Cénacle de Genève - janvier 1969

Maurice Zundel. C'est là que l'aventure humaine prend toutes ses dimensions.

" Il ne s'agit pas pour nous de gémir, de condamner, de refuser, de réfuter, de combattre mais de prendre conscience que Dieu nous est confié jusqu'à la mort de la Croix, qu'il est un souffle, un souffle, comme dans la vision d'Elie à l'Horeb, qu'il est un souffle imperceptible, qu'il est ce qu'il y a de plus fragile, comme II est ce qu'il y a de plus précieux.

Et c'est là que le centre de l'aventure humaine devient lumineux, c'est là que l'aventure humaine prend toutes ses dimensions. Nous sommes porteurs d'un don infini, mais cet infini ne peut rien dans notre histoire, il ne peut rien dans l'univers visible si nous ne devenons pas transparents à Sa Lumière, si nous ne nous effaçons pas dans Sa Présence, si nous ne sommes pas des sacrements de Son Amour.

Je crois que c'est là l'unique nécessaire. Et, si nous pouvons à chaque instant, à chaque instant prendre conscience que nous ne sommes pas : je ne suis pas, je ne suis pas mais je puis être, je puis être en cet Autre qui m'attend au plus intime de moi.

Je ne suis pas ! Pourquoi feindrais-je d'être? Pourquoi est-ce que je m'entourerais d'une fausse grandeur qui n'est pas la mienne ? Pourquoi est-ce que j'aurais l'air de savoir ce que j'ignore ? L'air de pouvoir ce que je suis impuissant à réaliser ? Pourquoi? Il s'agit uniquement pour moi, à partir de cette non-existence, de m'acheminer vers une existence authentique à travers cette démission de tout moi-même en cet Autre qui est l'Amour.

Ne cherchons pas une autre voie et n'imaginons pas une autre responsabilité car celle-ci est infinie, infinie ! Nous sommes responsables de l'Infini en personne, en nous, dans les autres, dans toute la Création, dans tout l'univers. Et c'est vrai !

Alors il n'y a pas de quoi se monter le bourrichon, pas de quoi se prévaloir d'un avantage quelconque parce qu'alors on n'ose plus rien dire.

Dieu n'est pas Celui qui se prévaut de quelque chose: II est Celui qui se donne éternellement. Il s'agit donc pour nous de faire tomber tous ces murs que nous avons construits à l'intérieur de nous-même, de laisser tomber ces querelles, ces ressentiments, ces rancunes, d'oublier ces blessures d'amour-propre, d'être un pardon vivant et, pour le demeurer, de prendre à chaque instant une plus vive conscience de ce que chaque affirmation volontaire et consciente de notre amour-propre, c'est la mort de Dieu, c'est la mort de Dieu !

C'est tout. Si nous sommes devant ce Visage devant lequel François a pleuré pendant vingt ans, a pleuré à cause de la Passion de l'Eternel Amour, de Sa Crucifixion, si nous sommes devant ce Visage au plus intime de nous ou des autres, si nous savons que sa fragilité immense est remise entre nos mains, nous aurons un levier pour nous construire, une possibilité de nous faire homme et d'atteindre à une liberté qui soit enfin une libération. Et tout cela tient dans un mot, encore une fois: "Je est un Autre. "

--==<<O>>==--

Si nous percevons la lumière de cette petite phrase, "Je est un Autre", nous saurons quel est notre chemin et qu'il vient, que nous n'avons plus qu'à Le regarder sans cesse en nous perdant dans sa lumière pour que l'homme surgisse en nous comme un ferment de libération.

Etre homme, c'est cela, c'est vraiment être un espace, un espace de lumière et d'amour où l'on puisse enfin découvrir le sens de l'aventure humaine, le sens du sacré, c'est la même chose, le sens de la Présence Unique : elle est la Vie "de "notre vie, elle est perçue finalement dans toutes les grandes œuvres de la pensée et de l'art, elle est pressentie, elle est suggérée, elle est cherchée au cœur de tous les amours.

Tout amour voudrait atteindre à une source infinie qui ne s'épuise jamais, c'est-à-dire que, finalement, tout l'univers est une aspiration vers cette Présence cachée au plus intime de nous-même, confiée à notre amour ! Nous en avons la responsabilité à l'égard de toutes créatures et sa fragilité justement peut seule nous guérir de nous-même.

Car comment résister à cet appel ? Si vraiment Dieu est menacé, s'Il est en agonie, comme dit Pascal, jusqu'à la fin du monde et depuis le commencement, comment résister à cet appel ? Rien ne peut compter, si nous en prenons conscience, que cette Vie qu'il s'agit d'affirmer parce que personne ne La défend, sinon nous-même.

Voilà! Toute une vie..., "Je est un Autre !'

(M. Zundel au Cénacle de Genève en janvier 1969)

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