Fin de la conférence donnée à Ballaison par Maurice Zundel.
En Christ humilité n'est pas humiliation.
L'homme peut devenir grand sans limite et sans vertige, mais à la manière de Dieu.
La connaissance ressaisit l'objet connu pour en faire une offrande d'amour.

Saint François a été initié à cette découverte incroyable, que Dieu était Pauvreté, que la pauvreté n'est pas un ascétisme mais une mystique.

(Suite du texte) :
" Celui qui se donne totalement, Celui qui se donne infiniment, éternellement, c'est Dieu. Et par là Jésus-Christ nous a donné le pouvoir, ou plutôt nous a révélé la possibilité, d'une grandeur infinie à poursuivre dans une humilité infinie. C'est la synthèse unique accomplie par le Christ. Il ne nous dit pas de nous humilier, Il nous dit au contraire que l'humilité n'est pas une humiliation. C'est le contraire d'une humiliation. L'humilité, c'est la démission de l'amour, c'est ce vide que l'on fait pour accueillir l'autre et le laisser vivre en soi.

Notre Seigneur nous a donné la possibilité de pouvoir être grand sans limite mais à la manière de Dieu. Cette manière est justement de faire le vide en nous. C'est 1'équilibre incroyable et merveilleux de la grandeur humaine quand elle est authentique, il s'agit d'être sans limites, mais d'être aussi sans vertige parce que cette grandeur est constamment conditionnée par ce vide sacré que l'on fait en soi pour accueillir celui qu'on aime. Et elle est à la limite dans la Trinité où le vide est infini parce que l'amour et la grandeur sont infinis.

Rien n'est plus important. Il ne faut donc pas confondre le monothéisme unitaire avec le monothéisme trinitaire. Dans l'Ancien Testament le monothéisme unitaire était une sorte de dynamisme qui entraînait toute la révélation vers le Christ mais on n'avait pas encore une conception distincte de la Trinité, on ne pouvait pas l'avoir parce qu'elle ne pouvait se révéler que dans Celui qui devait la vivre totalement, comme c'est le cas en Jésus Christ.

L'Islam, comme le Judaïsme en quelque sorte son contemporain, se fait le gardien du monothéisme unitaire. L'Islam, qui a pour Jésus une vénération incontestable, qui lui donne un rang prophétique éminent, qui reconnaît la virginité de Marie, l'Islam est irréductible au monothéisme trinitaire : "Dieu n'enfante pas et n'est pas enfanté". Aussi, pour l'Islam, les chrétiens sont-ils des mouchrakim, des associateurs : ils associent à Dieu quelqu'un qui n'est pas Dieu. Ce sont des coupables, ce sont des renégats. Finalement sous un aspect on les tolère, sous un aspect on leur accorde une certaine considération parce qu'ils sont le peuple du Livre. Parce qu'ils ont un Livre sacré, comme les musulmans, comme les juifs, on leur accorde considération, mais lorsqu'on envisage ce problème de la Trinité, alors là il n'y a pas d'explication ou entente possibles. Le Prophète est absolument irréductible. C'est un outrage que d'attribuer à Dieu un engendrement. C'est finalement supposer qu'il devient vieux, qu'il doit passer la main, qu'il a besoin d'un auxiliaire dans le gouvernement du monde, qu'il ne se suffit plus à lui-même.

C'est évidemment dans cette volonté de donner à la grandeur divine son expression la plus abrupte que le prophète s'exprime parce qu'il n'a pas compris, ce n'est pas sa faute, il a été évidemment informé dans sa vie de chamelier et de voyageur, il a été informé par des chrétiens qui n'avaient rien compris à la Trinité, qui en ont présenté une expression caricaturale, et il n'a pu que s'éloigner de conceptions qui n'apportaient aucune vie, il n'a pas compris que la fécondité de la vie de l'esprit, c'était tout cela.

Toute vie de l'esprit est engendrement. La connaissance est une naissance. La connaissance ressaisit l'objet connu pour en faire une offrande d'amour et cet objet connu se renouvelle totalement dans cette offrande d'amour, il s'intériorise, il se charge de lumière, il entre finalement dans le circuit de l'éternel amour.

Nous ne pouvons nous connaître nous-mêmes que dans ce circuit et pour lui. Et lui-même, l'éternel amour, ne peut se connaître que le Père dans le Fils, le Fils dans le Père, le Saint-Esprit dans le Père et le Fils : ils s'aiment dans un échange qui constitue les relations du Père et du Fils d'une part, et de l'Esprit-Saint d'une autre part.

C'est tellement profond, tellement délicat, tellement merveilleux, tellement libérateur! Nous sommes délivrés de tous les faux dieux par la Trinité, nous sommes délivrés de ce Moloch épouvantable, de ce pharaon céleste, de cette Cause Première mécaniquement conçue, un rouleau compresseur.

Et nous retrouvons justement le Dieu que nous avions pressenti à travers les mots d'Augustin. Nous comprenons pourquoi Il a ce visage de générosité parce qu'il est l'éternelle Pauvreté. Ce que François a compris, lui le premier, lui qui par bonheur n'était pas clerc, lui qui par bonheur n'était pas théologien, lui qui a été d'abord un simple lecteur de romans de chevalerie, lui qui fut la vanité faite homme, lui qui voulait remplir le monde de sa gloire, lui qui rêvait de champs de bataille et a été couronné par ses succès, il a enfin compris ! Il a été initié par le vide de sa vie, initié par le baiser au lépreux, initié par le crucifix de saint Damien, initié par l'Evangile. Il a été initié à cette découverte incroyable que Dieu, c'était la Pauvreté ! Et la grande passion de François pour la Pauvreté est une passion inexorable, inflexible, jusqu'à la mort à laquelle il a tout subordonné. Ce n'était pas l'adoration d'un mythe: c'était la Rencontre avec Dieu. Le premier parmi les chrétiens, François a compris en Le vivant que Dieu était la Pauvreté. La pauvreté n'est plus un ascétisme que l'on pratique pour se purifier, la pauvreté est une mystique, c'est une voie d'amour où l'on s'unit à Dieu, parce que Dieu est la pauvreté insurpassable, la pauvreté éternelle.

Il ne faut donc pas se faire trop d'illusions : la croyance en des monothéismes non-trinitaires repose sur une profonde équivoque. Ca change absolument tout de voir en Dieu le gouverneur suprême de l'univers dont la grandeur inpartagée s'impose à tous, OU de Le voir dans l'humilité, dans 1a fragilité de la Pauvreté absolue de son Amour.

Que Dieu soit pour nous neuf chaque matin !
(Fin de la conférence)

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