Qu'est-ce que l'homme ?

L'homme existe-t-il ?

La conférence de Zundel, donnée au Cénacle de Genève en 1967 qui suit d'un an celle " sitée " précédemment, semble très bien venir ici maintenant. Elle est d'une actualité frappante puisque les tendances à déprécier l'homme n'ont fait que s'accentuer davantage depuis bientôt 40 ans qu'elle a été prononcée par M. Zundel. On la donnera presqu'intégralement aujourd'hui et les jours qui suivent.

(Note : voir les archives du mois de septembre 2005 pour la suite de cette conférence)

" Il y a, comme vous le savez, une tendance très répandue dans le monde savant à déprécier l'homme.

Qu'est-ce que l'homme ?

Eh bien, un animal comme les autres ! Disent les biologistes. Un animal comme les autres !

Qu'est-ce que l'homme ? Disent les psychologues.

L'homme est l'esclave de son inconscient, dont les couches les plus anciennes sont constituées par les archétypes, dont les couches les plus récentes sont constituées par notre histoire infantile. Nous croyons agir pour des motifs qui nous sont clairs et évidents; en réalité, nous sommes simplement mus par des impulsions inconscientes, dont nous ne connaissons pas les racines.

Qu'est-ce que l'homme ? Demandent les cybernéticiens ?

L'homme est une machine comme les autres, une machine électronique, médiocre d'ailleurs, et qui est bien dépassée par les ordinateurs ! Les ordinateurs peuvent projeter des ouvrages, ils peuvent construire des théories que l'homme sera à jamais incapable de comprendre ! Ils peuvent, en quelques minutes, édifier le projet d'une route et déterminer la nature du terrain et tous les travaux d'art qui doivent être entrepris pour que la route soit la plus harmonieusement constituée, aux moindres frais.

Qu'est-ce que l'homme ? Disent les structuralistes.

Mais l'homme est simplement 1'instrument, ou plutôt le simple produit, d'un langage ! Mais il ne pense pas, c'est le langage qui pense en lui !

Enfin, l'homme finalement est un produit qui relève de déterminismes sur lesquels il n'a aucune prise, et sa prétendue liberté n'est qu'une illusion formidable, puisqu'à la racine de toutes ses décisions, on trouve les déterminismes de fatalités indépendantes de sa volonté - qui d'ailleurs lui échappent complètement - en pesant sur elle, comme un destin irrévocable.

Il n'y a guère que les moments de passion où l'homme revendique sa dignité, revendique sa liberté, mais justement sous le coup de mouvements irrationnels qui ne peuvent pas justifier les prétentions qu'il émet à être quelqu'un. : " J'existe, et vous devez tenir compte de moi ! " disait une prostituée à la police qui entreprenait une enquête sur ses entreprises. "J'existe, et vous devez tenir compte de moi ! "

Bien entendu chacun peut affirmer qu'il existe et qu'on doit tenir compte de lui ! Mais il le fait généralement avec le plus de véhémence dans les moments passionnels, c'est-à-dire dans les moments où, justement, il est le plus dominé par des déterminismes instinctifs.

Où est l'homme, dans tout cela ?

Si l'homme est un produit, si l'homme est un résultat, si l'homme est dominé par des déterminismes invincibles, eh bien, il n'y a pas d'homme ! Et, s'il n'y a pas d'homme, il n'y a pas de problème.

Or les problèmes supposent quelqu'un pour les poser, quelqu'un pour les prendre au sérieux, quelqu'un pour entreprendre de les résoudre, quelqu'un qui puisse être enrichi par une solution. C'est infiniment clair : s'il n'y a pas d'homme, il n'y a pas de problème. Il est inutile d'aller plus loin. On ne peut rien démontrer, il ne sert à rien de rien démontrer puisque ces manifestations sont elles-mêmes le fruit de mécanismes dans lesquels les machines électroniques triomphent et nous surpassent infiniment.

Nous non plus, nous n'avons plus rien en propre, nous ne pouvons rien revendiquer, notre vie est dépourvue de toute signification, elle est radicalement absurde et tout ce que nous pouvons en faire, c'est ou bien la supprimer si nous en avons le courage, ou bien en tirer le meilleur parti en faisant rendre à nos instincts tout ce qu'ils sont capables de donner si, d'ailleurs, nous sommes capables d'y croire.

Le problème des problèmes, c'est donc : l'homme existe-t-il ? L'homme existe-t-il, c'est ma réaction la plus spontanée quand on me demande si Dieu existe. Et je pose la contre-question : l'homme existe-t-il ? Car si l'homme n'existe pas, inutile d'aller plus loin !

Il est parfaitement vain d'affirmer un Dieu si, par ailleurs, nous ne sommes aucunement maîtres de notre destin, si nous ne pouvons rien faire, si nous sommes incapables d'aucune création. "

(Maurice Zundel au Cénacle de Genève en 1967.)

(À suivre)

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