Suite de la conférence donnée aux oblats bénédictins de Ballaison par Maurice Zundel.

La joie de Dieu...
" Il faut, il faut que nous sentions tout ce que nous apporte la virginité de Dieu. "

(Suite du texte) :
C'est quelque chose de colossal. Cela nous ouvre des perspectives illimitées sur la vie de l'esprit. Nous savons bien que nous ne pouvons pas nous connaître nous-même en nous regardant. Nous regarder, c'est manquer à nous atteindre. Nous ne nous connaissons comme des personnes que latéralement, en regardant un autre.

Quand vous êtes dans l'émerveillement de la connaissance, dans l'émerveillement de la musique, dans l'émerveillement de la nature, le premier signe de l'émerveillement, sa naissance même, son essence, c'est de ne pas se regarder. S'émerveiller c'est se perdre de vue. S'émerveiller c'est se perdre dans un autre. S'émerveiller c'est se rencontrer soi dans un autre et pour lui. S'émerveiller c'est connaître la joie de l'émerveillement comme une offrande faite à un autre. S'émerveiller c'est entrer dans une relation avec un autre où l'on devient soi. Alors, quand les théologiens nous disent :" Dieu se connaît, Dieu se connaît, Dieu s'aime.... Je bondis! Je dis : "non", " non"! Parce que le soi en Dieu n'est pas, justement, un moi unique. Il y a en Dieu un triple foyer d'altruisme. Et parce que le moi en Dieu se réalise comme une relation à un autre : " JE est un Autre " comme le pressentait Rimbaud, la personnalité en Dieu réagit comme une pure référence à l'Autre.

Il n'y a rien, absolument rien en Dieu, il n'y a rien dans la Personnalité divine qui ne soit cette désappropriation objective, cette désappropriation relative où toute la Personne, toute la Personnalité n'est qu'un regard vers l'Autre et un don de soi à l'Autre. La propriété d'une Personne, c'est la désappropriation, en Dieu la propriété des Personnes, c'est leur désappropriation. Et c'est toujours vrai. Nous ne devenons nous-mêmes des personnes que dans notre offrande à Dieu. Nous ne pouvons aimer les autres qu'en faisant de nous-même un espace qui les accueille. Il n'y a jamais relation au niveau de la grandeur, au niveau de la liberté, au niveau de la Personne, au niveau de l'humain, il n'y a jamais relation authentique que dans la désappropriation.

La divinité n'est pas une entité qui se possède, c'est exactement le contraire. C'est une identité qui ne peut jaillir que sous la forme du don. Toute la vie divine sans aucun résidu se personnalise, c'est-à-dire se communique, toute la vie divine est à elle-même consubstantiellement dans cette communion d'Amour qui est l'éternelle charité. C'est le contraire de ce qu'imaginait la petite fille, le contraire de ce qu'imaginait Nietzsche. Dieu n'est pas ce grand propriétaire assis sur ses richesses et qui en laisse tomber quelques miettes sur nous : Il est la Pauvreté Infinie. Il est Dieu parce qu'il est la Pauvreté Infinie. II est le Souverain Bien parce qu'il ne possède rien et ne peut rien posséder. Il est le Souverain Bien parce qu'il se vide éternellement de tout ce qu'il est, dans le concert de relations que constitue la vie trinitaire.

Dans une famille il y a trois personnes. Le père, la mère et l'enfant vivent une seule vie, vivent un seul bonheur, vivent une seule lumière. Dans une famille authentique tout est commun, sauf la distinction qui permet la relation d'amour. Tout est commun. Et si l'un des trois veut s'approprier quelque chose; si le père se fait centre, ou la mère, ou l'enfant, toute cette unité est détruite.

Les biens de l'esprit ne subsistent qu'à l'état de communication. Dès qu'on veut les posséder on les perd. Quand vous avez rencontré une vérité qui vous illumine, qui vous émerveille, dès que vous vous admirez la découvrant, vous perdez contact avec elle, vous faites écran entre elle et votre esprit. Dès qu'un artiste se complaît dans son chef-d'œuvre, il perd contact avec son chef-d'œuvre. Il ne le comprend plus, il est incapable de le vivre.

Verlaine, qui était une brute, un soulard, un sensuel, Verlaine qui avait failli tuer Rimbaud à Mons, Verlaine avait écrit en prison les poèmes de " Sagesse " où il y a des moments de grâce, où il y a une Présence, une Présence Divine qui l'a visité et qu'il exprime dans des mots qui sont les confidences d'une rencontre authentique. Verlaine, lorsqu'il fut revenu à Paris dans un état de misère et de déchéance effroyables, mendiant auprès des étudiants de quoi se payer une absinthe, vivant chez les prostituées - comme il devait mourir chez une prostituée - Verlaine, lorsqu'on lui demandait de lire les poèmes qu'il avait écrit en prison, et devant ses propres poèmes, qui constituent " Sagesse ", refusait de le faire parce qu'il s'en sentait indigne.

Il savait que ce n'était pas de lui, qu'il ne pouvait pas agir comme en étant l'auteur et le propriétaire. Il rendait hommage, par ce refus, à la Source. Et je pense que c'est un des traits les plus admirables de sa vie Où il paraît s'être élevé vraiment au niveau de la pauvreté. Il a compris que ce don merveilleux qui lui avait été fait, il fallait le recevoir dans la virginité de l'esprit et du cœur. Et que, dans le moment, il était indigne de s'attribuer quoi que ce soit. Et nous sommes donc introduits par la Trinité dans cet univers, le seul authentiquement spirituel, qui est l'univers de la pauvreté selon l'esprit, qui est la joie de Dieu.

La joie de Dieu, c'est ce dépouillement. La joie de Dieu, c'est la joie de tout donner. La joie de Dieu, c'est la joie de la pauvreté. La joie de Dieu, c'est la joie de l'Amour. Dieu ne peut rien perdre parce qu'il a tout perdu. Il a tout perdu éternellement, parce qu'il ne possède rien éternellement. Nous, nous avons justement cette terrible faculté de pouvoir, après avoir connu un moment de libération, après avoir perdu de vue notre être propre, nous avons ce pouvoir terrible de retomber sur notre "moi-possessif", de nous prévaloir de cette sortie libératrice, et de retomber plus bas dans l'esclavage de nous-mêmes. En Dieu ce n'est pas possible parce que le vide est fait totalement et éternellement. Il n'y a aucun reste. Tout l'être divin jaillit dans ces lames de fond que constituent les Trois Personnes Divines, où la connaissance et l'amour sont totalement désappropriés. "
(À suivre)

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