Suite 4 de la conférence sur la cybernétique, donnée à Paris.

Il est parfaitement inutile de tenter de situer Dieu dans l'univers mécanique. "Nos origines cosmiques, nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous. C'est donc une erreur capitale de vouloir expliquer le passé par Dieu.

« Donc en résumé, l'univers, tel qu'il est, est un univers de machines, "Nos origines cosmiques, nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous. " L'univers tel qu'il est ne fournit, ni ne peut jamais présenter un être spirituel en vertu de son dynamisme spontané, et cet univers tel qu'il est ne peut donc porter au maximum qu'une possibilité d'homme, une espérance d'homme qui est suggérée par le fait même que nous pouvons nous placer devant les machines, et devant les machines que nous sommes, en nous disant : "Je ne suis qu'une machine", c'est-à-dire : "Je pourrais au fond être autre chose. " Si je me rends compte de mes limites, c'est que je suis peut-être appelé à les franchir.

Essayons donc de les franchir, et c'est dans la mesure où, les ayant franchies, nous atteindrons à une réalité expé­rimentale, une réalité qui s'inscrira en nous comme plus réelle que tous nos mécanismes, comme plus réelle que toutes nos sécrétions glandulaires, comme plus réelle que tous nos appels imprécis, c'est dans cette mesure que nous serons situés dans une réalité qui modifiera essentiellement notre optique, notre vision du monde, notre comporte­ment, notre conduite et toutes les décisions qui peuvent relever de nous.

Et bien sûr, n'est-ce pas, pour le dire immédiatement, il est parfaite­ment inutile de situer Dieu dans le monde matériel, dans le monde méca­nique, dans le monde tel qu'il est puisque l'homme n'y peut pas trouver place, à plus forte raison Dieu ! Comme l'homme ne peut apparaître en tant que non-machine, en tant que dignité, en tant que source irrempla­çable de bonheur, en tant qu'origine d'un espace où la liberté respire, comme l'homme ne pourra surgir que dans cet univers qui n'existe pas encore, à plus forte raison Dieu ne pourra se révéler que dans cet univers qui n'est pas encore.

Si nous voulons reporter la divinité dans le monde tel qu'il est, nous la ferons entrer dans la mécanique, dans le mécanisme, dans le formalisme automatique des concepts qui échappent absolument d'ailleurs à la vie de l'esprit et qui ne mènent à aucune espèce de progrès ni de libération.

Je faisais remarquer, il y a un instant, qu'il suffirait pour que le Créateur fasse son office, remplisse la fonction qu'on lui assigne, il suffirait qu'il soit le fabricateur de ces éléments tout à fait primitifs sans d'ailleurs avoir lui-même aucun but puisque ces éléments eux-mêmes seraient dépourvus de toute finalité. Alors évidemment un Dieu conçu de cette manière, un créateur réduit à cette fonction ne signifie plus rien et, si on veut absolument situer et enraciner une divinité dans ce monde préfabriqué tel qu'il s'im­pose à nous, on en fait forcément une idole matérielle impensable et inutile.

C'est donc dans le monde qui n'est pas encore, ce monde où nous avons à nous enraciner par une création qui ne peut émaner que de nous-mêmes, que le Vrai Dieu, le Dieu du mystique, si vous voulez, pourra se situer, se révéler et être rencontré dans une expérience incontestable que l'on ne pourra vérifier d'ailleurs que dans la mesure où l'on y est soi-même engagé. Cela peut s'exprimer en deux mots : nos origines cosmiques, nos origines animales, sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous, nos origines humaines sont devant nous ! Si vous compre­nez cette petite phrase, vous avez l'essentiel de cet itinéraire, l'essentiel de ce qui est parcouru : "Nos origines cosmiques, nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous. "

C'est donc une erreur qui apparaît de plus en plus évidente en face de toutes les conclusions de la cybernétique et des disciplines influencées par elle, c'est donc une erreur capitale de vouloir expliquer le passé par Dieu, je veux dire de vouloir expliquer par un créateur ce monde préfabriqué dans lequel la vie de l'esprit est impossible, la vie de l'es­prit au sens d'initiative créatrice. Dieu ne pourra se révéler que dans cet univers qui n'est pas encore et qui n'existera que lorsque nous existerons nous-mêmes dans notre stature d'homme, lorsque nous existerons nous-mêmes en tant que non conditionnés par l'univers-machine, en tant que réalisant, par notre existence, une valeur illimitée, une valeur universelle qui pourra être immédiatement reconnue par tous ceux qui sont en quête d'eux-mêmes et qui ont cette espérance d'une humanité qui n'est pas encore mais qui demeure toujours possible.

Je pense qu'il y a dans cette affirmation, qui résulte d'ailleurs purement et simplement de l'expérience, que nos origines animales et cosmiques sont derrière nous et que nos origines humaines sont devant nous, je pense qu'il y a dans cette découverte ou dans cette constatation, qu'il y a comme une ligne de partage entre un matérialisme de méthode, car la cybernétique ne peut pas être construite sur d'autres données, et un spiritualisme, c'est-à-dire un postulat puisque nous voyons précisément que les machines en sont incapables, à moins de doter les machines d'esprit, ce qui d'ailleurs ne me gène pas. Si les machines deviennent spirituelles, si les machines se reproduisent, elles deviendront simplement des possibilités humaines et cela ne me gênera pas.

L'homme commence à partir - j'entends l'homme-esprit, l'homme-valeur l'homme-dignité - à partir du moment où l'être jusqu'ici machine, se prend en main, se recrée, échappe à ce conditionnement mécanique et fait surgir un univers sans limites où les autres découvrent un ferment même, un ferment de leur dignité et de leur libération, ce qui nous ramène d'ailleurs à cette expérience capitale qui est celle de la rencontre avec une Présence au plus intime de nous, telle qu'Augustin la retrace dans le couplet bien connu : "Trop tard je t'ai aimée, Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle, trop tard je t'ai aimée ! Pourtant tu étais dedans, et c'est moi qui étais dehors et, sans beauté, je me ruais vers ces beautés qui sans toi ne seraient pas ! Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi ! " (à suivre)

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