Conférence - Cénacle de Genève - 1966 (Début, partie 1)

Maurice Zundel au Cénacle de Genève en 1966.

Ne suis-je qu'un robot ?

L'homme peut-il s'inventer lui-même ?

Cette question est d'une importance infinie du point de vue religieux.

Je crois que ces paroles de Zundel (et celles qui les suivront les jours suivants) sont très importantes : il ne s'y agit plus d'un Zundel pouvant nous apporter quelque réconfort passager, mais de dégager des réalités extrêmement importantes à dire et à comprendre aujourd'hui... pour le salut et le bonheur de l'humanité contemporaine.

« Voilà très précisément la question : si l'homme est un inventeur, comme il l'est de toute évidence, s'il est impatient de déléguer à des machines des activités stéréotypées, s'il se porte toujours plus avant vers de nouvelles découvertes, la question est de savoir s'il peut s'inventer soi-même, car tant qu'il ne s'est pas inventé lui-même, il demeure forcément un robot puisqu'il est inévitablement conduit par ses défaillances émotionnelles, inévitablement soumis à ses passions qui sont elles-mêmes des robots, et qu'il n'a le choix alors qu'entre l'anarchie qui finira par tout détruire, y compris les machines et l'homme lui-même, ou une discipline de fer qui constituera un magnifique robot collectif. Il n'y a plus qu'une seule issue, s'il y en a une, c'est celle-ci, c'est que l'homme peut s'inventer lui - même ! Et il peut le faire. Autrement dit, l'homme peut construire un monde qui n'existe pas encore et qui ne peut exister sans lui, et nous sommes tentés de le penser immédiatement lorsque nous nous posons la question, ou lorsque nous l'entendons poser par l'homme ! Il est étrange qu'il se pose la question s'il est un robot et s'il n'est qu'un robot, car penser qu'on n'est qu'un robot, c'est se comparer sans le dire à une situation où on ne serait pas un robot, situation que l'on pressent alors et qu'on imagine ! Comment consentirait-on à rester un simple robot en imaginant une situation où l'on n'est pas un robot ? Comment consentirait-on à rester un simple robot ? Cette question : « Ne suis-je qu'un robot ? » commence à susciter l'inquiétude et déjà indique une issue créatrice.

Mais il est essentiel que nous le comprenions : ou bien l'homme en effet n'est qu'un robot - alors il n'y a plus de problème puisque tout est résolu par la physico-chimie dans un univers sans finalité et qui existe sans but, un univers qui sera d'ailleurs consumé sans aucun résultat puisque finalement les énergies se dégradant de plus en plus, un jour tout cela aboutira à zéro ! Et ce zéro ne sera pas plus redoutable que toute l'évolution puisque toute l'évolution alors ne signifie rien et n'est plus que l'expansion d'une énergie sans finalité et sans but qui se trace son chemin comme une cascade qui descend de la montagne et se fraie son chemin en profitant des accidents du terrain, et en étant d'ailleurs obligée de se conformer au terrain, quitte à le modifier ou à être modifiée par lui.

Il est donc de toute évidence que, ou bien l'homme est ce robot qui ne signifie absolument rien, et alors il n'a pas à chercher à sa vie un sens puisqu'elle ne peut pas en avoir quoi qu'il fasse, il n'est plus que l'expression d'une physico-chimie dans un univers sans finalité et qui existe sans but, et dont il ignore d'ailleurs la structure, ce qui est le cas pour l'immense majorité des hommes, ou bien l'homme, l'humanité n'est pas un robot, et elle se situe alors dans un monde qui n'est pas encore, mais dans un monde qui peut être, dans un monde que nous avons à créer en nous créant nous-même.

Il ne s'agit donc pas d'inventer seulement des machines mais de nous inventer nous-mêmes. Et ceci est d'une importance infinie du point de vue métaphysique et religieux car il est de toute évidence qu'il est parfaitement inutile de parler de Dieu en face du monde-robot, puisque dans le monde-robot, il n'y a personne, il n'y a personne ! Le monde-robot est précisément défini uniquement par des énergies physico-chimiques, et nous-mêmes, en nous identifiant avec lui, en nous réduisant à lui, nous ne sommes personne. Nous sommes des apparences de quelqu'un, mais nous ne sommes personne.

Comment voulez-vous situer une spiritualité quelconque, imaginer un Dieu qui serait l'explication de ce monde-robot, qui en serait l'origine et le régisseur, sans faire de lui un mécanicien et finalement un robot lui-même ?

Situer Dieu dans ce monde qui est derrière nous, dans ce monde dont nous résultons comme un robot, c'est en faire une immense idole, incompréhensible et absurde. Comme l'homme ne peut se situer que dans ce monde qui n'est pas encore et que nous pouvons faire, Dieu ne peut se révéler que dans ce monde qui n'est pas encore mais que nous sommes appelés à faire naître.

Ceci implique des conséquences infinies : si nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous.

Aucune affirmation n'est plus capitale que celle-là : nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous. Si l'homme est autre chose, ce sera dans un univers que l'homme inventera, que l'homme créera en se créant lui-même, un univers qui n'est pas, qui ne peut être sans lui et c'est dans cet univers que se situera la vie de l'esprit, cette vie de l'esprit qui n'aura un sens que pour celui qui s'y engage et qui en fait l'expérience. »

(À suivre)

En note :

Quand Zundel nous parle de nos origines animales, je crois qu'il faut faire extrêmement attention : ce sont les origines d'un animal devenu extrêmement supérieur par rapport à tous les autres animaux, ce sont les origines d'un animal capable aujourd'hui, à la suite et dans la continuité de nombreuses découvertes et inventions aboutissant aux innombrables merveilles que nous connaissons, et dont nous vivons maintenant dans notre monde du 21ème siècle, des merveilles auxquelles nous risquons même de ne plus guère prêter attention quand nous en sommes devenus de simples consommateurs.

Tout cela doit être mis au compte d'une animalité extrêmement supérieure. Nous ne commençons à vivre selon nos origines humaines qu'au moment où, dépassant tout cela, le transcendant en quelque sorte, l'homme a commencé à donner, à se faire don de lui-même, ce qui a pu et peut se faire d'innombrables façons, aussi nombreuses que le sont les hommes, aussi variées que peuvent l'être nos empreintes digitales.

Peu de gens peut-être ont commencé à comprendre cela, à comprendre que, rester dans un monde exclusivement orienté vers ces origines animales infiniment supérieures, et attentifs seulement à elles, empêche de devenir spécifiquement et authentiquement humain ! Et on est resté alors dans un monde dans lequel il n'y a aucune place pour Dieu, dans lequel on a pourtant tellement parlé de Lui ! Et combien souvent ! Car, quand on en reste là, parler de Dieu n'a aucun sens parce que le seul vrai Dieu n'est justement accessible que dans la mesure où l'on est entré dans Son monde qui est, exclusivement, un monde proprement et spécifiquement intérieur, celui de la générosité, un monde qui doit devenir le nôtre.

Il est même possible que, finalement, le péché de l'origine, que tous les hommes peuvent commettre, soit justement, et dès l'origine de chacun, un refus par l'homme de se tourner vers ses origines seules authentiquement humaines.

Lorsque, selon le récit de la Genèse, une grande parabole pleine de vérité, la femme mange le fruit de l'arbre, et son mari ensuite, il s'agit de nourrir leur corps de ce qu'il y a de meilleur ! Ils ne vivent alors que selon leur animalité, et risquent d'entraîner l'humanité entière vers un constant retour en arrière lorsqu'elle devient orientée seulement vers ses origines animales. On ne court plus qu'à notre perte. Jésus-Christ est venu pour nous en sauver.

Se contenter de consommer, c'est rester orienté vers nos origines animales. Etre attentif au don parfait que nous fait Jésus-Christ en nous donnant sur la Croix même Sa Vie, la Vie de Dieu, et chercher à L'imiter dans ce don, nous oriente vers nos origines humaines en même temps que divines, et commence à nous faire devenir authentiquement hommes.

(A suivre.)

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