notre optique, notre vision du monde, notre comportement, notre conduite et toutes les décisions qui peuvent relever de nous.

Et bien sûr, n'est-ce pas, pour le dire immédiatement, il est parfaitement inutile de situer Dieu dans le monde matériel, dans le monde mécanique, dans le monde tel qu'il est puisque l'homme n'y peut pas trouver place, à plus forte raison Dieu ! Comme l'homme ne peut apparaître en tant que non-machine, en tant que dignité, en tant que source irremplaçable de bonheur, en tant qu'origine d'un espace où la liberté respire, comme l'homme ne pourra surgir que dans cet univers qui n'existe pas encore, à plus forte raison Dieu ne pourra se révéler que dans cet univers qui n'est pas encore.

Si nous voulons reporter la Divinité dans le monde tel qu'il est, nous la ferons entrer dans la mécanique, dans le mécanisme, dans le formalisme automatique des concepts qui échappent absolument d'ailleurs à la vie de l'esprit et qui ne mènent à aucune espèce de progrès ni de libération.

J'ai fait remarquer qu'il suffirait pour que le Créateur fasse son office, pour qu'il remplisse la fonction qu'on lui assigne, pour qu'il soit le fabricateur de ces éléments tout à fait primitifs, sans d'ailleurs avoir Lui-même aucun but puisque ces éléments eux-mêmes seraient dépourvus de toute finalité. Alors évidemment, un Dieu conçu de cette manière, un créateur réduit à cette fonction ne signifie plus rien et, si on veut absolument situer et enraciner une divinité dans ce monde préfabriqué tel qu'il s'impose à nous, on en fait forcément une idole matérielle qui est impensable et inutile.

Alors Dieu devient une idole impensable

Il n'y a qu'une seule chance d'humanité, un seul espoir d'humanité, c'est que je puisse m'évader de mon mécanisme, (de ma biologie), que je puisse échapper à son conditionnement.

Mais vers quoi ? Mais dans quoi ? Puisque je suis dans un univers qui est tout entier un immense mécanisme ? S'il y a une chance d'échapper à ce mécanisme, s'il y a une chance d'être autre chose qu'une machine, ce sera dans un monde qui n'existe pas encore, dans un monde que j'aurai à créer, dans un monde qui ne peut exister que par moi, que par la création que j'en ferai.

C'est là la seule chance. L'univers tel qu'il est, l'univers tel qu'il s'impose à nous, l'univers dans lequel nous sommes nés et duquel nous sommes nés, l'univers dans lequel nous avons été jetés et dont nous sommes dépendants, et qui nous conditionne dans tous les secteurs, cet univers n'est pas de nous et il est impossible d'y trouver autre chose que la machine, artificielle ou naturelle. S'il y a une chance, c'est que je puisse faire surgir un univers qui n'existe pas et qui ne peut exister sans moi.

Notez d'ailleurs qu'il en sera toujours ainsi dans l'hypothèse où cette espérance est permise. S'il y a une espérance d'humanité, si un homme peut surgir qui ne soit plus conditionné par ses mécanismes, quels que soient les perfectionnements de la cybernétique, même si on arrive à créer un surhomme, même si on arrive en bocal à créer une vie douée de toutes les perfections, tout ce qu'on pourra faire avec les moyens dont on disposera qui seront toujours plus parfaits, ce sera de construire une machine parfaite, du moins plus parfaite, mais qui ne sera jamais autre chose qu'une machine. Si ce prétendu surhomme issu d'un bocal vient à exister, il sera une machine, certainement plus parfaite que la nôtre, mais nous n'aurons pas avancé d'un pas vers la réalisation d'un univers non mécanique puisqu'il sera tout entier le fruit de la cybernétique, le fruit de la mécanique.

Donc, dans tous les cas et dans tous les avenirs quels qu'ils soient, s'il y a une chance pour la vie de l'esprit (pour qu'en l'homme vive l'esprit), s'il y a une chance d'humanité, une chance d'être source et origine, une chance d'être créateur pour des êtres semblables à nous, ce sera toujours en vertu d'une création accomplie par chacun d'un univers qui n'existe pas encore et qui ne peut exister que par nous.

C'est donc là qu'il faut situer l'humanité comme une chance, comme une possibilité. Il faut la situer dans ce monde qui n'existe pas encore, que nous avons peut-être la possibilité de créer mais qui ne subsistera qu'en vertu d'une création permanente qui sera toujours à reprendre, une création dans laquelle nous-mêmes nous nous ferons homme en réalisant un univers humain.

En résumé, l'univers, tel qu'il est, est un univers de machines ! L'univers tel qu'il est ne fournit ni ne peut jamais présenter un être spirituel, en vertu de son dynamisme spontané, et cet univers tel qu'il est ne peut donc porter au maximum qu'une possibilité d'homme, une espérance d'homme qui est suggérée par le fait même que nous pouvons nous placer devant les machines, et devant les machines que nous sommes, en nous disant; « Je ne suis qu'une machine », c'est-à-dire: « Je pourrais au fond être autre chose. Si je me rends compte de mes limites, c'est que je suis peut-être appelé à les franchir. »

Essayons donc de les franchir et c'est dans la mesure où, les ayant franchies, nous atteindrons à une réalité expérimentale, une réalité qui s'inscrira en nous comme plus réelle que tous nos mécanismes, comme plus réelle que toutes nos sécrétions glandulaires, comme plus réelle que tous nos appels imprécis, c'est dans cette mesure que nous serons situés dans une réalité qui modifiera essentiellement notre optique, notre vision du monde, notre comportement, notre conduite, et toutes les décisions qui peuvent relever de nous.

Et bien sûr, n'est-ce pas, pour le dire immédiatement, il est parfaitement inutile de situer Dieu dans le monde matériel, dans le monde mécanique, dans le monde tel qu'il est puisque l'homme n'y peut pas trouver place, à plus forte raison Dieu ! Comme l'homme (le vrai) ne peut apparaître qu'en tant que non-machine, en tant que dignité, en tant que source irremplaçable de bonheur, en tant qu'origine d'un espace où la liberté respire, comme l'homme (le vrai) ne pourra surgir que dans cet univers qui n'existe pas encore, à plus forte raison Dieu ne pourra se révéler que dans cet univers qui n'est pas encore.

Si nous voulons reporter la Divinité dans le monde tel qu'il est, nous la ferons entrer dans la mécanique, dans le mécanisme, dans le formalisme automatique des concepts qui échappent absolument à la vie de l'esprit et ne mènent à aucune espèce de progrès ni de libération.

Il suffirait certes, pour que le Créateur fasse son office et remplisse la fonction qu'on lui assigne, qu'il soit le fabricateur de ces éléments tout à fait primitifs sans d'ailleurs avoir lui-même aucun but puisque ces éléments eux-mêmes seraient dépourvus de toute finalité. Alors évidemment, un Dieu conçu de cette manière, un créateur réduit à cette fonction, ne signifie plus rien et, si on veut absolument situer et enraciner une divinité dans ce monde préfabriqué tel qu'il s'impose à nous, on en fait forcément une idole matérielle qui est impensable et inutile.


Note (1) : « L'homme n'existe pas ! » Mais alors s'il n'existe pas, et Dieu non plus, à quoi bon la Création ! La tare originelle a enlevé tout sens à l'un comme à l'Autre. La Création est un échec total pour Dieu, impossible qu'Il est d'être reconnu par l'homme.

Je crois rester fidèle à la pensée de Zundel en disant qu'il arrive à tout homme d'avoir des instants où ... il existe, et Zundel en a donné des exemples apparemment minimes : un ramassage de lunettes, un refus que l'autre soit parjure, une attention silencieuse et priante d'une mère envers son fils dévoyé ; etc.

Certes il semble bien que « l'esprit recule de plus en plus » l'humanité étant préoccupée principalement d'un souci primordial : l'épanouissement de la biologie. Au nom de la liberté, qui n'est finalement que liberté de devenir esclave de soi, on défend l'homosexualité puisqu'à conduire en justice les coupables d'homophobie vue comme une sorte de racisme…

Il y a aujourd'hui des signes nouveaux qui ne trompent pas. Ainsi pour l'avortement ou l'homosexualité par exemple, on peut les voir comme des signes, dans l'humanité contemporaine, de la priorité donnée à l'épanouissement en l'homme de sa biologie. D'ailleurs, des homosexuels ou des mères ayant avorté sont capables d'existence en elles de vraie humanité, par exemple dans des moments d'amour, de générosité et d'oubli de soi authentiques.

Date de publication sur le site : 30/06/2005, 01/07/2005 et 03/07/2005