Paris - janvier 1973

Une soudure infiniment profonde entre notre être et l'être de Dieu.

Le Christ nous permet d'entrer à fond dans la tragédie de l'homme.

Quand un être devient une présence réelle ! ...

Chaque ligne de Maurice Zundel serait à souligner !

"Il y a un recoupement saisissant qui est le cœur de la révélation chrétienne, il y a un contraste saisissant entre l'état de l'homme qui demeure enfermé en soi-même et le Visage de Dieu apparaissant comme le Visage de l'éternelle Pauvreté, et le Christ, en nous révélant le visage de l'éternelle Pauvreté, nous permet d'entrer à fond dans la tragédie de l'homme.

Nous le sentons constamment : combien d'êtres se réalisent ? Combien donnent le sentiment que leur existence est nécessaire, que, si elle n'avait pas été une présence au monde, le monde aurait été plus pauvre ? Combien d'êtres nous apparaissent comme totalement indispensables ? Combien ont été pour nous la révélation définitive des possibilités les plus profondes de notre esprit ? Ils se comptent sur les doigts, ils sont très peu nombreux ! Et nous voyons au contraire une quantité d'êtres qui demeurent à l'état de chrysalides, qui n'arrivent pas à évoluer ! Ou bien qui, ce qui est encore bien plus fréquent, retombent d'un certain niveau dont ils s'étaient approchés dans un niveau beaucoup plus bas où ils semblent définitivement renoncer à toute grandeur et à toute ascension, tout en prétendant d'ailleurs en cela être entièrement eux-mêmes.

Le mystère de l'être humain est d'ailleurs noué au mystère de l'Etre divin puisqu'il y a une soudure infiniment profonde entre notre être et l'Etre de Dieu : nous sommes, avec la pauvreté divine, justement au carrefour, nous sommes là au centre même de notre problème. Si Rimbaud a pu dire: "Je est un autre", notre expérience le vérifie surabondamment.

Et justement, lorsque le Christ nous introduit dans ces abîmes de la Pauvreté divine, nous sentons immédiatement que Dieu ne peut être que dans cette direction. Dieu ne nous intéresse que sous cet aspect où II est un immense espace de Lumière et d'Amour où nous puisons la respiration de notre liberté, et le Christ Lui-même ne peut être au centre de notre histoire une référence absolue que dans la mesure où Il réalise précisément cette Incarnation parfaite dans une humanité radicalement désappropriée d'elle-même et qui ne peut témoigner que de l'Autre divin qui est l'Eternel Amour.

Nous pourrions lire toute l'histoire humaine en fonction à la fois de cet appel de l'Esprit où l'humanité est invitée à monter, à se transcender, à se libérer, à devenir créatrice d'elle-même, ET d'autre part où cette histoire peut être vue comme une chute continuelle où le narcissisme prévaut et où l'homme s'enferre dans un refus stérile.

Au fond, le sort de Dieu, le destin de Dieu dans l'humanité, tient précisément au degré selon lequel nous consentons à Le laisser transparaître en nous. Ce qui fait le mal, le mal essentiel, c'est d'oblitérer, c'est d'effacer, c'est de défigurer cette Présence de Dieu dans l'humanité. Et précisément, ce qui peut le plus profondément stimuler notre effort et nous acheminer vers une conversion sans cesse reprise, c'est cette prise de conscience à laquelle il est impossible d'échapper dès qu'on est attentif, cette prise de conscience que nous engageons dans toutes nos décisions, dans tous nos choix, dans tous nos comportements : en tout nous engageons la présence de Dieu. Jésus a inscrit dans notre histoire la mort de Dieu. Il a donné au péché précisément ce visage : Dieu même !

Il y a aujourd'hui une confusion de toutes les valeurs, il y a une oblitération, un effacement de toutes les frontières entre le bien et le mal. Il n'y a plus de bien absolu. Il n'y a plus de mal absolu. Le mal, c'est finalement ce qui nuit au porte-monnaie ! Le mal, c'est ce qui empêche le confort et la sécurité ! Pourvu que tout le monde puisse jouir sans contrainte, si on arrive à donner à chacun ce confort et cette possibilité de jouir, on aura réalisé le maximum de bonheur dont l'humanité est capable!

Or il est clair que tout cela n'offre aucun intérêt parce que, finalement, ce qui importe, c'est en l'homme de rencontrer l'homme, c'est de rencontrer la source et l'origine, c'est qu'il y ait quelqu'un. Or il ne peut y avoir quelqu'un que si, à travers le visage humain, nous atteignons une source dont nous reconnaissons qu'elle est présente au plus profond de nous-même.

Quand un être nous ramène à la source, quand il nous reconduit au cœur du silence le plus intérieur, quand il nous aide à nous perdre de vue, quand il nous replace en face de la présence unique, il a alors réalisé le chef d'œuvre des chefs d'œuvre : il est devenu une présence réelle.

Et tout le problème est là finalement : dans la lumière du Christ, le bien, c'est Quelqu'un, c'est Quelqu'un à aimer, c'est Quelqu'un qui nous est confié, c'est Quelqu'un dont la fragilité est infinie parce que son Amour est illimité et qu'Il n'est qu'Amour. Rien ne pouvait nous toucher plus profondément, rien ne pouvait faire surgir la lumière dans notre esprit d'une manière plus infaillible que cette révélation de la fragilité, de Dieu.

Si Dieu est Esprit, et s'Il est Esprit parce qu'il est une éternelle communion d'amour, s'Il ne peut créer qu'un monde-esprit capable de répondre à l'offrande éternelle qu'Il est, alors évidemment Il est conditionné par notre réponse et chacun de nous a le pouvoir de Le rejeter, de Le condamner et de Le crucifier, et il n'y a pas de recours pour Lui autre que celui-là, celui de persévérer éternellement dans Son Amour.

La révélation dans le Christ, cette révélation d'un Dieu fragile, d'un Dieu qui meurt, c'est la révélation de toute la noblesse de notre vie, c'est la révélation du pouvoir qui nous a été donné de disposer de tout, de nous, des autres, de l'Univers, et de Dieu d'abord qui est totalement remis entre nos mains.

S'il y a donc, pour nous une possibilité de conversion, une urgence de nous convertir, une urgence de nous dépasser, c'est que précisément la vie de Dieu dépend dans l'expérience humaine de notre effort : Dieu ne peut devenir un événement dans l'histoire humaine qu'à travers nous. C'est donc toujours par voie d'incarnation."

(M. Zundel, Paris en janvier 1973)

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