Novembre 2005


L'Eglise n'aura rien à dire au monde d'aujourd'hui si elle ne lui communique pas la Présence du Dieu intérieur, du Dieu trinitaire.
M. Zundel s'adresse aux bénédictines de Ballaison en septembre 1965 : Vous trouverez la suite de cette conférence dans le fichier d'archives du mois de décembre 2005.

"...Nous sommes à un tournant, à un tournant ! Et l'Eglise se trouve dans une crise telle qu'elle n'en a jamais connue : tout a été remis en question, absolument tout ! Tout a été repensé à nouveaux frais et il faut reprendre une orientation à partir d'un centre commun à toutes les disciplines, ce qui est avant tout une exigence de grandeur et de libération.

Si l'Eglise ne s'insère pas dans ce courant, si elle ne le vit pas d'une manière concrète telle que personne ne puisse douter que ce soit la seule vie profonde, la seule vie réelle, elle cessera d'être en prise sur l'humanité ! Elle n'aura rien à lui dire si elle ne lui apporte pas, si elle ne lui communique pas, la présence du "Dieu intérieur" : Il est le foyer de notre intimité, Il est la seule caution de notre autonomie et de notre dignité.

Je pense qu'il s'agit ici (d'insuffler au monde) un courant "trinitaire" Jésus est à l'origine de la conscience que l'homme prend de sa dignité, car c'est Lui, finalement qui, par l'agenouillement du lavement des pieds, nous a fait rencontrer le trésor que nous portons en nous, comme c'est Lui qui, par sa Croix, nous a donné la mesure de la grandeur humaine, il ne faut jamais l'oublier.

La Croix veut dire que Dieu apprécie notre vie au prix de la sienne. La Croix veut dire que notre liberté est si inviolable que Dieu, non seulement ne peut rien entreprendre contre elle, puisqu'il en est le ferment et la caution, mais que, pour la conquérir, Il n'hésite pas a encourir la mort de la Croix !

L'homme prend donc une mesure incroyable du fait de l'apparition du Christ, une grandeur incroyable, une grandeur proprement infinie dont Dieu est la mesure et la caution.

Tout est donc à revoir aussi dans ce que nous disons de la signification de la croix et dans les méditations que nous faisons du mystère de la Rédemption, comme aussi dans la conception que nous pouvons avoir du péché originel : il est d'abord, évidemment, le refus de se faire origine, le refus d'être comme Dieu !

Le refus d'être comme Dieu, c'est le paradoxe !
La Genèse concevait Dieu comme en dehors de l'homme, elle voyait l'homme comme le serviteur de Dieu, elle voyait dans la volonté de s'égaler à Dieu le péché par excellence. Or Notre Seigneur nous a apporté de Dieu une vision totalement nouvelle. Et II en a été tout à fait conscient...

Notre Seigneur est parfaitement conscient de l'opposition qui va se créer, et d'une façon toujours plus dramatique, entre Lui et son peuple, entre Lui et les autorités, entre Lui et la Tradition investie dans le grand prêtre et dans les docteurs de la Loi. Il sait très bien que cette opposition est inévitable, justement parce qu'il apporte de Dieu une vision incompatible avec la leur. Il le paiera de sa vie l Et II donnera de Dieu ce Visage de l'Amour crucifié qui ne peut rien d'autre que s'offrir, parce qu'il n'est rien d'autre que l'Amour.

Et, à ce tournant, nous arrivons nécessairement à la révélation trinitaire : la révélation trinitaire est la lumière centrale de la foi chrétienne, l'expression même de notre libération, la révélation suprême du Dieu libérateur qui est éternelle Liberté.

La Trinité, rien n'est plus simple si l'on se place au niveau d'intimités qui s'échangent ! Mais si l'on parle de Dieu comme de la Cause Première au sens de la logique extérieure et externe dont nous connaissons le déroulement tragique, si on reste enfermé dans une telle vision, Dieu est rigoureusement impensable et il devient immédiatement odieux. "
(À suivre - archives décembre 2005)

Mais qui donc dans l'Eglise en 2005 a conscience de l'importance de ces propos, et de ce que nous ne sommes pas encore sortis de la crise dénoncée par Zundel ?


Zundel va poser ici une question capitale quant à la façon dont les pères conciliaires de Vatican 2, et peut-être aujourd'hui encore beaucoup de membres de l'Eglise hiérarchique (?), se représentaient Dieu.
Lisez ce texte avec la plus grande attention, en un sens c'est dramatique parce qu'il remet fondamentalement en question dans l'Eglise une conception extrêmement courante quant à Dieu.

Pour être quelqu'un il faut absolument être le créateur de soi et de tout...
La véritable grandeur est fondée sur l'évacuation de soi et sur la générosité, sur la pauvreté évangélique.
Il y a un univers qui n'existe pas encore mais qui peut exister, mais seulement sous la forme de dialogue nuptial avec une Présence qui nous attend au plus intime de nous-même.
Et tout le reste.

" Il faut remarquer ici le caractère prodigieux de l'expérience libératrice, de l'expérience originelle et créatrice, je veux dire que cette expérience est à la fois ce que l'on peut éprouver de plus grand, de plus grand ! Puisqu'il faut absolument pour être quelqu'un être le créateur de soi et de tout; c'est ce qu'il y a de plus grand, et en même temps c'est ce qu'il y a de plus humble.

Il ne s'agit pas du tout de se monter le bourrichon et de devenir un surhomme avec les méthodes de Nietzsche, encore qu'elles soient infiniment émouvantes, comme le désespoir peut être émouvant, il ne s'agit pas du tout de cela parce que précisément cette grandeur est fondée sur l'évacuation de soi, sur l'évacuation du moi propriétaire et préfabriqué, cette grandeur est fondée sur la générosité, elle est fondée sur l'amour, elle est fondée, disons, sur la pauvreté évangélique : "Bienheureux ceux qui ont une âme de pauvre, bienheureux les pauvres selon l'esprit ! " Et ici justement l'Himalaya, le sommet de la grandeur, repose sur des abîmes d'humilité, ou, ce qui revient au même, sur des abîmes de générosité, non pas du tout parce qu'on s'aplatit devant Dieu, mais précisément parce que le Dieu que l'on découvre est Lui-même pure générosité, parce que sa grandeur à Lui est une grandeur d'amour et non pas une grandeur de pouvoir, une grandeur de puissance ! Dieu n'est pas celui qui pourrait nous anéantir, celui qui limite notre horizon, celui qui nous fait sentir notre dépendance par rapport à lui, il est au contraire celui qui nous établit, ou en qui nous nous établissons en condition d'origine. Nous ne pouvons justement le saisir qu'en devenant nous-mêmes un dedans, un dedans, une intimité, une source, un commencement, à nous-mêmes et à tout.

Et vous le sentirez mieux si vous vous rappelez le drame de Shakespeare, c'est le drame de Macbeth que je ne cesse d'évoquer dans ce contexte, qu'est-ce qui fait tout le drame de Macbeth ? Et qu'est-ce qui fait toute la grandeur de cette tragédie ? C'est précisément que Shakespeare, en très grand artiste, nous a rendu sensible l'impossibilité pour Lady Macbeth qui est la véritable héroïne du drame, l'impossibilité pour elle d'atteindre à elle-même, elle est justement incapable d'atteindre jusqu'à soi parce que justement elle a cherché soi en dehors, elle a misé sur cette grandeur extérieure elle n'a aspiré qu'à la première place qui est naturellement relative à l'opinion, elle a aspiré à la royauté, elle y est parvenue par l'assassinat, elle en a joui un moment tant que le public a cru à sa royauté, tant qu'on ne connaissait pas les ressorts de la tragédie, tant qu'on ne savait pas qu'elle-même et son mari étaient d'épouvantables et sanglants aventuriers, elle a cru un moment être parvenue au sommet de la gloire et savourer les hommages des courtisans qui lui décernaient précisément la première place ; mais quand le secret a été trahi, je veux dire quand les assassinats se multipliant, un second pour couvrir le premier, un troisième pour couvrir le second, et ainsi de suite, quand la chaîne des assassinats devient tellement évidente, quand elle est connue du public, évidemment toute l'admiration reflue, et au lieu de voir dans les regards des courtisans des hommages, elle n'y lit que la haine et le mépris. A ce moment-là, comme elle ne pouvait atteindre à cette fausse grandeur qu'avec le concours du public, tous ses rêves s'effondrent et elle se trouve devant le néant, devant le néant absolu d'un monde qui lui échappe parce qu'il ne dépendait pas d'elle-même, il fallait à ce monde le concours et le consentement d'autrui, ce monde lui échappe et elle n'en a pas d'autre, elle est absolument incapable de rentrer en elle-même c'est-à-dire de prendre une position originelle, une position où se trouvant enfin elle-même elle pourrait se défaire de ce monde préfabriqué auquel elle n'a pas cessé d'être soumise, et c'est pourquoi elle n'existe plus nulle part et c'est pourquoi elle se tue finalement, elle se tue parce qu'elle n'a pas de lieu où se poser, elle se tue parce qu'aucun univers ne peut l'accueillir, ni l'univers du dehors auquel elle a tout sacrifié, ni l'univers du dedans qu'elle est absolument incapable de connaître et de créer.

Il y a donc un univers qui n'existe pas encore, mais qui peut exister, qui doit exister pour que nous existions réellement en forme humaine, pour que nous soyons vraiment quelqu'un, pour que nous soyons enfin libérés et affranchis de ce monde préfabriqué, mais ce monde qui doit exister, il ne peut exister que sous forme de dialogue, de dialogue mystique, de dialogue nuptial, de dialogue originel, mais sans cesse, sans cesse à recommencer avec une Présence qui nous attend au plus intime de nous-mêmes, qui est un pur dedans qui n'a pas de dehors, qui ne peut agir justement qu'en nous intériorisant, en nous rappelant ou plutôt en nous appelant au centre, en nous offrant la possibilité de devenir centre et de dire enfin d'une manière légitime "Je" et "Moi", mais justement dans un Je qui est un Autre, dans un Je dont toute l'originalité est ce pouvoir d'offrande qui constitue proprement l'esprit.:

L'esprit c'est cela : c'est un être qui peut se ressaisir tout entier, et ressaisir toute réalité, et la faire jaillir dans une dimension absolument nouvelle qui est celle de la générosité et de l'amour en se donnant lui-même à partir de la racine de lui-même face à cet Autre au plus intime de lui-même qui se révèle à lui comme pure générosité.

Il est évident que, si Dieu est ce Dieu-là, et il est incontestable que nous ne pouvons pas souscrire à une autre expérience, il est incontestable que c'est le sens même du texte augustinien, si Dieu est ce Dieu là, s'il est un pur dedans qui nous appelle au dedans, s'il est une pure générosité, qui nous permet de faire de tout nous-mêmes un pur élan d'amour, il n'y a plus de problème, il ne s'agit plus de savoir comment le monde va, il est évident que le monde préfabriqué ne peut pas aller bien, puisqu'il est un monde-chose, un monde aveugle, il ne peut aller bien, il nous attend, il ne pourra être au sens profond, il ne pourra exister au sens intelligible, il ne pourra exister qu'en cessant d'être en dehors de nous, il ne pourra nous devenir intérieur que dans la mesure justement où nous devenons nous-mêmes intérieurs à nous-mêmes.

C'est donc dans cette conversion du dehors au dedans que se situe toute l'expérience humaine en tant que justement elle est humanisante, c'est-à-dire, qu'elle nous confère une promotion d'existence, elle nous fait exister comme des personnes à titre de source, à titre d'origine, dans un immense espace où se respire la Présence que l'on ne connaît jamais mais que l'on reconnaît toujours. Car ce n'est jamais fait, on ne peut jamais dire que l'on a atteint le fond, on ne peut jamais dire que c'est acquis une fois pour toutes, c'est toujours à commencer, et aussitôt que nous cessons d'être recueillis, aussitôt que nous n'habitons plus le silence, aussitôt le monde se défait, nous nous décréons nous-mêmes et Dieu devient, même si nous en retenons le mot, une idole et un mythe.

En tout cas il est de toute évidence que, à méditer le texte d'Augustin, il ne s'agit aucunement d'une dépendance, aucunement d'une limite, aucunement d'une menace, mais d'une réalité nuptiale où notre oui conditionne la révélation de Dieu. Augustin le dit de la manière la plus formelle : Tu étais dedans, et moi j'étais dehors ! Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi ! Et justement tant que l'homme était dehors, rien ne se passait, c'est comme si Dieu n'eût pas existé justement parce que l'homme n'existait pas encore. Il faut que l'homme existe en sa forme humaine, il faut qu'il existe comme source et comme origine, il faut qu'il existe comme créateur pour que le vrai Dieu, et il n'y en a pas d'autre, le Dieu Esprit, le Dieu Intérieur, dont Jésus parle à la samaritaine, le Dieu qui n'est pas sur cette montagne de Garizim ni sur la colline de Sion, mais le Dieu dont nous sommes le sanctuaire : pour que ce Dieu-là se révèle, il faut que nous soyons. Et c'est pourquoi on est parfaitement sûr que, dès que l'homme cesse de s'affirmer, je veux dire de se créer dans sa forme et dans sa dimension humaines, on est sûr absolument qu'on aura affaire à un Dieu mythique, à un dieu idole.

Et si vous voulez vous rendre compte des fluctuations dans les délibérations du Concile, vous pouvez vous donner certainement cette manière de comprendre les fluctuations, c'est qu'au fond on n'était pas d'accord sur Dieu, c'est-à-dire, que le problème de Dieu n'a pas été évoqué, c'est-à-dire que l'immense majorité des pères conciliaires prenait pour acquis ce Dieu tout fait, ce Dieu bien connu dans les formules qui sont là devant nous et objectivement données, et que l'on n'avait pas l'impression que l'ensemble des pères eût compris, ou en tout cas eût distinctement et consciemment compris, que le vrai problème, c'était celui-ci : "Sommes-nous d'accord finalement sur Dieu" ?

De quel Dieu parlons-nous ? Parlons-nous d'un Dieu de tribu, d'un Dieu préfabriqué, d'un Dieu contenu dans des mots, ou bien d'un Dieu que l'on expérimente, d'un Dieu que l'on vit, d'un Dieu que l'on découvre, d'un Dieu qui concerne un monde qui n'existe pas encore, et qui ne peut pas exister sans nous, et qui à chaque instant, pour exister, dépend de nous, exactement encore une fois comme le monde nuptial, comme l'union nuptiale, demande à chaque instant un consentement tout neuf, pour que le mariage soit autre chose qu'une convention enregistrée à l'état civil ou à la sacristie, pour que le mariage soit vraiment vie, pour qu'il soit liberté, joie, qu'il soit éternellement neuf, il faut à chaque instant que le oui prononcé une fois se renouvelle à un étage, je veux dire à un niveau plus élevé, plus profond, plus généreux.

Eh bien nous sommes là précisément dans l'expérience augustinienne, nous sommes là au cœur d'une expérience nuptiale, c'est d'ailleurs pourquoi les mystiques ont sans cesse illustré l'union avec Dieu par le Cantique des cantiques, empruntant aux images nuptiales le langage le plus approprié pour désigner cette rencontre avec le Dieu Vivant. Vous voyez immédiatement que dans cette perspective, il n'y a pas, il n'est pas question de démontrer Dieu avec des arguments rationnels comme si l'on pouvait atteindre à l'union nuptiale avec la description de la fiancée ou du fiancé, comme si l'on pouvait d'un portrait photographique ou psychologique conclure une alliance éternelle, comme si on pouvait se décider simplement sur un tableau, comme s'il ne fallait pas pour entre dans l'amour une expérience où l'on s'engage tout entier et où l'on se transforme en devenant l'autre : "Je est un autre". Il va de soi que quiconque n'a pas fait cette expérience, je veux dire : n'est pas passé du dehors au dedans, quiconque n'a pas éprouvé l'impossibilité de se subir et de subir un monde préfabriqué, quiconque n'a pas vu dans la connaissance la chance d'une nouvelle naissance, ne peut pas donner au mot Dieu un sens quelconque, sinon un sens mythique, idolâtrique et absurde !

"Que je me connaisse et que je Te connaisse", c'est bien cela : si Saint-Augustin solidarise ces deux moments qui n'en font qu'un, c'est précisément parce qu'il est absolument impossible de connaître Dieu sans atteindre à soi, et d'atteindre à soi sans rencontrer ce plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes. Aussi bien est-ce impossible de témoigner de Dieu autrement qu'en vivant de Dieu : à quoi cela sert-il de convaincre quelqu'un qu'il y a un Dieu ? Nous ne sommes pas sur le terrain du "il y a", nous sommes sur un terrain existentiel où on ne connaît rien en dehors de l'engagement que l'on devient. On ne peut donc témoigner de Dieu qu'en vivant de Dieu, et en devenant pour autrui cet espace illimité où la Présence divine se respire.

Dès qu'on parle de Dieu sans Le vivre, on Le trahit ! Dès qu'on parle de Dieu sans le vivre, on en fait une idole, un mythe absurde et abject ! on en fait une limite et une menace et on devient athée ! Et le pire des athéismes, c'est justement de parler de Dieu sans vivre de Dieu. Comme si on parlait de l'amour sans aimer. Comment voulez-vous parler de l'amour sans aimer ? Qu'est-ce que vous mettrez dans l'amour si vous en parlez sans aimer ? Des concepts empruntés à des livres, des images préfabriqués... Vous n'atteindrez jamais la source. On ne témoigne de Dieu, on ne peut en témoigner qu'en En vivant, actuellement, non pas hier ou demain mais aujourd'hui et maintenant, et à l'instant même. "
(A suivre)

Une relecture qui s'impose. Avec quelques balbutiements qu'il faudra reprendre et développer.

Vous devriez, en prenant le temps, relire le texte qui précède (27 novembre). Aucune prédication dans l'Eglise n'a encore repris ce développement, même si, avec le Père Varillon qui avait à sa disposition beaucoup d'inédits de Zundel, un petit nombre aujourd'hui commence à être habitué à entendre parler de la pauvreté de Dieu, une autre façon, apparemment non-traditionnelle, de parler de Dieu.

Dans cette conférence à relire, les termes sont presque brutaux : Dieu est Dieu parce qu'Il n'a rien. Dieu n'est que la communication de Lui-même. En Jésus-Christ la suprême grandeur est inséparable de la suprême humilité. En Dieu l'Amour est la respiration même de l'existence On ne peut être soi que dans l'offrande comme Dieu l'est Lui-même.

On peut dire qu'aujourd'hui encore la quasi totalité de nos contemporains ne connaît aucunement Dieu sous ce visage, et Il n'en a pourtant pas d'autre : serions-nous alors seulement au début de l'ère proprement chrétienne ? On évitera de le dire simplement parce que d'innombrables saints ont " vécu " selon ce Visage zundélien, mais il y a maintenant urgence, avec les développements inouïes de la science et de la technique contemporaines : il y a urgence de faire émerger du contenu de la foi chrétienne, et de façon claire, cette vision d'un Dieu nouveau, d'un Dieu qui l'a toujours été et le sera toujours.

Ceux qui se croient les plus lucides disent que Zundel est prétentieux et qu'il dérange, et ils l'abandonnent souvent définitivement. Ceux qui le sont moins se contentent de dire que les propos zundéliens sont ceux d'un intellectuel, trop difficiles à comprendre pour eux. Je rencontrais encore avant hier une personne désireuse de fréquenter le site mais me disant qu'on l'en avait dissuadé : " C'est trop calé ! " lui avait-on dit.

La véritable difficulté ne serait-elle pas surtout que ce Dieu, toujours nouveau, est inhabituel et que, pour beaucoup, Il n'est pas fondé sur la tradition chrétienne et l'enseignement courant de l'Eglise. Le récent catéchisme de l'Eglise catholique n'en parle pas.

" ...Avec l'envoi du Fils et le don de l'Esprit-Saint, la révélation est désormais pleinement accomplie, même si la foi de l'Eglise devra en saisir graduellement toute la portée au cours des siècles. " (Abrégé, question 9)

Nous n'avons rien à redire mais, timidement, à donner une précision : l'envoi du Fils n'est pas terminé pas plus que le don de l'Esprit, ils ne le sont qu'historiquement si l'on se réfère à ce qui s'est passé il y a deux mille ans en Palestine. Alors qu'en est-il de l'accomplissement de la révélation ? Saint Paul n'a-t-il pas dit qu'il achevait ce qui manquait aux souffrances du Christ. Les souffrances de Paul sont souffrances du Christ et pas seulement souffrances par compassion aux souffrances du Christ.

On oublie couramment que l'Incarnation divine parfaite en Jésus- Christ n'apporte strictement rien de nouveau ou de plus en Dieu : Il s'incarne pour révéler qui est Dieu, mais pas en apportant la moindre nouveauté dans l'être-Dieu de Dieu. Il Le révèle selon ce qu'i est éternellement.

Zundel finalement n'est pas tant difficile à comprendre que difficile à accepter, et pour de multiples raisons qui, toutes, avec le temps apparaîtront non fondées. Il demande du temps, beaucoup de temps, ne serait-ce que pour commencer à entrer dans le mystère divin et l'on ira jamais guère plus loin. Et puis les gens n'ont plus guère de temps dans le monde moderne.

Mais l'on trouve déjà tout au long de l'histoire de la tradition chrétienne des pierres d'attente de cette nouvelle présentation du Dieu Trinité, elle n'est plus alors si nouvelle que ça ! Simplement elle dérange l'homme pécheur que je suis qui lui préfère un dieu plus confortable et moins déroutant.

Il est certain que les " rêveries " destructrices de la foi chrétienne des Da Brown, J. Duquesne, et autres, et récemment, celles dites philosophiques de Onfrais (?), je n'ai pas encore son livre " a-théologie " - je sais seulement qu'il multiplie actuellement en Normandie ses conférences -, toutes ces divagations ont impérativement besoin de cette nouvelle présentation pour être dénoncées. Ils ne saisissent tous le mystère de Jésus que de l'extérieur et, de cette façon-là, ils n'y peuvent comprendre strictement rien. Il faudra revenir là-dessus, c'est tellement important.
(À suivre et reprendre)

Un éclairage qui s'impose aujourd'hui.
Altérité et différence en la Sainte Trinité.

La première altérité n'est pas celle entre le maghrébin ou l'homme noir ET le blanc de vieille souche, elle n'est même pas celle beaucoup plus fondamentale entre l'homme et la femme, elle est d'abord celle en le mystère de la Trinité entre le Père et le Fils.

Le Père est autre que le Fils, le Fils est autre que le Père. C'est tout à fait fondamental en le mystère de la Trinité. Et ce qu'il y a de tout aussi fondamental est la façon dont, en Dieu, est vécue éternellement cette altérité fondamentale. Elle est vécue en sorte qu'éternellement il n'y a plus, il n'y a pas, de différence entre les personnes divines : leur différence est de n'en avoir point, suivant la parole de Fénelon souvent citée par Zundel. Et cela constitue le modèle parfait de la façon de vivre toute altérité sur la terre « comme au ciel ».

Voilà donc ici exprimée la façon trinitaire, la seule façon, à très long terme, de sortir de l'impasse actuelle, celle qui seule peut permettre une issue définitive : les hommes sont extrêmement différents les uns des autres, extrêmement autres les uns que les autres, ils doivent apprendre à vivre selon la façon divine trinitaire leur altérité première qui est d'abord constitutive de leur être.

Et, second point tout aussi important, ce vécu ne peut l'être que dans l'Eglise, réalité mystique par excellence, réalité en laquelle est appelée à se construire, tout au long de nombreux siècles et millénaires, l'unité de l'humanité, justement parce qu'elle est le « lieu » où l'altérité peut être vécue de façon que soient atténuées puis supprimées les différences. Elles ne seront pas seulement atténuées, elles le seront seulement et nécessairement d'abord, mais elles seront s'évanouissant dans le vécu de plus en plus parfait de l'altérité.

Aujourd'hui s'imposera le couvre-feu et le retour à un service civique pour tous, mais dès aujourd'hui tous sont appelés à vivre l'altérité de sorte que s'atténuent les différences, chacun apprenant à s'identifier à l'autre. L'identification du Christ avec tout homme en détresse est très significative, elle est capitale, son but est justement de permettre le vécu des différences appelées à n'être plus. Et l'identification première du Christ est avec l'Eglise. Son corps est mystique, c'est le Corps de la parfaite épouse parfaitement identifiée à Son époux et ne faisant plus qu'un avec Lui, en laquelle par conséquent tous sont appelés à vivre, seul « lieu » de vie éternelle, et à vivre cette parfaite identification, seule génératrice de l'unification pour l'unité parfaite de l'humanité.

Cet éclairage trinitaire est d'une importance capitale et appelle des développements ultérieurs.

 

Le Lavement des pieds.
Dans cette perspective Jésus est plus actuel que jamais. Jésus-Christ s'incarne pour nous conduire à la suprême grandeur, à l'identification avec Dieu.
La suprême grandeur est jointe à la suprême humilité.

"Car justement au lavement des pieds ,Jésus a exprimé le sens même le plus profond de la divinité : la divinité est à Genoux, la divinité justement est divine parce qu'elle est dépossédée, Dieu est Dieu parce qu'il n'a rien et ne peut rien avoir, Dieu est Dieu parce qu'il est incapable de rien dominer parce qu'il ne peut que Se donner, Dieu est Dieu parce qu'il est essentiellement l'espace où notre liberté respire, Dieu est libre de Lui-même puisqu'il n'est pas attaché à soi étant uniquement et éternellement communication totale de Lui-même, c'est ce Dieu-là, ce vrai Dieu qui se révèle en Jésus-Christ qui peut seul nous mettre sur le chemin de notre propre divinisation puisqu'il est là pour ça ! Il est là justement, le Christ pour nous conduire à cette identification avec Dieu, à cette suprême grandeur qui est jointe à la suprême humilité.

Et c'est là le chef-d'œuvre justement, le chef-d'œuvre de Jésus- Christ, le chef-d'œuvre qui s'affirme en Jésus-Christ, c'est qu'en Jésus-Christ la suprême grandeur, nous l'avons dit, est inséparable de la suprême humilité. Parce qu'en Dieu la Vie elle-même est toute humilité, parce qu'en Dieu il n'y a pas de regard sur soi, parce qu'en Dieu le regard va toujours vers l'Autre, parce qu'en Dieu l'amour est la respiration même de l'existence.

Dans cette perspective Jésus est plus actuel que jamais parce que rien ne peut être plus catastrophique que cette fausse orientation de l'homme vers une fausse divinisation. Ce qui nous inquiète, ce n'est pas que l'homme veuille se faire Dieu, c'est sa vocation même, mais c'est qu'il fasse de Lui un faux dieu en s'inspirant d'un faux dieu, et Jésus en nous révélant le vrai, peut seul nous conduire à la vraie grandeur qui est de devenir nous dans l'Autre, de tenir tout de nous en nous donnant tout à l'Autre, car l'Aséité, le fait d'être par soi, de tout tenir de soi, exclut toute espèce d'orgueil si on ne peut devenir soi que dans un Autre et pour Lui.

A la racine même de l'être on doit être donné pour être soi, on ne peut être soi que par cette offrande comme Dieu Lui-même dans l'éternelle Trinité. Et je crois que, dans ce circuit, il y a une merveilleuse, une immense lumière et que, si on nous avait dit cela, si les Eglises s'inspiraient, de ce qui est écrit d'ailleurs dans la tradition la plus pure, la plus dogmatique, la plus solennelle, la plus centrale, si elles s'inspiraient de cela, si on avait donné au mystère de Jésus ce sens de libération dans la désappropriation de soi, on se serait épargné ces bibliothèques immenses où on a voulu tirer d'une vie de Jésus mal située de prétendues démonstrations qui aboutissaient finalement à un faux dieu, au lieu de commencer par voir ce que signifiait dans l'expérience de Jésus et dans celle de l'Eglise la divinité qui se révèle en Jésus-Christ, la divinité qui constitue l'unique personnalité de Jésus-Christ : elle se constitue justement par la désappropriation totale de Son humanité devenue le sacrement diaphane de cette lumière, et cette lumière est en nous, mais en nous elle ne passe pas parce que notre moi-fermeture nous emprisonne dans nos ténèbres ! Mais si Jésus est venu, c'est justement pour que nous resurgissions de notre sommeil et que, laissant derrière nous tout ce qui est le passé nous regardions vers ce présent et cet avenir merveilleux qui va surgir de notre rencontre avec Jésus-Christ dans la transparence de Son humanité qui nous enracine dans le Dieu Vivant : ce Dieu n'a rien, Il ne peut rien avoir, Il est tout Amour et on ne Le connaît qu'en s'évacuant de soi pour se déparasiter de tout ce qui entrave sa musique, et pour entendre au fond de soi justement dans le silence et le recueillement cette voix qu'on ne peut entendre que si on cesse de s'écouter soi-même, que si on se livre dans la pauvreté selon l'Esprit à cette emprise de lumière où Dieu nous fait naître à nous-mêmes tandis qu'il se révèle à travers nous, puisque c'est une même chose de nous trouver et de Le trouver, comme c'est une même chose pour Lui de nous faire naître à nous-mêmes et de Se révéler à travers nous.

Car finalement Dieu, et c'est cela qui fait de ce message une responsabilité si brûlante et si urgente, Dieu parce qu'il est un pur dedans ne peut entrer dans l'histoire que par nous. Il ne peut entrer dans l'histoire que par nous, car on ne peut pas Le poser devant nous comme un objet, et les hommes d'aujourd'hui ne pourront Le rencontrer que si, à travers nous, Il est une présence réelle, que si notre visage laisse transparaître celui du Christ, que si nous sommes pour chacun, comme Saint-Augustin le voulait lorsqu'il parlait à son peuple, et il lui disait : "Souvenez-vous ! Souvenez-vous î Rappelez-vous ! Rappelez-vous, vous, le peuple d'Hippone, rappelez-vous, vous, le peuple chrétien ! Rappelez-vous, vous, tout homme, qui que vous soyez nous ne sommes pas seulement chrétiens, nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, mais nous avons été faits CHRISTS" ! Car c'est cela le christianisme, ce n'est pas un credo que l'on récite, ce n'est pas un système que l'on construit, ce n'est pas une vue du monde dont on se gargarise, c'est une Vie que l'on vit, c'est une Présence que l'on reçoit et que l'on communique, c'est un Visage que l'on révèle puisque pour les homme d'aujourd'hui il n'y a pas d'autre Christ que celui qu'ils peuvent et qu'ils doivent rencontrer à travers nous, s'il est vrai que nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, mais CHRIST. »
(Fin de la conférence)