Cénacle de Genève - dimanche 5 février 1967

Une des plus belles homélies de Maurice Zundel. Il est impossible d'entrer dans sa profondeur si on ne la lit qu'une seule fois. Un grand recueillement est nécessaire.

Presque tout serait à souligner. Si nous avons commencé à vivre cela, il n'est plus guère nécessaire... de lire encore autre chose.

" L'hymne à l'Amour de Saint Paul au chapitre 13ème de la 1ère épître aux Corinthiens est un sommet. Il n'y a rien de plus profond, de plus sublime, de plus simple, de plus universel, c'est vraiment le Cantique des Cantiques du Nouveau Testament. C'est une révolution morale de première grandeur, puisque nous y échappons totalement au conformisme humain, c'est à dire à une soumission à une volonté extérieure à la nôtre. Nous sommes immédiatement introduits dans un rapport nuptial avec l'Amour infini. C'est ce que Saint Paul écrivait aux mêmes Corinthiens : " Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure." (2 Cor.Il/2). C'est admirablement exprimé ici en un langage de tous les jours.

Le Bien, c'est Quelqu'un, le Bien, c'est une Personne, le Bien, c'est un cœur qui vient à l'Amour. Il ne s'agit pas de faire le bien, mais de devenir le Bien, c'est à dire de faire de tout son être une offrande à l'égard de Quelqu'un qui est lui-même tout Amour. C'est le lien nuptial où la perfection se mesure au degré même de l'amour, comme dans tout vrai mariage.

Nous ne sommes donc plus sous la Loi, nous n'avons plus un joug à porter, nous sommes en présence d'un amour qui nous laisse totalement libres, ou plutôt qui est la Source même de notre liberté et l'espace de tous les dons, d'un amour qui, au dedans de nous, ne cesse de nous attendre sans jamais nous contraindre.

C'est cet ordre de l'Amour qui constitue la plus haute révélation de la Réalité divine, cosmique, humaine, et nous sommes invités à entrer en lui par un engagement personnel, où toute notre vie doit être transformée en offrande.

Il y a donc Quelqu'un à aimer, Quelqu'un à rencontrer, Quelqu'un à laisser vivre en moi, Quelqu'un dont le rayonnement doit nous traverser pour devenir la Lumière du monde. Cette Présence qui nous illumine est confiée à notre vie ! Il y a là une expérience de la Foi qui n'est pas autre chose que la Lumière de la flamme d'Amour ! Mais rencontrer ainsi Quelqu'un suppose qu'on est attentif, suppose un immense silence au plus profond de soi, un recueillement qui atteint jusqu'aux racines de l'être.

C'est dans ce contact ineffable avec cet Amour illimité que la vie atteint toute sa mesure et qu'elle devient véritablement créatrice. Et c'est parce que la vie chrétienne, ou la vie tout court, est cela même : un échange nuptial avec un Amour qui nous attend au plus intime de nous. C'est pour cela que nous n'avons pas à ressasser notre passé comme si nos fautes étaient écrites dans un Grand Livre à partir duquel nous serions jugés ! Il n'y a qu'une seule faute, il n'y a faute que dans la mesure où il y a refus d'aimer.

Etre absent de Dieu, consciemment ou volontairement, se retirer de cet Amour, c'est introduire une rupture dans l'ordre même de l'être, c'est se mettre soi-même en dehors de l'Etre, et c'est recrucifier Dieu, et Le plonger dans cette agonie qui se consomme sur la Croix. Si donc il nous est arrivé peut-être de nous être laissés aller à ces refus d'Amour, il est complètement inutile de ressasser, parce que la faute est en nous, parce que la faute, c'est nous en état de refus, et que le bien, c'est nous en état de consentement.

C'est comme dans un mariage quand les relations se distendent, quand l'amour fléchit, quand une infidélité s'introduit : il n'y a pas d'autre remède que d'aimer de nouveau, d'aimer mieux, d'aimer plus, d'aimer davantage, d'aimer à l'infini. Il en est à plus forte raison avec Dieu dans ce mariage d'amour que le Seigneur veut contracter avec nous : si nous nous sommes absentés, la seule réparation, c'est de nous rendre présents. Si nous avons moins aimé, il s'agit d'aimer plus, d'aimer au double, au triple, d'aimer toujours davantage, sans nous regarder, sans nous introspecter, sans nous juger, sans nous accuser, puisqu'il s'agit d'un lien nuptial qui ne peut être rétabli que par l'authenticité de l'amour. Il s'agit donc de regarder en avant, ou plutôt de Le regarder, en cessant de nous regarder, puisque l'impureté commence par cette adhérence à soi, de même que toute pureté a sa source dans une adhésion profonde à Dieu.

Nous avons donc à entrer dans cet espace illimité qui embrasse tout l'univers, qui récapitule toute l'histoire, qui nous rend présents à toutes les créatures, ici ou là-bas, dans le présent, le passé ou 1'avenir...

Nous voulons donc entrer dans cet espace, silencieusement, en allant maintenant à la rencontre du Christ, en entrant dans sa pensée, en laissant son Cœur battre dans le nôtre, en assumant toutes ses intentions, en revivant l'acte par lequel Il se donne à tout l'univers, pour nous perdre nous-mêmes dans cette immensité, pour coïncider avec son Amour, et pour vivre enfin plus profondément aujourd'hui en étant plus radicalement guéris de nous-mêmes, par ce contact avec le Seigneur qui nous attend à la fraction du Pain. "

(Maurice Zundel au Cénacle de Genève le dimanche 5 février 1967)

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