Cénacle de Paris - janvier 1972

Vous lirez avec la plus grande attention les quelques lignes de Zundel qui suivent cette introduction. L'équivoque tragique qu'il dénonce n'apparaît pas à l'immense majorité des chrétiens, et, pour Zundel, cette inconscience peut entraîner la disparition prochaine du christianisme. On voit donc que l'enjeu est de taille.

On l'a accusé de sous-estimer gravement l'importance de l'Ancien Testament. Cette accusation peut sembler consécutive à la méconnaissance, au moins chez ceux qui lui font ce reproche, de cette équivoque tragique menaçant le christianisme d'extinction...

Qu'en est-il exactement ? Que veut nous dire ici Zundel ?

Il s'agit bien, semble-t-il, de déplorer une tradition imprégnant l'enseignement courant de l'Eglise. Pour Zundel, cette tradition ne respecte pas, du moins ne tient pas suffisamment compte, de la nouveauté absolue du Nouveau Testament. Et c'est très grave.

Dieu n'est pas l'explication du monde ! Il en est le Créateur et le Sauveur, et Il le sauve en libérant l'homme de l'homme pécheur qu'il est d'abord. Pour Zundel, et pour la plus pure tradition chrétienne, l'homme n'est chrétien que dans la mesure où Il est libéré de lui-même, et c'est seulement selon cette mesure qu'il peut donner son nom et sa vérité au seul et unique vrai Dieu qui est Trinité. Entendre, avec fruit, parler de Dieu ou en parler n'a, à la limite, aucun sens, dans la mesure où l'homme reste prisonnier de son préfabriqué. Une expérience de Dieu est nécessaire, une expérience en même temps libératrice de soi. Il n'y a d'ailleurs pas d'expérience de Dieu qui ne soit pour l'homme libératrice de lui-même. C'est cette libération qui en signe l'authenticité. ET cette expérience a pour premier effet d'intérioriser l'homme le rendant alors incapable de faire de Dieu un objet, comme il semble l'être encore dans l'esprit de beaucoup, même se disant chrétiens.

Je suis toujours malheureux quand j'entends chanter la gloire de Dieu au plus haut des cieux, avec parfois insistance sur ce « au plus haut des cieux », sans que jamais on ne précise que le seul ciel du Dieu Trinité, c'est le cœur de l'homme, son intériorité : Dieu est esprit, cela veut dire : Dieu est un pur dedans, il ne peut donc résider pour nous que dans le dedans de l'homme.

Cette équivoque continue aujourd'hui d'être dite, enseignée et chantée dans l‘Eglise ! Elle peut être sentie comme tragique, plus manifestement aujourd'hui puisque beaucoup pensent de fait à une disparition quasi certaine du christianisme.

Zundel a dit au Cénacle de Paris en janvier 1972 :

« II importe plus que jamais de lever cette équivoque tragique qui règne, je ne dis pas seulement sur notre civilisation, mais je dis qui règne sur notre foi, sur notre Eglise, sur cette chrétienté qui risque de n'être plus bientôt qu'un nom.

Elle vient de ce qu'on a fait de la notion de Dieu une sorte d'amalgame d'une philosophie imparfaite où Dieu est censé être l'explication du monde, ET d'une intelligence non moins imparfaite de l'Ancien et du Nouveau Testament.

Le Nouveau Testament est conçu simplement comme une « ajouture » à l'Ancien qui est d'abord une révélation collective. Le Nouveau Testament prend la place de l'Ancien sans aucunement l'effacer, il est conçu simplement comme une ajouture diffuse dans d'innombrables commentaires qui tendent à faire de Dieu un objet.

Il est souverainement important de dissiper cette équivoque dont nous risquons de mourir.

Il n'y a aucun doute que, tant que Dieu n'apparaîtra pas comme le ferment de notre libération, comme ce qui est le plus intime à nous-même, comme le seul chemin vers nous-même, tant que nous ne ferons pas l'expérience de cette rencontre avec Dieu qui faisait jaillir du cœur de Saint Augustin cette exclamation : « Vivante sera désormais ma vie toute pleine de Toi ! », l'équivoque ne sera pas dissipée. Ce cri d'Augustin retentit au plus intime de nous-même comme la certitude que la rencontre avec Dieu ne peut être que la véritable naissance à nous-mêmes.

Qui pourrait refuser cette expérience de la véritable naissance, à supposer qu'il puisse la vivre ? Qui pourrait être insensible à son expression si elle était présentée comme la seule réponse à ce problème que nous sommes, je veux dire, à cet être en nous qui a conscience d'être inviolable ?

On ne sait pas pourquoi on est inviolable, on est finalement victime de cette inviolabilité quand on en fait un absolu sans l'avoir purifiée de toute cette gangue passionnelle qui ramène finalement, à notre moi préfabriqué et subi, notre vision du monde et toutes les modalités de notre conduite. "

Post-propos.

Il n'y a pas à corriger ce qui vient d'être lu. Il y a à le prolonger. Notre Père du ciel, le Père de Jésus-Christ, est infiniment bon parce qu'infiniment libéré de Lui-même, et de même le Fils et l'Esprit. Le bon larron a pu se libérer de lui-même à la dernière heure de sa vie dans un instant de compassion pour l'Innocent crucifié à côté de lui, et, le jour même, il est en paradis.

Il est hautement probable que tout homme est capable, au moins quelques instants, de cette même libération dans la compassion, l'oubli et le don de soi aux innombrables expressions possibles...

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