Août 2005

Qu'est-ce que l'homme ?

L'homme existe-t-il ?

La conférence de Zundel, donnée au Cénacle de Genève en 1967 qui suit d'un an celle " sitée " précédemment, semble très bien venir ici maintenant. Elle est d'une actualité frappante puisque les tendances à déprécier l'homme n'ont fait que s'accentuer davantage depuis bientôt 40 ans qu'elle a été prononcée par M. Zundel. On la donnera presqu'intégralement aujourd'hui et les jours qui suivent.

(Note : voir les archives du mois de septembre 2005 pour la suite de cette conférence)

" Il y a, comme vous le savez, une tendance très répandue dans le monde savant à déprécier l'homme.

Qu'est-ce que l'homme ?

Eh bien, un animal comme les autres ! Disent les biologistes. Un animal comme les autres !

Qu'est-ce que l'homme ? Disent les psychologues.

L'homme est l'esclave de son inconscient, dont les couches les plus anciennes sont constituées par les archétypes, dont les couches les plus récentes sont constituées par notre histoire infantile. Nous croyons agir pour des motifs qui nous sont clairs et évidents; en réalité, nous sommes simplement mus par des impulsions inconscientes, dont nous ne connaissons pas les racines.

Qu'est-ce que l'homme ? Demandent les cybernéticiens ?

L'homme est une machine comme les autres, une machine électronique, médiocre d'ailleurs, et qui est bien dépassée par les ordinateurs ! Les ordinateurs peuvent projeter des ouvrages, ils peuvent construire des théories que l'homme sera à jamais incapable de comprendre ! Ils peuvent, en quelques minutes, édifier le projet d'une route et déterminer la nature du terrain et tous les travaux d'art qui doivent être entrepris pour que la route soit la plus harmonieusement constituée, aux moindres frais.

Qu'est-ce que l'homme ? Disent les structuralistes.

Mais l'homme est simplement 1'instrument, ou plutôt le simple produit, d'un langage ! Mais il ne pense pas, c'est le langage qui pense en lui !

Enfin, l'homme finalement est un produit qui relève de déterminismes sur lesquels il n'a aucune prise, et sa prétendue liberté n'est qu'une illusion formidable, puisqu'à la racine de toutes ses décisions, on trouve les déterminismes de fatalités indépendantes de sa volonté - qui d'ailleurs lui échappent complètement - en pesant sur elle, comme un destin irrévocable.

Il n'y a guère que les moments de passion où l'homme revendique sa dignité, revendique sa liberté, mais justement sous le coup de mouvements irrationnels qui ne peuvent pas justifier les prétentions qu'il émet à être quelqu'un. : " J'existe, et vous devez tenir compte de moi ! " disait une prostituée à la police qui entreprenait une enquête sur ses entreprises. "J'existe, et vous devez tenir compte de moi ! "

Bien entendu chacun peut affirmer qu'il existe et qu'on doit tenir compte de lui ! Mais il le fait généralement avec le plus de véhémence dans les moments passionnels, c'est-à-dire dans les moments où, justement, il est le plus dominé par des déterminismes instinctifs.

Où est l'homme, dans tout cela ?

Si l'homme est un produit, si l'homme est un résultat, si l'homme est dominé par des déterminismes invincibles, eh bien, il n'y a pas d'homme ! Et, s'il n'y a pas d'homme, il n'y a pas de problème.

Or les problèmes supposent quelqu'un pour les poser, quelqu'un pour les prendre au sérieux, quelqu'un pour entreprendre de les résoudre, quelqu'un qui puisse être enrichi par une solution. C'est infiniment clair : s'il n'y a pas d'homme, il n'y a pas de problème. Il est inutile d'aller plus loin. On ne peut rien démontrer, il ne sert à rien de rien démontrer puisque ces manifestations sont elles-mêmes le fruit de mécanismes dans lesquels les machines électroniques triomphent et nous surpassent infiniment.

Nous non plus, nous n'avons plus rien en propre, nous ne pouvons rien revendiquer, notre vie est dépourvue de toute signification, elle est radicalement absurde et tout ce que nous pouvons en faire, c'est ou bien la supprimer si nous en avons le courage, ou bien en tirer le meilleur parti en faisant rendre à nos instincts tout ce qu'ils sont capables de donner si, d'ailleurs, nous sommes capables d'y croire.

Le problème des problèmes, c'est donc : l'homme existe-t-il ? L'homme existe-t-il, c'est ma réaction la plus spontanée quand on me demande si Dieu existe. Et je pose la contre-question : l'homme existe-t-il ? Car si l'homme n'existe pas, inutile d'aller plus loin !

Il est parfaitement vain d'affirmer un Dieu si, par ailleurs, nous ne sommes aucunement maîtres de notre destin, si nous ne pouvons rien faire, si nous sommes incapables d'aucune création. "

(Maurice Zundel au Cénacle de Genève en 1967.)

(À suivre)

Les développements qui suivent ne prétendent aucunement s'imposer ! Mais il peut sembler urgent aujourd'hui d'en tenter de ce genre, si l'on prend conscience de ce que la majorité des grands esprits scientifiques ou littéraires d'aujourd'hui sont devenus en fait complètement indifférents au christianisme : dans le meilleur des cas ils en font une religion comme les autres, qui n'apporte donc rien de plus que toutes les autres.

La divinité est cachée en l'Humanité de Jésus-Christ, encore davantage en l'Eucharistie. Cachée ne veut pas dire seulement qu'on ne peut pas l'y voir, mais encore et même qu'elle ne peut pas être contenue en cette Humanité bien qu'elle veuille se communiquer parfaitement à elle. Les limites de la créature empêchent cette communication totale, et c'est seulement lorsque cette Humanité sera passée au Père que la divinité pourra Lui être parfaitement et totalement communiquée, c'est le miracle des miracles que, dans Son Humanité même, Jésus puisse devenir l'égal de Dieu, le " assis " à la droite du Père.

Que ce passage au Père lui soit infiniment difficile n'étonne plus lorsque l'on considère que cette Humanité est appelée à être tout à fait semblable à Dieu ! Ça ne peut aucunement se faire comme çà, tout seul ! Dieu Lui-même, le Dieu Trinité ne se fait pas comme ça éternellement ! Son éternelle parfaite divinité est due elle-même à un infiniment et éternel mystérieux " passage " du néant à l'être en et par le vécu éternel de Sa relation d'identité à l'Autre divin.

Il faut ici se souvenir de ce que " Dieu est Esprit " et que c'est par l'opération de l'Esprit que Dieu s'incarne en Jésus-Christ : c'est une incarnation divine parfaite, c'est vers cette opération qu'est orientée l'opération de l'Esprit dès l'origine de toute la Création toujours orientée vers l'apparition de l'homme, plus précisément vers la parfaite spiritualisation de l'Humanité de Jésus-Christ qui s'accomplira lorsqu'Il sera passé, en et par cette Humanité, jusqu'au Père. Car, lorsqu'ainsi Dieu se fait chair, il devra respecter la façon du vécu selon le temps et l'espace de tout homme : ce n'est donc pas immédiatement, dès la conception de Jésus en Marie, que s'accomplira cette parfaite " spiritualisation " de Son Humanité. Le Passage au Père est nécessaire : il faut qu'il souffre, meurt et ressuscite.

Et c'est la réception de l'Eucharistie qui va permettre à l'homme de " connaître " aussi une parfaite Spiritualisation, même de son corps, en et par celui de Jésus- Christ " eucharistié ". C'est pour cette fin que Jésus institue l'Eucharistie.

Il est à la fois extrêmement important et extrêmement difficile aujourd'hui dans l'Eglise de parler du mystère de l'Eucharistie. Lorsque j'ai publié un livre recensant les paroles qui m'ont paru les plus importantes dîtes par Zundel sur ce mystère, une thèse a été rédigée, plus de 50 pages ! Pour montrer comment Zundel est hérétique. Ils n'ont pas encore compris, et l'Eglise a peur de ces développements zundéliens parce que ils dérangent les développements habituels autour de ce mystère : on préfère sinon les rejeter du moins les occulter.

Ce qu'il faut retenir, je pense :

Jésus s'est incarné pour instituer l'Eucharistie. Ce sera, si l'on peut dire, la dernière " chose ", la " chose " essentielle, qu'il fera avant d'entrer dans Sa passion, c'est véritablement Son testament, et cette institution sera suivie du long discours après le Cène donné dans l'Evangile de Jean pour en développer le sens.

Jésus-Christ s'est incarné pour l'offrande parfaite, même de Sa vie. Lorsque, par toute sa vie mais principalement par Sa passion, Sa mort et Sa résurrection, Son Humanité passe au Père, Il est parfaitement offert au Père et se révèle comme le parfaitement offert. Il n'a pas d'autre désir, pas d'autre volonté, lorsque Son Humanité est, dès son origine en Marie, et par l'opération de l'Esprit, parfaitement saisie par Sa Personne. Et cette volonté est celle du Père, du Fils et de l'Esprit. Et toute la vie terrestre de Jésus-Christ est orientée, et plus qu'orientée puisque cette orientation ne fait qu'un avec Sa Personne, vers la manifestation de la perfection de Son offrande : c'est manifeste lorsqu'Il souffre et meurt sur la Croix.

Il est appelé le Sauveur. Toute sa vie est orientée vers ce sacrifice qui sauve. II en parle comme d'un baptême qui l'angoisse en permanence et qu'il désire infiniment être déjà accompli : comment souligner mieux son importance infinie ?

Et l'Eucharistie est le sacrement de ce baptême, le sacrement de cette offrande parfaite, ET ce sacrement est pour les hommes, pour qu'ils puissent parfaitement ressembler à Dieu dans une même offrande : nous verrons Dieu ! Ressuscités, nous Lui serons semblables par la " vertu " de ce sacrement, en et par sa réception qui est communion aux souffrances du Christ, à Sa mort et à Sa résurrection, et, en Lui, qui est communion aux souffrances de tous les hommes.

C'est ce pain du sacrifice de Jésus qui est la seule nourriture capable de donner la vie éternelle à qui s'en nourrit ! Qui s'en nourrit peut-être jusqu'à aller en certains à ne plus désirer, et ne plus consommer aucune autre nourriture, comme ce fut le cas pour Marthe Robin, mais aussi pour d'autres même étrangers au christianisme officiel.

Mais l'on sait que le seul désir de cette nourriture, qui peut prendre d'innombrables formes, suffit pour en recevoir l'effet infiniment bénéfique. Evidemment cela implique un effort, et le sacrement nous en donne en même temps la force, un effort pour conformer notre façon de vivre à celle de l'offrande parfaite de Jésus.

ET il faut retenir aussi que ce don parfait de Jésus est en parfaite " harmonie " avec ce qui est vécu éternellement en le Dieu Père, Fils et Esprit, et qui fait que Dieu est Dieu puisqu'il n'y a pas d'autre façon de l'être.

C'est même dans cette offrande, dans ce vide parfait de soi opéré par chaque Personne divine pour être l'Autre, c'est la façon de l'éternelle offrande en Dieu, c'est dans cette façon d'offrande parfaite, en et par un vide absolu, que surgit et jaillit toute la Création, que se développe toute l'opération apparemment infiniment longue et persévérante de l'Esprit depuis le moment originel où II "couvre la terre" jusqu'à son opération d'engendrement de Jésus-Christ en Marie pour pouvoir être semblablement engendré en et par chaque homme :

Jésus-Christ consomme son offrande parfaite pour le salut et le bonheur de Dieu et des hommes, et le parfait achèvement de toute Sa Création.

Sentez-vous combien il est important aujourd'hui de présenter la foi chrétienne et ses mystères de sorte qu'elle puisse être reçue et assimilée par les plus grands esprits ? Sans paraître absurde, bien au contraire. Ce sont ces grands esprits qui entraîneront les autres, tous ces autres, innombrables aujourd'hui, qui semblent être devenus complètement indifférents à ce que confesse et professe l'Eglise. Supplions le Seigneur qu'Il lui donne de le faire en termes qu'ils puissent entendre, et en être illuminés !

Conférence - Cénacle de Genève - 1966 (Fin, partie 5)

Il y a tout un univers qui n'existe pas encore,

que nous avons à créer, et c'est dans celui-là

que se situe la vie de l'esprit...

Il nous faut tout réinterpréter à partir de cette perspective prospective.

Le monde de la personne est un monde de circumincession .

(Suite de la conférence donnée au Cénacle de Genève en 1966) :

" L'avenir de l'homme est l'homme se faisant, l'homme se créant, l'homme s'inventant et, par là même, donnant à toute réalité une signification absolument imprévisible et inconnue de l'homme qui n'est pas né de nouveau.

Cette situation, qui est incontestable, ressort avec d'autant plus d'éclat que justement nous l'avons " encadrée " par la cybernétique, par la biologie, par des affirmations catégoriques d'hommes de science qui méthodologiquement veulent absolument s'en tenir à ce qu'impose l'expérience du laboratoire ! Et ils ont raison ! C'est la seule manière ici de se mettre d'accord parce que tout homme est au moins d'abord un robot, et est capable par conséquent d'admettre des explications qui démontent le robot sous ses yeux.

Si on voulait introduire la métaphysique dans les laboratoires, ce serait de nouveau la lutte, le combat, l'anarchie ! Et tout ce qu'il y a de plus précieux au monde serait très justement livré à des débats passionnels qui ne feraient que tout abîmer. Mais, ceci étant nettement posé, ne demandons pas au laboratoire ce qu'il ne peut pas donner et aux méthodes scientifiques ce qu'elles ne doivent pas poursuivre.

Car il reste qu'il y a tout un univers, le seul qui importe finalement, un univers qui n'est pas encore et que nous avons à créer, et que c'est dans celui-là que se situe la vie de l'esprit, la dignité, la grandeur, l'Amour et la Divinité. Et qu'il nous faut donc tout reprendre sur nouveaux frais. Il nous faut tout réinterpréter à partir de cette vision prospective qui regarde l'avenir, un avenir d'ailleurs encore une fois offert à chaque homme, à quelque période de l'Histoire qu'il appartienne. Il faut tout reprendre dans cette perspective prospective. C'est donc là seulement que peut se situer honnêtement la vie de l'esprit dont on ne peut témoigner d'ailleurs, comme vous le savez, qu'en la vivant.

Aucune explication ne pourra jamais persuader quelqu'un qui se satisfait, du moins le croit-il, d'explications physico-chimiques en réduisant tout à cela, personne ne pourra le persuader que la rencontre avec Quelqu'un sera une présence tellement authentique qu'elle fera fermenter en lui le désir d'une issue et déjà l'acheminera vers cette découverte unique et merveilleuse, inépuisable, qui est toujours nouvelle, et qui est à la fois celle de nous-mêmes, des autres, de l'humanité, de l'univers et de Dieu.

Là cesse toute discussion puisqu'on ne pourra jamais pénétrer dans le monde de l'amour avec des preuves et des démonstrations. Le monde de la Personne est un monde de circumincession : il faut être l'un dans l'autre pour connaître authentiquement une personne ! Et tout ce qui appartient à ce domaine suppose une contemplation où l'on s'intériorise, une désappropriation où l'on fait de soi un espace de lumière et d'amour, où l'on fait en soi un silence immense, où l'on écoute cette musique silencieuse que ne peut entendre que celui qui tend l'oreille de son cœur vers la Présence Adorable qui est vraiment, comme le pensait Augustin et comme nous l'éprouvons à chaque instant dès que nous demeurons conscients, qui est vraiment la Vie de notre vie. "

Il faut bien comprendre qu'il ‘est guère possible à de grands esprits de croire en Jésus-Christ tel que le présente la foi chrétienne traditionnelle parce qu'il y a disproportion infinie entre la grandeur infinie d'un Dieu créateur du gigantesque Univers aux millions de galaxies ET cet homme, apparemment aux dimensions infiniment réduites, qu'on appelle Jésus-Christ.

Ce que l'Eglise n'a encore jamais enseigné de façon tout à fait claire, c'est que, si nous embrassons la foi chrétienne la plus authentique, nous ne connaissons Dieu, nous aujourd'hui comme ses contemporains jadis, nous ne connaissons Dieu qu'à partir de Son Humanité, et que cette Humanité n'est pas Dieu puisqu'elle a été créée en le sein de Marie. Cette Humanité est et restera éternellement comme infiniment petite par rapport à la grandeur de Dieu. Zundel aimera la comparer à une coquille de noix voguant sur l'immense océan de l'Amour divin.

Einstein, sans doute le plus grand scientifique du 20ème siècle, n'a jamais cru en Jésus-Christ, il a cru en Dieu, un esprit infiniment supérieur. Il n'a pas connu Jésus- Christ sous son vrai visage, aussi le rejette-t-il.

La très sainte humanité de Jésus-Christ comme telle, même si elle a été saisie dès son origine en Marie par la Divinité toute entière puisqu'on ne peut pas la réduire ou partager, La très Sainte Humanité du Christ, du fait qu'elle est une créature, ne pouvait aucunement comprendre tous les mystères de la nature, comprendre davantage que ce que la science pouvait comprendre à l'époque de son incarnation historique il y a 2000 ans.

On est habitué depuis longtemps dans l'Eglise à une sorte de perméabilité de Ses deux natures, la divine et l'humaine, en la Personne de Jésus-Christ. Ce n'est pas sans risque d'en arriver à dire des choses proprement absurdes dans la mesure où, plus ou moins consciemment, on est arrivé à diviniser Sa nature humaine. Or il faut le dire et redire, la nature humaine de Jésus-Christ n'est pas Dieu, n'est aucunement Dieu, il n'y a aucunement une sorte de passage, une sorte de pénétration de la Divinité en cette Humanité. Les deux natures, en la Personne de Jésus-Christ, sont et restent éternellement parfaitement distinctes d'une de l'autre, l'une, la divinité, étant infinie, l'autre, l'humanité étant infiniment petite par rapport à la Divinité. Une coquille de noix !

Il reste bien sûr infiniment délicat de parler ainsi, de parler selon des mesures de grandeur, et dans nos limites humaines, quand il s'agit de la Personne du Fils de Dieu.

Il est urgent aujourd'hui de parler ainsi en souhaitant que d'autres le fassent d'une façon plus juste encore et selon une meilleure expression. Il agit peut-être de l'avenir du christianisme et de sa pénétration en tous les esprits d'aujourd'hui, dont il peut sembler que la plupart sinon rejettent la foi chrétienne par une sorte de peur, du moins lui sont devenus indifférents. Des développements s'imposent, qui ne sont pas faits.

Cela est particulièrement important en cette année de l'Eucharistie. La foi du charbonnier n'est plus guère possible, du fait et dans la mesure où il n'y a plus de charbonniers !

Conférence - Cénacle de Genève - 1966 (Suite, partie 4)

Cet " à venir " toujours présent constitue le point de jonction entre tous les hommes de tous les temps. Le passé de tous les hommes, c'est la préfabrication. L'avenir, c'est la création en laquelle jaillit la personne comme une offrande à la Présence.

(Suite des précédentes pages)

" Il ne faut pas perdre de vue que cette affirmation " nos origines humaines sont devant nous " dont j'ai dit qu'elle vaut pour tous les hommes qui habiteront jamais cette planète ou une autre, il ne faut pas perdre de vue que cela vaut tout autant des hommes du passé. Les hommes du passé, quand ils ont commencé à surgir, n'étaient pas des hommes du passé, ils avaient comme nous une vie passée qui était elle-même robotique, qui était elle-même toute entière préfabriquée ! Mais, comme nous, ils avaient la possibilité de se faire un avenir, d'inventer un univers qu'ils ne tiendraient que d'eux-mêmes.

Il va de soi que nous n'allons pas jeter Platon à la poubelle, ou Homère, ou Sénèque, ou Aristote, ou tous les grands philosophes qui les ont suivis, et aussi tous les grands médecins, tous les inventeurs, tous les architectes et tous les peintres et tous les musiciens du passé ! Ils ne sont d'ailleurs pas des hommes du passé puisque les chefs d'œuvre sont immortels. Nous concevons que, pour eux, exactement comme pour nous, exactement comme pour l'homme qui sera demain, pour eux comme pour nous, le passé, c'était la préfabrication, et l'avenir, c'était la création qui jaillissait de leur personne, ou plutôt en laquelle jaillissait leur personne comme une offrande à la Présence !

Cette création, cette offrande, ces chefs d'œuvre nous relient à eux puisque, quand nous les écoutons ou les contemplons, ou quand nous lisons leurs œuvres et qu'elles fécondent notre esprit, nous retrouvons à travers une histoire qui n'est jamais du passé le même centre toujours vivant, le même centre éternel qui est le lien entre toutes les générations et qui les rend toutes contemporaines dans cet univers d'amour qui ne peut jaillir que du don de nous-mêmes.

Saint François n'est pas un homme du passé et, bien entendu, pour lui comme pour nous, tout était, tout est, dans l'avenir, dans cet " à venir " intérieur, dans cet " à venir " qui ne se situe pas dans le déroulement du temps cosmique, dans cet " à venir " qui est l'éternité s'ouvrant et s'enracinant en nous, dans cet " à venir " inépuisable et éternel, dans cet " à venir " toujours présent qui est au fond notre seul présent authentique.

C'est cela qui, pour tous les hommes de tous les temps, constitue le point de jonction où ils forment vraiment un seul corps, une seule vie, une seule personne dans la respiration de la même " Présence adorable et infinie. "

(Maurice Zundel au Cénacle de Genève en 1966.)