Octobre 2005

Extrait du livre « Avec Dieu dans le quotidien » pages. 114-117

Ceci est capital.

L'Eucharistie n'est jamais quelque chose de privé.

Ce qui est essentiel, c'est cette ouverture de l'humanité à Jésus-Christ dans le mystère de l'Eglise.

Toute communion a une valeur universelle, elle atteint le monde entier.

On peut relire le texte d'hier. Le texte qui suit comme celui qui le précède et ceux qui vont le suivre est capital. Si on le lit bien, on peut se demander avec une certaine angoisse si nombre de communions ne sont pas dépourvues de sens... La relation de l'Eucharistie à l'Eglise est fondamentale à tel point qu'on ne peut pas vivre l'Eucharistie sans vivre l'Eglise, ni vivre l'Eglise sans vivre l'Eucharistie. On ne devrait jamais penser à l'une sans penser à l'autre, on ne peut pas être réellement présent à l'une, plus précisément être réellement offert à l'une, sans être réellement présent, sans être réellement offert à l'autre.

Il n'y a pas de communion privée, aucune communion n'est faite d'abord pour entretenir ma relation personnelle à Jésus-Christ, elle est reçue pour me faire vivre ma relation au Corps mystique du Christ en lequel le Baptême m'insère en me conférant ma véritable personnalité qui se construit dans ma relation au Christ dans l'Eglise, et ne peut se construire qu'en elle.

Zundel a dit :

" La Consécration eucharistique consiste à nous mettre dans la ligne de la catholicité : nous venons au pied de la Croix, nous réclamons Notre Seigneur et nous disons au moment de la Consécration, nous disons sur le Corps du Christ ce que la Vierge disait lorsqu'elle Le recevait dans ses bras : "Ceci est mon corps, ceci est mon sang." Nous nous identifions avec ce corps crucifié, nous nous identifions avec l'Amour immolé, et alors le Christ peut nous atteindre et S'identifier avec nous. Il dit aussi sur nous : "Ceci est mon corps, ceci est mon sang", et nous sommes échangés avec Lui.

Ce qui est essentiel dans l'Eucharistie, c'est cette ouverture de l'humanité à Jésus- Christ dans le mystère de l'Eglise, personne n'en est exclu, nous nous ouvrons afin que notre coeur ne limite pas le Christ et n'en fasse pas une idole. Et l'Eglise, c'est nous avec Jésus, c'est nous devenus immenses, universels, comme Jésus, pour porter avec Jésus et en Lui toute l'humanité et tout l'Univers.

L'Eucharistie n'est pas une espèce de rite magique qui précipite Jésus sur la terre, mais, au moment de la Consécration, jaillit le "De profundis" de l'Eglise qui s'offre à Lui, qui fait craquer toutes les limites, qui accepte de porter avec le Christ toute l'humanité et tout l'Univers en s'identifiant avec Lui et disant : "Ceci est mon corps, ceci est mon sang." Le Christ est vraiment au milieu de nous tandis que nous sommes à Sa table et que nous communions à Lui en communiant les uns aux autres, et il est absolument nécessaire d'envisager cette chaîne d'amour qui se constitue autour de Jésus : c'est toute l'humanité qui devient présente au Christ qui. Lui, est éternellement présent, et qui demande pour L'atteindre de ne pas Le saisir avec nos mains, mais PAR la communauté et au nom de la communauté avec un coeur universel qui fait qu'en nous donnant à Lui nous nous donnons, en Lui, au monde entier.

La consécration, l'Eucharistie, c'est vraiment, au sens où le disait saint Ignace d'Antioche, 1'AMOUR, c'est, dans le langage de saint Jean de la Croix, la vive flamme d'Amour où se rencontrent le Coeur du Christ et le coeur de l'Eglise.

Ceci est absolument capital parce que l'Eucharistie n'est jamais quelque chose de privé : la Messe est toujours universelle : communier, c'est s'ouvrir à l'amour du Christ en s'ouvrant sans limite à l'humanité en sorte que toute communion est une lumière pour tous les hommes. La communion a cette ampleur universelle, elle atteint le monde entier, sinon elle est une pure magie qui fait de Jésus une idole.

...Dans la communion nous n'avons pas de contact physique avec le Christ, nous n'avons que ce contact que nous avons avec un ami au moment de l'échange le plus profond, en sorte qu'en mangeant les espèces physiquement, nous nous nourrissons spirituellement de la Personne de Jésus.

...Il y a donc dans l'Eucharistie le foyer de l'universel amour, la vive flamme d'amour, où le coeur de l'Eglise rencontre le Coeur du Christ, à condition que nos coeurs soient ouverts universellement et que nous ne réduisions pas le Christ à un petit Bon Dieu fabriqué à notre usage que nous puissions mettre dans notre poche.

La communion est quelque chose d'universel, et la manducation représente une autre manducation, une identification mystérieuse qui s'accomplit au plus profond de nous-mêmes, si nous sommes accordés avec l'existence universelle de Jésus.

...Quand nous assistons à la Messe, c'est toujours pour agrandir notre coeur aux dimensions du Coeur du Christ et porter en notre amour toute 1'humanité, autrement Jésus serait une idole qu'on porte dans sa poche.

...La réalité de la Présence de Notre Seigneur est la réalité la plus réelle qui soit, mais qui demande que nous grandissions pour l'atteindre et que notre coeur se fasse aussi vaste que le Sien.

Il y a dans l'Eucharistie une formidable exigence et, quand nous entrons dans une Eglise et voyons la lampe du sanctuaire qui indique Sa Présence, nous pouvons dire : OUI, c'est vrai ! Mais seulement dans la mesure où je suis moi-même une présence réelle à toute l'Eglise et à tout l'Univers.

L'exposition du Saint Sacrement prend tout son sens quand elle est le renouvellement de la donation de nous-même qui nous permet de devenir universels. "

(Maurice ZUNDEL. "Avec Dieu dans le quotidien", pp. 114.. 117)

Aujourd'hui à Rome s'ouvre le premier synode de Benoît XVI.

Il y sera surtout question de l'Eucharistie et, plus particulièrement, de l'absentéisme généralisé des chrétiens à la Messe du dimanche, avec, espérons-le, une nouvelle prise de conscience de la distance de plus en grande que prend la jeunesse actuelle vis-à-vis du christianisme et de la foi chrétienne : elle ne présente plus, pour presque tous, aucun véritable intérêt.

Il peut sembler que la première " chose " à échanger serait de se demander comment faire, aujourd'hui, particulièrement aux jeunes, une proposition de la foi chrétienne de sorte que cela ait du sens pour eux, que cela ait du sens pour les sportifs aussi bien que pour les internautes, les chanteurs .. , les artistes en tous domaines, que cela ait du sens pour les jeunes d'aujourd'hui dans le monde d'aujourd'hui. Beaucoup sont des passionnés de toute autres choses que du sens de la vie et de sa brièveté.

Comment proposer la foi chrétienne, ce serait le premier point, mais aussi comment reconsidérer la façon dans l'Eglise de célébrer les sacrements avec, au centre, la célébration, festive de la résurrection du Seigneur et de la nôtre, la célébration de l'Eucharistie le dimanche, ce serait le second point.

Il faudrait dans cette recherche commencer en priorité à s'ouvrir à la connaissance profonde de la mystique chrétienne avec ses principaux authentiques représentants. Il ne s'agira pas d'abord de se mettre en accord avec les autres confessions chrétiennes, mais de se situer, avec les mystiques les plus authentiques, en amont de toutes les dissensions, divisions, " disputes ", qui ont défrayé la chronique religieuse, si l'on peut dire, tout au long de l'histoire de l'Eglise.

Ce qui fait que Maurice Zundel nous intéresse beaucoup aujourd'hui, c'est que personne, protestants, orthodoxes, ou autres chrétiens ayant pris leur distance vis-à-vis de l'Eglise catholique, personne ne met en question à cause de cette distance ce que Zundel nous dit. De très beaux livres " zundéliens " ont même été écrits par des protestants, je cite ici par exemple le très beau livre du pasteur Cornuz : " Le ciel est en toi. "

Il semble que même le président Mitterrand ait été impressionné les dernières mois de sa vie par la profondeur de cette pensée. Présenter, diffuser la pensée zundélienne de sorte qu'elle morde sur l'esprit et le coeur de jeunes gens ou adultes d'aujourd'hui, et puisse faire naître en eux un intérêt, voire une passion. Pour moi se faire une obligation de reprendre et retranscrire chaque jour de nouvelles paroles, déjà peut-être maintes fois lues, me fait les redécouvrir, et comprendre mieux alors la réflexion courante de ceux qui ont commencé à y entrer : " Pourquoi ne nous a-t-on pas dit cela plus tôt ? " Zundel raconte lui-même cette sorte d'éblouissement d'un vieil évêque qui disait et répétait après l'écoute de paroles merveilleuses : " Comme c'est vrai ! Comme c'est vrai ! "

Les jeunes ont besoin de découvrir la foi chrétienne comme un éblouissement, hors d'une présentation purement catéchistique, dans une " vision " proprement mystique ! Ils comprendront alors que toutes les " choses " de Jésus-Christ peuvent séduire et même fasciner, plus et mieux que toute autre connaissance, même celle des astres et de l'infinité de l'Univers.

Tous les jeunes sont confrontés au problème du sens de la vie, jusqu'à se donner la mort quand ils la voient totalement dépourvue de sens. Tous les jeunes sont confrontés un jour ou l'autre au problème de la souffrance et de la mort, ou simplement du deuil qui suit la mort d'un ami ou d'un proche. Cela risque de rester un mur infranchissable.

Il ne s'agira pas d'abord, comme le fait très bien l'abrégé du catéchisme, de leur poser en première question celle du dessein de Dieu sur l'homme, très simplement parce qu'il est possible que d'abord ce mot de Dieu n'ait encore pour eux aucun sens, sinon celui d'une pure chimère. Il faudrait commencer par ce qui les intéresse, par ce qui les passionne et qui constitue hic et nunc pour eux le sens de la vie et ce pourquoi elle mérite d'être vécue pleinement. Il s'agit d'abord de leur montrer la grandeur de ce qui les intéresse, eux, avec la légitimité de leur intérêt ! Et ensuite, avec délicatesse et pédagogie, de leur faire deviner et ressentir les limites de cet intérêt, les questions à lui inhérentes, et l'appel qu'il peut constituer vers ce qui est plus haut, plus beau, et tellement libérateur.

Peut-être ensuite leur faire prendre conscience qu'ils ne sont pas les seuls à se poser de pareilles questions, et que celle de Dieu se pose à un moment ou à un autre à tout homme. On ne peut pas l'éviter. Si on leur présente la foi chrétienne comme une proposition et non une obligation, même pour être sauvé, on peut espérer que cela prenne sens sur leur existence, morde sur elle avec les plus graves questions.

La première question : " Que fais-tu ici maintenant, en un point infinitésimal de la terre, elle-même point infinitésimal dans l'Univers, et en un temps tellement bref par rapport à la sorte d'éternité du surgissement et jaillissement de la terre et de l'Univers dans l'être? Qu'ils commencent à ne plus se soucier prioritairement de leur corps, de son épanouissement et de ses désirs jamais parfaitement assouvis : le plaisir jamais ne dure ! Le temps ne peut pas suspendre son vol, comme le désirait le poète, et tous les poètes que nous sommes chacun, même si nous le lui demandons avec insistance parfois bruyante... poésie et musique.

Y a-t-il quelque " chose " devant quoi en vérité le temps semble vraiment suspendre son vol ? La recherche vaut la peine parce qu'alors si l'on découvre cette " chose " et s'y adonne, aucun désespoir ne semble plus devoir être possible, surtout quand on a commencé à comprendre et vivre cette suspension de son vol avec la pratique de cette " chose ".

Peu de personnes connaissent vraiment Zundel ! Le désir de ce site, la raison de sa création, est de permettre une fréquentation, nécessairement quotidienne si l'on veut en attendre le meilleur fruit, d'une pensée à la fois ancienne et nouvelle fondée dans la tradition en même temps que le plus possible ouverte aux modes de " penser " d'aujourd'hui.

Relisez le premier paragraphe du texte " sité " ce même jour. Vous y avez la représentation plus ou moins consciente de presque tous les chrétiens : " L'expression la plus courante du christianisme désigne un Dieu extérieur à l'homme. " On n'a pas suffisamment prêté attention à ce que cela suffit pour qu'on s'en détourne : s'il est extérieur à nous, comment pouvoir vraiment s'intéresser à lui ? Prenez les meilleurs catéchismes, vous y trouverez dès la premier question confirmation de cette idée, et le reste du catéchisme risquera de nous confirmer sans cesse dans cette représentation. Dieu est perçu par les jeunes, si tant est qu'ils se posent la question, comme tout à fait extérieur à eux et de surcroît le Dieu traditionnel est présenté comme pouvant punir. Ca suffit pour qu'on le rejette. Ils ne peuvent que le refuser. L'idée qu'Il puisse les libérer d'eux-mêmes, et leur apporter paix et joie intérieure est complètement absente de leur conscient et inconscient.

On lit dès le début de l'abrégé du catéchisme : " Infiniment parfait et bienheureux en lui-même, Dieu... " C'est par lui qu'on commence et d'emblée il est donc très, très loin de nous de par cette perfection de bonheur, - Pourquoi nous, sommes-nous si malheureux ? - même si ensuite " dans un dessein de pure bonté il a créé l'homme... "

Dieu n'aurait-il pas été bon infiniment davantage si nous aussi dès notre création étions parfaitement heureux : où est cette bonté pure ? " Enfin, pourquoi donc d'emblée ne nous fait-il pas partager tout de suite cette perfection et ce bonheur ? " Et cette question devient inévitablement un reproche puisque, étant tout-puissant, il pouvait faire toutes choses autrement !

Comment ne pas devoir dire dès le début, du moins dès qu'on commence à parler de Dieu, que Dieu, le seul vrai Dieu, dans sa toute-puissance, pas celle d'un suprême magicien, mais celle du pur amour, comment ne pas dire tout de suite que Dieu ne pouvait pas faire autrement le monde, justement parce que cette toute-puissance est la seule vraie toute-puissance, celle de l'Amour ? Comment ne pas tenter de faire comprendre, dès le début, que, si chacun de nous ne peut agir que selon ce qu'il est et a reçu, Dieu le premier ne peut créer, et il le fait éternellement, que selon l'Amour qu'Il est, et que chaque Personne divine éternellement reçoit l'Amour en même temps qu'elle le donne, qu'il n'y a pas d'autre façon de le recevoir que de le donner, et que cela implique en le Dieu Trinité un don parfait de soi, à imiter par l'homme pour devenir pleinement heureux en ressemblant dans notre don à Dieu Lui-même. ET Jésus-Christ prend alors toute sa place : Il se fait homme pour nous donner de pouvoir ressembler à Dieu jusqu'à être identifié à Lui., et connaître ainsi le parfait bonheur.

C'est alors qu'il faut lire toute la page " sitée " ce même jour ici, ou toute autre dans le même sens... elles devraient figurer dans les débuts d'un catéchisme essentiellement et authentiquement mystique, sans doute seul capable d'arrêter valablement l'attention des jeunes.

(À suivre, à reprendre ?)

Saint Severin - décembre 1961

Jésus nous reconnaît comme Ses disciples à ce don de nous-même à l'humanité.

" Le dernier mot de Jésus - et c'est là le plus beau gage d'authenticité de Sa mission divine - ce n'est pas d'aimer Dieu, c'est d'aimer l'homme. Jésus savait en effet tout ce que l'on peut mettre d'imposture sous le nom de Dieu, ce nom que l'on devait invoquer pour Le condamner. C'est pourquoi II nous ordonne à l'homme et nous oriente vers l'homme : "Je vous donne un commandement nouveau, c'est que vous vous aimiez les uns les autres comme je vous ai aimés."

Et, pour traduire la rigueur de cette identification, Il résumera tout le jugement dernier dans cette séquence : "J'ai eu faim, j'ai eu soif, j'étais nu, infirme ou en prison." Car chaque fois c'était moi en chacun, d'où il suit que, le sachant ou non, chaque fois que vous êtes venus à la rencontre du plus petit d'entre mes frères, c'est moi-même que vous avez secouru.

C'est trop peu en réalité de dire que Jésus nous oriente vers l'homme, en réalité Il en fait le critère exclusif de notre appartenance à l'Evangile puisqu'il nous . reconnaît comme ses disciples à ce don de nous-même à l'humanité devant laquelle II s'est agenouillé au lavement des pieds.

Et Il invente l'Eucharistie pour nous rassembler autour de Sa Table, ensemble et non chacun pour soi, ensemble comme un seul cœur, ensemble comme un seul corps qui exige pour que nous puissions l'atteindre sans Le restreindre, que nous nous fassions d'abord universels, que nous prenions en charge toute l'humanité, pour que nous formions précisément ensemble Son Corps mystique qui peut seul être en prise sur Son Chef, sur Sa Tête qui est Lui-même.

Jésus Fils de l'Homme, Jésus : l'Homme dans un sens unique, Jésus consumé dans la passion de l'homme, affirme Son Humanité, affirme Sa "philanthropie", comme le dit l'Epître à Tite, en nous ordonnant à l'homme, en faisant de l'homme le sanctuaire de la Divinité, en donnant à la liberté humaine la mesure de la Croix.

Car la Croix n'est pas un sacrifice offert à la colère d'un despote qui refuse de pardonner sans effusion de sang, mais le contrepoids d'amour qui compense tous nos refus d'amour en ouvrant une issue à l'Amour qui agonise de ne pouvoir se communiquer.

Ainsi, Jésus nous jette au cœur de cette réciprocité d'amour où il n'y a plus ni maître, ni sujet, ni despote, ni esclave, où l'amitié divine cherche la nôtre, où les fiançailles de la terre préludent à un éternel mariage. Jamais, en vérité, Dieu n'a été révélé dans une pareille lumière. Jamais l'homme n'a été glorifié avec une telle noblesse.

Jésus nous délivre du cauchemar d'un Dieu qui nous assujettit à ses caprices. Il nous ramène à la seule source d'où puisse jaillir la Vie Eternelle qui est Dieu en nous. Il nous introduit dans notre intimité. Il la consacre. Il en scelle l'inviolable autonomie dans la Présence et dans la Joie de Dieu. En bref, Il se donne Lui-même à nous en nous appelant à devenir ce qu'il est, à revêtir en Lui le Moi Divin, à graviter avec Lui dans ce soleil invisible qui ne cesse d'aimanter notre générosité.

Jésus a ainsi tout remis entre nos mains, et d'abord Dieu Lui-même ! Dieu dont la fragilité, sans cesse menacée par notre épaisseur, ne peut être protégée que par notre générosité. Et c'est justement parce qu'Il a donné à notre vie une telle dimension que nous essayons d'être Ses disciples, non pas pour rejeter tous ceux qui sont venus avant ou après Lui sans se référer à Lui, prophètes, saints ou mystiques - des Védas au Bouddhisme ou du Mazdéisme à l'Islam - qui ont pu atteindre une vie spirituelle authentique où s'atteste l'amour d'un Dieu qui est sans partialité mais, tout au contraire, parce qu'il n'exclut personne, parce que tous sont en Lui et vivant de Lui, parce que nul ne peut échapper à Son universelle tendresse, parce que Ses Bras sont étendus vers toute créature et embrassent tous les mondes.

On peut dire en effet de Jésus ce que Fénelon disait de Dieu: "Sa différence est de n'en avoir point. " Ce qui signifie que, tandis que toute créature est enfermée dans ses limites et ne peut rien au-delà des bornes de sa nature, la différence de Dieu, c'est d'être sans limite comme la plénitude de la Lumière et de l'Amour. Il en va de même de Jésus : Sa différence est de n'en avoir point. Le Credo chrétien aussi bien tient tout entier dans le Mystère de la Pauvreté Divine révélée dans la Pauvreté diaphane de l'Humanité de Jésus.

Il ne propose pas un système du monde, une vision figée de l'Histoire. Il nous met en contact avec une Présence illimitée, universelle, pour nous identifier avec Elle afin qu'en Elle nous soyons délivrés de toutes nos frontières, de toutes nos partialités, et que toute créature trouve en nous sa patrie, sa maison, son foyer, en découvrant à travers nous le Visage de l'Eternel Amour qui n'a jamais cessé de l'attendre au plus intime d'elle-même.

Le Fils de l'Homme qui est identiquement le Fils de Dieu nous aspire à cette communion où nous nous identifions avec le Moi Divin en qui Son Humanité subsiste pour qu'avec Lui nous portions toute l'humanité, récapitulions toute l'Histoire et achevions tout l'univers. C'est pourquoi Saint Augustin peut dire : "Nous n'avons pas seulement été faits chrétiens, nous avons été faits Christ. " Cela peut paraître excessif, cela peut paraître trop grand mais on ne peut pas dire que ce soit indigne de l'homme, que cela impose une limite à son intelligence, à sa générosité et à son amour. "

Maurice Zundel à Saint Severin en décembre 1961

Homélie pour le 1er janvier : Il est né !

" Dieu a envoyé son Fils : Il est né ! " Il ne pouvait pas paraître chez les hommes d'une autre façon, par exemple en descendant du ciel glorieusement. Il ne pouvait, lorsqu'il paraît chez les hommes s'étant fait l'un d'entre eux, Il ne pouvait pour qu'ils puissent le reconnaître, Il ne pouvait paraître chez eux qu'en naissant, simplement parce qu'éternellement... Il naît !

Il est né d'une femme, comme éternellement Il naît du Père, parce qu'il est éternellement celui qui naît du Père, celui qui en cette naissance éternelle du Père donne son vrai sens à ce verbe " naître ", qui n‘implique plus aucune nuance d'infériorité entre celui qui fait naître et celui qui naît. Entre Celui dont on naît et celui qui naît. Il y a seulement chez celui qui naît un devenir de cette égalité et, en Dieu ce devenir est éternellement parfaitement advenu. Il n'y a pas de moment où le Fils soit inférieur au Père.

Et saint Paul ajoute : " Et voici la preuve que vous êtes des fils : envoyé de Dieu, l'Esprit de Son Fils est dans nos cœurs et Il crie vers le Père en l'appelant " Abba " ! Car il s'agit bien de cela, et il faut relire alors tout ce qui a été développé le 29 décembre. Car nous sommes véritablement des fils de Dieu, et par conséquent nous sommes, nous naissons à l'intérieur, nous naissons au cœur de la Trinité divine pour en être, pour en devenir l'Un des Trois. Et ce devenir ne pourra s'accomplir sans chacun de nous, nous avons notre part à prendre, à conquérir, à vivre pour vivre cette naissance.

La bénédiction d'Aaron, si bienvenue en ce premier jour de l'année, vient elle-même dans ce sens : " Que le seigneur te bénisse et te garde ! Qu'il se penche vers toi ! Que le Seigneur tourne vers toi son Visage, qu'il t'apporte la paix ! " Qu'il tourne vers toi sa Beauté, qu'elle devienne la tienne ! Parce que tu seras désormais pleinement admis en fils, en fils qui se souvient de sa naissance au cœur même de la Trinité divine, accomplissant ici-maintenant toi-même éternellement ce qui fait qu'éternellement Dieu est Dieu ! Que tu deviennes bon de la bonté même de Dieu, seule apte à conférer à tout visage humain leur splendeur divine !

Les bergers ont découvert Marie et Joseph et l'enfant couché dans la crèche ! Ils ont été les premiers invités à y reconnaître l'infinie bonté du cœur de Dieu qui envoie à l'humanité un Sauveur. Non pas un sauveur qui tombe du ciel ou en descend glorieusement, mais un Sauveur qui se fait l'un d'entre nous et, comme chacun de nous, naît d'une mère, comme éternellement Il naît du Père...

" Ainsi tu n'es plus esclave mais fils, et comme fils tu es héritier de Dieu par la grâce de Dieu ! Et, pour preuve que vous êtes des fils, Il a envoyé de Dieu dans nos cœurs l'Esprit de Dieu. "

Ste Marie de la Paix, Garden City - Le Caire - semaine sainte mars 1961

Maurice Zundel a dit au Caire en 1961 :

L'Eucharistie ne peut pas être conçue en dehors de la perspective ecclésiale.

" Jésus est toujours déjà là, c'est nous qui ne sommes pas là ! et l'Eucharistie a pour but précisément de nous rendre présents à Jésus, de nous ouvrir à Lui, de nous donner prise sur Lui. Il est toujours déjà là, au plus intime de nous-même mais nous ne pouvons pas L'atteindre, pas plus que les apôtres qui L'avaient devant eux ne pouvaient L'atteindre. Il était là devant eux, ils ne Le voyaient pas, ils ne comprenaient pas, ils n'étaient donc pas en prise réelle et efficace sur Lui, la communication ne s'était pas établie.

Il fallait le baptême de feu de la Pentecôte, il fallait la nouvelle naissance pour qu'ils se transforment et s'ouvrent et s'élargissent, pour qu'ils s'universalisent et deviennent capables d'être en correspondance de lumière et d'amour avec Lui : c'est cela que l'Eucharistie requiert, exige, et suppose, c'est que nous venions tous ensemble, que nous constituions tous ensemble le Corps Mystique de Jésus-Christ, c'est cela que suppose ce banquet auquel Jésus nous convie, que nous venions ensemble comme (étant) Son Corps mystique, car chacun des hommes lui importe essentiellement, aucun ne doit être perdu, aucun n'est en dehors de Son Amour, tous sont appelés et aimés, tous sont contenus dans l'immensité de Son Cœur, et nous ne pouvons pas aller à Lui en en laissant un seul dehors.

Il s'agit donc de les rassembler, de nous unir et identifier avec toute l'humanité et toute l'histoire, et alors nous serons vraiment le pain vivant de l'humanité ! et, dans cette universalité de présence et d'amour, nous serons en prise réelle et efficace sur notre Chef, sur notre Tête, sur ce Christ sans frontières, présent à toute l'histoire, sur ce Christ qui est l'axe de tous les événements; depuis le commencement jusqu'à la fin et qui veut totaliser à travers notre amour chacun des événements humains pour lui donner sa dimension infinie, pour l'engranger dans les moissons éternelles, pour que tout soit divinisé en réalisant précisément le dessein premier du geste créateur qui est de communiquer la Vie Divine et d'enraciner notre intimité dans celle de Dieu.

C'est cela que l'Eucharistie suppose, demande et exige, c'est comme la confirmation du commandement nouveau et comme la perpétuation du lavement des pieds et comme 1'accomplissement du Corps Mystique de Jésus .

Il est donc absolument impossible de concevoir l'Eucharistie en dehors de cette perspective ecclésiale : être en face du très Saint Sacrement, c'est être en face du mystère de 1'Eglise, confié à notre sollicitude et à notre amour."

(Sainte Marie de la Paix, Garden City, Le Caire, semaine sainte, mars 1961)