Juin 2005

Dans une conférence donnée au Caire en janvier 1966, Zundel voyait l'humanité dans une situation d'une extrême gravité. Elle n'a fait sans doute qu'empirer par la suite. La cybernétique, dont on parlait beaucoup en 1966, voulait ramener l'homme à n'être qu'une machine pilotée par sa biologie, totalement incapable d'en sortir réellement « L'esprit va reculer de plus en plus. Le Dieu Créateur deviendra impensable...» Cette « science nouvelle » venait confirmer que « l'homme n'existe pas.

Ce texte, comme tous les autres, ne peut absolument pas être lu rapidement. Si la situation qu'il dénonce comme extrêmement grave, est vraiment telle, on conçoit facilement l'urgence de la dénoncer plus fortement encore aujourd'hui.

La suite de ce texte est à retrouver dans le fichier archives du mois de juillet 2005.

(Maurice Zundel) :

« On est (dans le monde aujourd'hui) devant une situation extrêmement grave et incontestable. On ira de plus en plus vers une cybernétique universelle qui confirmera justement une biologie qui exclut toute finalité et où le développement de la vie est expliqué uniquement par des événements physico-chimiques. L'esprit va reculer de plus en plus. La raison apparaîtra de plus en plus comme une machine et il deviendra absolument impossible d'affirmer une transcendance de l'esprit en se fondant sur l'expérience de la vie quotidienne. Et alors le Dieu Créateur de la tradition deviendra de plus en plus impensable puisqu'on ne lui demandera plus, s'il est encore nécessaire, que de construire à l'aveuglette un mécanisme élémentaire qui se développera de lui-même.

Tout cela, il faut que nous l'envisagions pour ne pas devenir (pour que l'Eglise ne devienne pas) un ghetto de gens qui ne veulent pas voir, qui ne veulent pas se rendre compte, qui prétendent en savoir plus que les savants, qui croient que leur solution est intangible parce qu'ils n'ont jamais regardé les autres.

Nous allons nous trouver, un de ces quatre matins, devant une espèce d'océan de slogans administrés par toutes les revues qui vulgarisent les résultats de la science. Nous allons nous trouver devant un océan d'affirmations qui remettent exactement tout en question, qui seront devenues monnaie courante, qui seront acceptées par la plupart des esprits et que les journalistes divulgueront comme le dernier mot de la science.

J'avoue que tout cela, pour moi, n'est pas une surprise parce que je me suis depuis très longtemps convaincu que l'homme n'existe pas, qu'il est tout au plus une possibilité mais que, tel quel, tel qu'il est jeté dans l'existence, il est en effet un produit de l'univers, une machine comme tant d'autres, un résultat, un quelque chose qui est subi et ne peut pas se prévaloir d'une dignité et d'une valeur particulières.

Il y a des années et des années que je parle de ce moi biologique, de ce moi animal, de ce moi possessif qui est une sécrétion glandulaire, qui est le clavier de toutes nos aspirations instinctives, c'est-à-dire cosmiques, animales, végétales ou minérales ! Et je ne suis nullement surpris que l'on envisage aujourd'hui toutes les facultés mentales comme simplement le déroulement d'un automatisme mécanique.

En effet, je viens de le dire, si le formalisme des supports, les signaux électriques ou les lettres dans une inscription ou les traits dans un alphabet morse, si les supports de l'affirmation sont ce qui intéresse les machines, si les machines travaillent sur ce formalisme, il est certain que l'homme aussi très souvent ne travaille que sur ce formalisme.

Les calculateurs de génie, les calculateurs qui peuvent en une seconde résoudre ou accomplir les additions, les multiplications, les soustractions, les divisions ou le fractionnement des nombres, qui peuvent accomplir tout cela en un éclair, sont probablement des machines particulièrement sensibles au formalisme, des machines qui arrivent à des combinaisons extrêmement rapides sans aucun raisonnement, et je pense que la vie dite intellectuelle de l'immense majorité des êtres humains est simplement un formalisme automatique.

On reste à la surface des signes, on ne pense pas ou bien, si l'on pense, ou si l'on réagit, d'une manière particulière, ce n'est pas en vertu d'une pensée mais en vertu d'une affectivité qui renâcle devant certains résultats, qui désire en obtenir d'autres, qui conteste pour des motifs instinctifs, ou qui enregistre au contraire avec bonheur, avec transport, des résultats qui concordent avec les convoitises et les instincts.

C'est d'ailleurs pourquoi j'ai essayé de montrer dans le "Dialogue avec la Vérité" qu'il fallait une présence à une Présence et qu'il ne suffisait pas de manipuler des raisonnements, de manipuler des formalismes pour aboutir à la Vérité. La Vérité est au-delà. S'il y en a une, elle ne peut se situer que dans un dialogue de personne à personne.

Donc, tout cela ne me surprend pas, tout cela confirme ce que je sens depuis très longtemps et que je ne cesse de répéter sous une forme ou sous une autre. Rien ne me paraît plus naturel que d'admettre, en effet, que l'homme ne soit qu'un donné de l'univers, qu'il ne soit, si l'on veut, qu'une machine, entravée d'ailleurs par son affectivité, c'est-à-dire par la complicité qu'elle donne ou qu'elle refuse au formalisme automatique qui s'accomplit en elle.

Et c'est de là que nous sommes ramenés à l'unique question: Y a-t-il un homme possible ? Si je dis : "Je ne suis qu'une machine, je ne suis qu'une machine ! Toutes mes activités relèvent de mécanismes sans but et sans finalité !", quand je dis: "Je suis enfermé dans mes mécanismes !", quand je dis: "Je ne pourrai jamais sortir de mes mécanismes !", quand j'impose une fin aux machines que je construis, cette fin est elle-même suggérée, elle m'est elle-même imposée par mes propres mécanismes puisque, par hypothèse, je suis une machine qui ne peut pas sortir de ses mécanismes.

Evidemment, il y a déjà là quelque chose de suspect dans ce "je ne suis que...", car dire: "Je ne suis que ! » suppose déjà une vue sur autre chose. "Je ne suis que...", "je suis enfermé dans mes mécanismes", suppose que la prison pourrait s'ouvrir.

En tous cas, il n'y a qu'une chance, qu'un seul espoir d'humanité, c'est que je puisse effectivement m'évader de mon mécanisme, que je puisse échapper à son conditionnement. Mais m'évader vers quoi et dans quoi puisque je suis dans un univers qui est tout entier un immense mécanisme ? S'il y a une chance d'échapper à ce mécanisme, s'il y a une chance d'être autre chose qu'une machine, ce ne pourra être que dans un monde qui n'existe pas encore, dans un monde que j'aurai donc à créer, dans un monde qui ne peut exister que par moi, que par la création que j'en ferai. C'est là la seule chance.

(À suivre)

La biologie n'a pas de droit

Pour devenir homme,

il est nécessaire de changer de moi,

nécessaire de naître de nouveau,

nécessaire de revêtir notre moi divin.

(Maurice Zundel) :

« On parle des droits de l'homme, mais c'est seulement dans la mesure où l'homme s'est libéré de sa biologie qu'il a des droits, l'homme n'est pas encore tant que l'homme reste rivé à sa biologie.

Car ces droits de l'homme ne sont fondés que sur les exigences et les responsabilités d'une liberté qui s'est accomplie et qui émerge tout à la fin d'une évolution où l'homme justement s'est recréé lui-même en passant par la nouvelle naissance.

Jusque là tous ces droits n'ont aucun sens puisque, finalement, ils sont attribués à une biologie qui est absolument incapable de les fonder. Alors la biologie, prolongée par toutes ces cautions que lui donnent les droits, par toutes ces garanties et revendications rationnelles, intelligentes, où il est question de dignité et de personnalité, la biologie se sent d'autant plus justifiée à se défendre, à refuser de démissionner (qu'elle a pu se justifier au nom de ces droits).

On tourne en rond finalement ! Les frontières sont étanches, infranchissables parce que chacun défend, au nom des mêmes principes et en invoquant les mêmes droits, une biologie qui n'en a aucun

La biologie n'a pas de droits puisque la biologie, c'est précisément une résultante et une servitude : la biologie n'aura une valeur humaine que lorsqu'elle aura été transformée et complètement recréée dans une expérience libératrice qui suppose, et c'est là tout le problème, de changer de moi, changer de moi !

Tant que nous n'avons pas revêtu notre moi supérieur, notre moi universel, notre moi divin, nous ne sommes qu'une chose du monde, un morceau et un instant d'Univers, nous n'existons pas d'une existence humaine réelle et authentique ! Et c'est la tout le problème humain, tout le problème religieux, tout le problème mystique, tout le problème de la vérité, tout le problème de la culture, tout le problème de la justice sociale, tout le problème de la paix entre les peuples !

Tant que l'homme n'est pas, comment voulez-vous qu'il y ait des solutions humaines ? Il s'agit donc que l'homme soit, que l'homme devienne lui-même à partir de cette biologie qui est ouverte, et qu'il doit ouvrir ».

(Maurice Zundel, Beyrouth 1965.)

Suite et fin de la conférence publiée depuis le 23 juin. M. Zundel a dit ces paroles en 1971.

La situation peut sembler plus dramatique encore aujourd'hui.

On ne s'approche d'un être qu'en créant un espace de lumière et d'amour pour l'accueillir.

La contestation de notre époque porte sur un dieu qui désacralise notre inviolabilité.

(Maurice Zundel) :

"Il y a finalement un seuil infranchissable, un seuil inviolable où l'intimité de l'autre ne se livre qu'à celui qui vous offre un espace virginal où cette intimité puisse se révéler sans se profaner elle-même. Rien n'est plus susceptible, rien n'a une pudeur plus farouche, que cette dignité qui constitue le centre même du mystère humain et qui ne se livre qu'à celui ou à celle qui le respecte en renonçant absolument à se l'approprier.

Vous vous rappelez le mot de Kierkegaard qui est si profond et si admirable : " La proximité absolue est dans la distance infinie. "

On ne s'approche d'un être que dans la mesure où l'on crée un espace de lumière et d'amour pour l'accueillir. Les parents sont totalement démunis devant leurs enfants, les maîtres devant leurs élèves, les époux l'un devant l'autre, les amis devant les amis, les hommes sont totalement démunis les uns à l'égard des autres lorsqu'il s'agit de cette zone inviolable qui est le sanctuaire accessible seulement au respect et à 1'amour. Et il est évident que, dans la mesure où l'homme se sent menacé dans cette inviolabilité, il réagit comme le petit garçon (Henri le Vert) vis-à-vis de sa mère. Il dit " non " et ce "non" pourra se multiplier à l'infini et nourrir d'innombrables contestations.

Sur le terrain proprement chrétien, sur le terrain ecclésial en particulier, on doit se demander si la contestation ne porte pas précisément, contre un dieu qui apparaît comme une autorité, qui viole notre intimité, qui viole notre autonomie, qui désacralise précisément ce qui nous fait homme, c'est-à-dire notre inviolabilité.

Vous vous rappelez ce cri de Job, ce cri étrange et bouleversant, ce cri de Job disant à Dieu : "Cesseras-tu enfin de me regarder ? ".... " Cesseras-tu enfin de me regarder ?" Il y a dans ce cri, je pense, une contestation déchirante, car Job se trouve, précisément, en face d'un dieu qui l'a jeté dans une situation inextricable, qui le pressure dans l'étau d'épreuves qu'il est sûr de ne pas avoir mérité puisqu'il a toujours pratiqué la justice selon la loi, et il est coincé entre le sentiment de son innocence dont il ne veut pas démordre et cette puissance qui l'accable et à laquelle il n'arrive pas à se soustraire.

Je pense qu'un des malaises les plus profonds aujourd'hui, c'est que, devant cet homme que nous sommes et qui ne sait plus ce qu'il est, il ne l'a probablement jamais su d'ailleurs, devant cet homme qui ne sait pas ce qu'il est, ni ce qu'il peut ou doit faire de lui-même, devant cet homme qu'on prive de toute espèce de direction et dont on dévalorise l'existence en lui affirmant sans cesse qu'elle n'a aucun sens, devant cet homme qu'on livre constamment aux convoitises charnelles en faisant systématiquement appel à ses viscères, devant cet homme dans cette situation tragique, on ne peut que se demander où est l'homme, et constater qu'il est inexistant, mais pourtant avide d'exister.

De quel Dieu parlons-nous ? Est-ce que Dieu, tel qu'il est présenté traditionnellement, n'est pas Lui-même une menace, et peut-être la menace la plus grave, contre notre autonomie, contre notre inviolabilité, contre cette vocation de créateur qui semble, à certains moments, devoir être la nôtre. C'est pourquoi je demande sans cesse : « De quel Dieu parlons-nous et à quel homme ? »

En même temps qu'on dévalorise l'homme, on l'exalte ! En même temps qu'on le réduit à être un produit du hasard, ou à ses instincts les plus débridés; on prétend qu'il est mûr, qu'il est majeur, qu'il est apte à prendre toutes les responsabilités, qu'il n'a rien à apprendre de personne, que les élèves sont mûrs pour enseigner, que les professeurs doivent constamment les consulter pour être au niveau de leurs exigences ... Alors, au milieu de ce débat inextricable, quelle figure fait donc Dieu ? Ce Dieu qui n'est plus retenu par un certain nombre de croyants que comme le dernier facteur d'un ordre possible ?

Qui est Dieu ? Qu'est-ce qu'il vient faire dans la vie ? Est-ce que Son domaine n'a pas beaucoup reculé ? Si un savant comme Monod peut ne pas sentir un seul instant le besoin d'une explication personnelle de la naissance de l'univers, si le hasard lui paraît un facteur suffisant, si Dieu n'intervient pas dans sa création, si on ne le voit nulle part, quel domaine Lui reste-t-il ?.... Lui reste-t-il seulement le domaine d'une tradition qui ne veut pas mourir ? Le domaine d'un certain parti qui veut maintenir son influence ? Dieu est-il simplement une habitude d'une certaine classe en étant le symbole des valeurs de cette classe ?

La réponse est difficile à donner parce que la religion a toujours été jusqu'à nos jours, et demeure, pour une très grande part, un phénomène collectif. "

(Maurice Zundel ; 1971)

(À suivre)

"II y a un vertige, une folie, un envoûtement, il y a un mode de sensibilité où l'être croit avoir vraiment découvert le secret de son bonheur, et c'est là qu'on prend conscience que l'homme peut n'être qu'un objet.

L'homme peut n'être rivé à l'existence que par sa biologie, par ses glandes et ses saillies animales et le destin de l'homme apparaît toujours infiniment tragique quand il semble seulement lié à cette biologie.

On est né sans l'avoir voulu. Et on mourra sans le vouloir. On subit la vie à l'entrée et, à la sortie, on subit la mort. Quelle chose affreuse ! C'est monstrueux que l'homme puisse prévoir qu'il va mourir quand on est attaché à son existence par sa biologie, porté par des forces aveugles dans l'Univers, porté par des forces dont on ne peut aucunement disposer !

Quel désespoir cela entraîne et quelle révolte cela suscite que de devoir se dire : "Je mourrai quoi qu'il arrive, je mourrai malgré moi, la vie m'est arrachée ! Je l'ai reçue sans l'avoir demandée, je m'y suis habitué et attaché, et voilà que maintenant elle va m'être enlevée brutalement sans que je puisse m'opposer à cette puissance mauvaise acharnée à me détruire !"

Et, dans l'entre-deux, entre la naissance qu'on ne choisit pas et la mort dont on a horreur, il y a, au travail, tout cet inconscient, toute cette vie souterraine et animale qui nous pétrit et nous incline dans le sens de passions imprévisibles, et ces passions peuvent à tout moment nous emporter au-delà de ce que nous croyions être et nous engager dans des aventures absurdes et meurtrières.

C'est ce dont prend conscience la mère dans l'angoisse et le déchirement qu'elle ressent lorsque son enfant se perd, c'est ce que nous éprouvons devant des couples en train de se disloquer, devant ces amours qui s'introduisent furtivement et finiront par rompre tous les liens, par effacer le sens de toutes les responsabilités, et exposer leurs enfants à 1'écartèlement entre des parents séparés qui se disputent leur tendresse.

Nous le comprenons tous : il y a un lien animal avec la vie, un lien qui ne suffit pas, incapable qu'il est de défendre l'homme dans l'homme, un lien avec la vie biologique qui ne peut protéger l'être ni dans ses entreprises, ni dans son foyer, ni dans ses tendresses, ni dans son amour paternel ou maternel."

"Le seul moyen pour l'homme d'une vie authentiquement humaine, c'est un lien volontaire de générosité et d'amour dans la désappropriation totale de soi-même, c'est notre seul vrai lien avec l'existence.

Si la vie nous inspire une légitime révolte dans la mesure où nous la voyons tout entière sous le joug des instincts et de la biologie, c'est parce qu'une vie humaine authentique ne peut sourdre et jaillir que d'un lien humain, créé par nous à partir de cette démission de nous-mêmes, un lien qui nous jette dans les abîmes de la lumière et de 1'Amour.

Et nous savons bien que la mère qui veut reconquérir son enfant qui lui échappe, la femme, son mari qui la trahit, ou le mari, la femme qui l'a abandonné, nous savons très bien qu'ils n'ont pas d'autre ressource ni d'autre possibilité que d'apporter cet espace de générosité et d'amour, cet espace de pauvreté où, sans considération d'eux-mêmes, sans retour sur leurs propres souffrances, ils sont uniquement soucieux de la dignité de l'autre en péril. Il faut qu'ils l'investissent silencieusement de ce don qui pourra ranimer ou susciter une générosité qui crée avec la vie un nouveau lien authentiquement humain.

C'est cette générosité qui permettra peut être à l'enfant égaré de découvrir le vrai visage de sa mère, ou à la femme infidèle de rencontrer avec émerveillement l'amour aux yeux baissés de son époux.

Il y a un univers de choses où l'homme dispose des automatismes de la nature en faveur de ses besoins matériels, en comptant sur la fidélité de la nature à elle-même, c'est très bien mais ce n'est pas encore un univers humain. Et il y a un univers de personnes, où ce sont des présences qui s'unissent et s'échangent, dans la démission et dans la désappropriation qui constituent l'offrande de 1'amour -

Dans cet univers de personnes on ne peut aider les autres à échapper à leur biologie et à surmonter leur animalité, à vaincre leurs vestiges et leur envoûtement, qu'en payant de sa personne, en prenant sur soi leurs désordres, leurs manques d'amour, leurs trahisons et leurs folies. C'est dans cette lumière qu'il faut situer le sacrifice de la Croix.

(Maurice Zundel au Caire, 13 avril 1965)

« avec Dieu dans le quotidien » ; 11ème conférence, - mont des Cats.)

Le sourire est la seule image véritable de la puissance divine

(Maurice Zundel) :

"La plus grande puissance du monde, c'est le sourire.

C'est du sourire que nous vivons, comme c'est de l'absence du sourire que nous mourons. Là où il n'y a pas de sourire, la vie s'éteint. Là où il y a le sourire, la vie prospère.

Et c'est aussi la plus grande fragilité. Il est clair que, si le sourire vous est offert et qu'il rencontre un visage fermé, il ne peut plus rien. Si on ne répond pas à cette intimité, rien ne se passe.

C'est l'exemple le plus suggestif de la puissance de Dieu, cette Toute-Puissance de l'Amour, mais qui ne peut arriver (à ses fins) s'il n'y a pas correspondance.

Autant le sourire est puissant s'il est reçu, autant il ne peut rien s'il rencontre un visage fermé. Gardez cette image du sourire qui est la seule image véritable de la puissance divine. Vous comprendrez alors que Dieu soit à la fois la source de toute vie et qu'il soit le Dieu crucifié: II donne sa vie et II meurt.

La vie trouve en Dieu son berceau mais nous avons sur Lui cette puissance épouvantable de Le faire mourir. Dieu est sans défense comme un sourire est sans défense quand vous le refusez. »

Extrait de « avec Dieu dans le quotidien »

" La vérité n'est jamais là on l'on crie, comme disait Vinci, et presque jamais là où l'on parle. »

" On jugera finalement du Christianisme selon la qualité de vie qu'il réussit à produire. Tous les programmes, toutes les affiches, toutes les prétentions à la perfection, toutes les récitations du sermon sur la montagne ne riment à rien si la vie n'en est pas la caution, si la vie n'en est pas transformée, si le chrétien n'est pas un être universel, s'il n'est pas ouvert à toute âme, à toute civilisation, à toute faim et soif de justice, si la présence d'un chrétien n'ouvre pas un espace de lumière et d'amour, et si chacun ne se sent pas, en face d'un chrétien, invité à rencontrer le meilleur de soi, si chacun ne pressent pas à travers un chrétien la Présence infinie du Dieu Vivant. »

Il y a en ce moment une urgence particulière à ce que le témoignage ' monastique soit donné dans toute son authenticité... et la vie monastique trouvera aujourd'hui son centre le plus intime d'abord dans le silence.

Il est évident que, pour trouver Dieu, il faut faire le vide en soi, il faut être en état de silence intérieur.

Tout le bruit que nous faisons avec nous-mêmes, toutes nos revendications, tous nos ressentiments, enfin tout ce qui émane de notre moi charnel et possessif s'oppose radicalement au règne de Dieu en nous. Parce que le règne de Dieu, c'est le règne de la Divine Pauvreté, c'est cette charité brûlante au cœur de la Trinité dans une désappropriation éternelle qui constitue en Dieu la Personnalité."

Le silence vécu, le silence respiré, le silence rayonné, le silence qui est Quelqu'un, le silence qui rayonne de l'Eucharistie, le silence où Dieu nous attend, c'est le silence qui a tout sauvé... Ce qui a maintenu l'Eglise, c'est le silence de Dieu et le silence des grands contemplatifs qui ont vécu ce silence de Dieu."

(Extrait de la 11ème conférence au mont des Cats.)