Juillet 2005

Zundel a dit :

« Pourquoi continuer à abîmer la vie ? Pourquoi faire le jeu de la mort ? Pourquoi nous livrer à cette athérosclérose de l'esprit et du cœur qui fait de tant d'êtres des vieillards précoces ? Pourquoi ne pas aller vers le Dieu de l'éternelle jeunesse et de l'éternelle beauté ? Pourquoi ne pas donner à notre existence toutes ses dimensions puisque l'Evangile nous en découvre l'immensité et que Dieu nous attend au cœur de notre intimité, puisque c'est la gloire de Dieu que notre vie soit immense, puisqu'enfin Jésus est venu pour que la vie soit en nous, débordante !

Nous avons à vaincre la mort, nous avons à la vaincre aujourd'hui ! Le Ciel n'est pas là-bas, il est ici ! L'au-delà n'est pas derrière les nuages, il est dedans ! L'au-delà est dedans, comme le Ciel est ici maintenant car c'est aujourd'hui que la vie doit s'éterniser : aujourd'hui nous sommes appelés à vaincre la mort, aujourd'hui nous avons à devenir source et origine, et à recueillir toute l'Histoire pour qu'elle fasse à travers nous un nouveau départ, aujourd'hui nous avons à donner à toute réalité une dimension humaine pour que le monde soit habitable, digne de nous et de Dieu. »

Note : l'athérosclérose est une maladie des artères.

Abbaye de Timadeuc - 1973

Einstein a parlé de la libération de notre moi dont dépend l'authentique valeur d'un homme.

Zundel a vu dans l'expérience de la conversion d'Augustin le modèle de cette libération.

La découverte d'Augustin : « Dieu est le seul chemin vers nous-même. »

Rien ne nous est plus important que cette découverte qui atteint le cœur de tous nos problèmes. (1)

« Augustin vivait au dehors de lui-même, il n'avait jamais pu accéder à sa propre intimité parce qu'on n'entre pas dans son âme comme dans un moulin !

Notre âme est un sanctuaire, un secret qui nous reste inaccessible tant qu'il ne nous est pas révélé dans une rencontre avec Dieu. Cette rencontre constitue pour nous une véritable nouvelle naissance...

Si Augustin peut distinguer ces deux situations (dehors, dedans) et les opposer l'une à l'autre, c'est que l'événement (de la rencontre) s'est produit avec toute sa lumière : il est vraiment né à lui-même, il a changé de "moi" !

Il était prisonnier de ce "moi" préfabriqué dans lequel nous sommes immergés, il croyait à son identité à travers ce "moi" préfabriqué, il restait esclave de sa subjectivité passionnelle en croyant (y trouver et) atteindre la vérité, et il s'aperçoit que, pour naître à la vérité, il faut naître de nouveau, et qu'on ne peut naître de nouveau que dans cette Rencontre avec cette Présence "plus intérieure à moi-même que le plus intime de moi-même".

" Tu es la Vie de ma vie, et c'est en adhérant de tout mon être à toi que je serai enfin vivant ! Si j'adhère de tout mon être à Toi, vivante sera désormais ma vie, toute pleine de Toi!"

II est impossible de nous joindre sans passer par Dieu qui est le seul chemin vers nous-même (vers la seule authentique Vérité de notre être-homme). Rien n'est plus important que cette découverte qui atteint le cœur de tous nos problèmes.

Ce qui est tout à fait remarquable dans la rencontre d'Augustin avec Dieu perçu comme "La Beauté", c'est que cette rencontre n'implique aucune dépendance sinon réciproque (Dieu dépend de l'homme tout autant que l'homme dépend de Dieu) : Augustin ne se sent pas le sujet, l'esclave et le mendiant de quelqu'un qui condescend à le regarder comme une petite fourmi qui s'agite dans le sable, mais au contraire il rencontre la Beauté comme l'espace illimité où sa liberté respire, il la rencontre comme le centre de sa dignité, comme le fondement de son inviolabilité, il la rencontre dans une réciprocité nuptiale, dans un mariage d'amour comme celui suggéré par Paul aux Corinthiens : "Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure." (2 Cor., 11,2).

M. Zundel à l'abbaye de Timadeuc en 1973.

Note (1) : Mais quand et comment faire cette rencontre ? Il n'y a pas de règle. Elle peut être subite et totalement imprévue, comme elle peut venir d'un long cheminement. Quelques paroles de Zundel, ou d'un autre mystique, ou de l'Evangile, peuvent l'occasionner. Le risque, c'est qu'ensuite, dans des circonstances moins favorables, on se laisse envahir par quelque chose comme l'impression plus ou moins vague qu'on a été eu ! Zundel, si on continue à le fréquenter, peut ne plus intéresser que notre intellect. Il dérangerait beaucoup trop notre vie !

Alors que les « choses » peuvent être plus simples que d'abord on l'imagine, et ne demandent jamais tout un chambardement de nos habitudes ! La seule première chose nécessaire, c'est de continuer à le lire ou écouter sans se croire obligé d'abord de se résoudre à des changements de vie. La nouvelle naissance est d'abord intérieure, c'est à l'intérieur que doit se faire le changement, nos perspectives les plus naturelles commenceront alors à changer, peut-être sans qu'on s'en rende bien compte.

Deuxième homélie pour le 17ème dimanche. Matthieu 13, 44-52.

Les deux paraboles de la recherche et de la découverte.

Le royaume des cieux est toujours à découvrir.

Un Univers in-sensé si toute son histoire était engloutie un jour par le néant.

Les hommes aiment énormément chercher et découvrir.

Les enfants raffolent des jeux où ils ont à chercher... des trésors cachés, ou à trouver le sens des devinettes comme des jeux de piste... Tous aiment regarder les « cartes au trésor » télévisées chaque été.

Dans les deux paraboles de ce jour Jésus met en scène un homme qui a découvert un trésor caché dans un champ, et vend tout ce qu'il a pour l'acheter. Et un autre homme qui cherche des perles fines : une seule, de grande valeur, lui fait vendre tout ce qu'il a pour l'acheter. Il n'a pas besoin d'en chercher d'autres. C'est tout simple, aucune explication n'est nécessaire.

Alors demeure un étonnement : comment se fait-il que les hommes qui aiment tant les secrets et les recherches, et sont tout contents quand ils ont trouvé la solution, ne pensent pas avec plus d'intelligence à chercher et découvrir les secrets du Royaume ? Comment se fait-il que les hommes qui aiment tant les jeux d'esprit ne soient pas plus occupés à chercher, découvrir et trouver, les secrets du royaume de l'Esprit ?

On aime les mystères, on aime encore davantage les découvrir. On aime le suspens. L'auteur de Da vinci code doit sa réussite à ce qu'il a su exploiter au mieux cette passion, et, quitte à déformer complètement le message évangélique, il s'est servi du suspens qu'il présente pour inventer beaucoup de faux mystères. C'est presque blasphématoire mais ça réussit.

Jésus s'y est pris d'une autre manière, et, si l'on trouve dans l'Evangile des secrets, c'est pour une toute autre raison et dans un tout autre but. Il s'agit de sauver les hommes.

Ce n'est pas un hasard si le Nouveau Testament s'ouvre sur le récit d'un secret, celui raconté en l'Evangile de Saint Matthieu qu'on pourrait appeler le secret de Marie. Et la solution n'est pas donné dans l'Evangile. Jésus lui-même nous a dit dans l‘Evangile que les paraboles sont proposées pour découvrir le secret de choses cachées depuis l'origine du monde : Il faudrait que nos églises soient toutes des palais de la découverte, des palais de la recherche et de la découverte, des palais de l'expérience de Dieu où l'on ressent au cœur la brûlure intérieure des disciples d'Emmaüs quand Jésus leur expliquait l'Ecriture, et son centrage sur Sa passion, Sa mort et Sa résurrection, sans lequel plus rien ne peut être compris, plus aucun secret ne peut être découvert, plus aucune recherche ne peut aboutir.

La découverte ne peut se faire qu'au prix d'expériences de ce mystère central de la foi chrétienne. Il faudrait que nous éprouvions au moins une fois cette joie intérieure de celui qui enfin a trouvé. Puisse ce royaume des cieux nous apparaître, peut-être subitement, comme la chose essentielle.

J'écoutais à la radio, avec une certaine morosité, ces savants qui nous rappellent que la terre disparaîtra un jour, et donc l'homme avec elle, s'il n'a pas su émigrer en d'autres planètes, elles-mêmes vouées au même tragique destin un peu plus tard. Mais alors, pensez-y, il ne resterait strictement rien de toute l'histoire de l'humanité : elle aurait été vécue pour rien !

C'est proprement in-sensé : tout ce cortège innombrable durant d'innombrables siècles, tout ce cortège de malheurs, de morts et de néant... pour rien ! Si rien n'avait jamais existé, si rien n'avait été, ce serait exactement la même chose ! Le néant aura englouti, d'une seule bouchée, tout ce qui a existé et existe, sans qu'il ne puisse y avoir rien après.

Avons-nous réfléchi seulement un instant que la souffrance humaine, innombrable, de toutes sortes, jamais la même d'un homme à un autre, pourrait donc n'avoir eu aucun sens, et n'avoir servi strictement à rien : elle deviendrait alors une énormité sans mesure dans ce non-sens absolu ?

Combien est-il plus réconfortant et rassérénant de penser que la souffrance du Christ change le sens, ou plus précisément donne du sens à toute souffrance humaine et la rend supportable, et que Son passage parmi nous lorsqu'Il se fait homme, éclaire toutes choses !

Ce qui ne doit aucunement empêcher de combattre la souffrance sans cesse et d'innombrables façons. Mais la façon dont Jésus la combat en la prenant sur Lui, lui donne son sens ; et, seule, la rend acceptable.

26/07/2005 - Dieu crée, et sauve, par la désappropriation radicale de chaque Personne divine.

Le Caire - 13 avril 1965

L'immense importance de la désappropriation de soi.

L'homme n'est authentiquement homme, authentiquement à l'image et selon la ressemblance du Dieu Trinité, que dans la mesure où il est désapproprié de lui-même.

On peut sans doute dire que tous les malheurs de l'Eglise, tout au long de sa déjà longue histoire si tourmentée, tiennent à ce que beaucoup d'hommes d'Eglise, la plupart du temps très moyennement intelligents, et en cela manifestant la médiocrité de leur intelligence, n'ont pas compensé les limites de leur intelligence par le vécu de la désappropriation de soi. Et la découverte de l'immense mystère de la Trinité ne peut se faire qu'en des hommes désappropriés d'eux-mêmes, pour la raison déjà développée que ce mystère est un mystère de désappropriation, le mystère de la Sainte Trinité est le mystère de la parfaite désappropriation divine vécue éternellement par chaque Personne divine. Et il se trouve malheureusement que dans l'Eglise il semble bien qu'on se soit souvent approprié la Personne même de Jésus- Christ et ses mystères.

Au moment initial de la seconde création, au moment de la mort de Jésus sur la Croix, la désappropriation divine est suprêmement manifestée. Le Christ mourant en Croix se désapproprie de toute puissance, de tout avoir, de toute grandeur, de tout être même puisqu'Il meurt réellement.. Ce qui apparaît moins évidemment, c'est que c'est déjà en la désappropriation divine infinie que surgit dans l'être, éternellement ?, la première création de l'Univers entier.

Il faut lire attentivement, plusieurs fois, le texte qui suit. A sa façon il peut changer beaucoup de « choses » dans notre façon de vivre en membre de l'Eglise.

On ne peut être authentiquement membre et homme d'Eglise, que de cette façon-là. Celle de la désappropriation.

Zundel a parlé dans ce sens au Caire en 1965 :

Dans la désappropriation gît le secret de la Création.

Le seul lien authentique avec l'être est le don de soi.

Dieu crée par le vide qui est en Lui, par la désappropriation radicale de chaque Personne divine.

L'inouïe révélation sur toutes choses apportée par la Croix, notre unique espérance.

« Il nous faut voir la Croix dans cette immensité d'Amour de Dieu comme cette offrande infiniment maternelle qui fait contrepoids à toutes nos folies et absurdités, à tous nos égarements et refus, à toutes nos limites et morts, parce que le Bien n'est pas autre chose que l'Amour et qu'il n'y a pas d'autre Bien que l'Amour, parce que le seul lien authentique avec l'Etre est le don de soi.

C'est là que gît le secret même de la Création : Dieu crée par ce vide qui est en Lui, Dieu crée par cette désappropriation radicale qui fait de chaque Personne divine une Relation subsistante à l'Autre : là gît le secret de la Création, là est son point central et son point d'origine : il est dans cette Pauvreté suressentielle où s'établit un contact virginal avec l'Etre, c'est le seul contact vivant, personnel et créateur avec l'être.

La Croix nous introduit dans cet Univers authentiquement humain, elle nous révèle à nous-même, elle nous conduit à ce point d'origine où nous pouvons décoller de l'Univers des choses dont nous sommes si souvent les esclaves.

La Croix est vraiment notre unique espérance : en elle, nous apprenons le sens de toutes les valeurs, en elle nous apprenons que ce qui importe le plus en nous, c'est la quête en l'homme de ce qui est véritablement humain, la quête de ce qui fait que chacun prend le gouvernement de lui-même, en elle nous apprenons que chacun est maître de son destin et source de ses actions, que chacun est un espace assez vaste pour être une présence à tout l'Univers.

La Croix regarde cet homme-là, qui n'est peut-être pas encore, cet homme que nous cherchons avec tant de passion dans tous ceux que nous aimons, cet homme-là qui est né de Jésus-Christ.

Les Pères de l'Eglise, en méditant sur la blessure faite au Cœur du Christ par la lance du soldat, reprennent 1e mythe biblique de la naissance de la femme et disent : "C'est ainsi qu'est née, ainsi que naît l'Eglise, ainsi que naît la nouvelle humanité, c'est ainsi qu'elle est née du Cœur blessé du Seigneur mourant."

Nous avons à regarder la Croix à travers cette blessure faite au Cœur du Seigneur, pour qu'il soit pour nous, par sa tendresse plus que maternelle, le berceau merveilleux de la seule véritable humanité voulue par Dieu. »

M. Zundel au Caire, le 13 avril 1965

Dieu lui apparaissait comme un faiseur d'esclaves.

Le Christ dénue ce nœud tragique.

Zundel disait encore en 1974 :

« Nietzsche voyait, dans ses moments de révolte, il voyait dans ce désir d'être le seul arbitre de lui-même et le créateur de toutes les valeurs, il voyait la seule manière de se poser dans l'existence sans être esclave ! Et Dieu lui apparaissait congénitalement comme un faiseur d'esclaves : admettre Dieu, c'était admettre la soumission, la dépendance, la servitude, et il ne pouvait concevoir en effet la grandeur humaine que dans cette ligne pyramidale où l'on grimpe par dessus sa tête, où l'on émerge au dessus des autres et on les écrase de sa propre grandeur.

Le Christ dénoue ce nœud tragique parce qu'il nous révèle de Dieu un visage totalement nouveau, un visage de démission, de dépouillement et de pauvreté.

Si Dieu est Dieu précisément parce qu'il ne possède rien, parce qu'il est tout don, parce qu'il n'est pas accroché à soi, parce qu'il n'est pas rivé à Son existence, parce qu'il ne fait que la donner, alors nous entrevoyons une autre manière, plutôt un autre aspect de la grandeur, une grandeur qui est unie intimement à la plus profonde humilité parce que c'est une grandeur de don, une grandeur d'amour, une grandeur où l'on s'évacue de soi, où l'on devient un espace illimité pour accueillir l'autre.

Et ceci me parait justement infiniment considérable parce que ça va jusqu'à la racine de nos aspirations et de nos ambitions : nous voulons une grandeur infinie, nous ne voulons jamais nous arrêter dans nos aspirations et nous butons toujours finalement contre un faux infini, celui que l'on construit en s'exaltant dans un délire paranoïaque où l'homme se met sur le pavois et veut absolument pour témoins de sa grandeur les êtres qu'il a réduits en esclavage.

Toutes les grandeurs humaines, toutes les grandeurs de chair, comme dit Pascal, sont construites justement selon cette ligne pyramidale où, au sommet, trône un être qui regarde les autres de haut en bas et qui les écrase de son mépris.

C'est le contraire dans cette grandeur divine ! Car c'est du fond du dépouillement, c'est du fond de la désappropriation radicale, que Dieu suscite notre liberté en en fondant l'inviolabilité précisément par le dépouillement infini qu'il est, en sorte que nous pouvons maintenant, en effet, aspirer à une grandeur divine.

C'est à cela que nous sommes appelés : "Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait. »

Le Christ réalisait cette grandeur à la manière de Dieu dans le dépouillement et la désappropriation totale. »