Suite 3 de la conférence sur la cybernétique, donnée à Paris.

S’il y a une chance d’être autre chose qu’une machine, ce sera dans un monde qui n’existe pas encore et que nous avons à créer.

J'avoue que tout cela, pour moi, n'est pas une surprise parce que je me suis depuis très longtemps convaincu que l'homme n'existe pas, qu'il est tout au plus une possibilité mais que, tel quel, tel qu'il est jeté dans l'existence, il est en effet un produit de l'univers, une machine comme tant d'autres, un résultat, quelque chose qui est subi et qui ne peut pas se prévaloir d'une dignité et d'une valeur particulière.

Il y a des années et des années que je parle de œ moi biologique, de ce moi animal, de ce moi possessif qui est une sécrétion glandulaire, qui est le clavier de toutes nos aspirations instinctives, c'est-à-dire cos­miques, animales, végétales ou minérales, et je ne suis nullement sur­pris que l'on envisage aujourd'hui toutes les facultés mentales comme simplement le déroulement d'un automatisme mécanique.

En effet, je viens de le dire, si le formalisme des supports, les signaux électriques ou les lettres dans une inscription ou les traits dans un alphabet morse, si les supports de l'affirmation sont ce qui intéresse les machines, si les machines travaillent sur ce formalisme, il est certain que l'homme aussi très souvent ne travaille que sur ce formalisme. Les calculateurs de génie, les calculateurs qui peuvent en une seconde résoudre ou accomplir les additions, les multiplications, les soustrac­tions, les divisions ou le fractionnement des nombres, qui peuvent accomplir tout cela en un éclair sont probablement des machines particulièrement sensibles au formalisme et qui arrivent à des combinaisons extrêmement rapides sans aucun raisonnement, et je pense que la vie dite intellectuelle de l'immense majorité des êtres humains est simple­ment un formalisme automatique.

On reste à la surface des signes, on ne pense pas ou, si l'on pense, ou si l'on réagit d'une manière particulière, ce n'est pas en vertu d'une pensée mais c'est en vertu d'une affectivité qui renâcle devant certains résultats, qui désire en obtenir d'autres, qui conteste pour des motifs instinctifs, ou qui enregistre au contraire avec bonheur, avec transport, des résultats qui concordent avec les convoitises et les instincts.

C'est d'ailleurs pourquoi j'ai essayé de montrer dans "Dialogue avec la Vérité" qu'il fallait une présence à une Présence et qu'il ne suffisait pas de manipuler des raisonnements, de manipuler des formalismes pour aboutir à la Vérité ! la Vérité est au-delà. S'il y en a une, elle ne peut se situer que dans un dialogue de personne à personne.

Donc, tout cela ne me surprend pas. Tout cela confirme ce que je sens depuis très longtemps et que je ne cesse de répéter sous une forme ou sous une autre. Rien ne me paraît plus naturel que d'admettre, en effet, que l'homme ne soit qu'un donné de l'univers, qu'il ne soit, si l'on veut, qu'une machine entravée d'ailleurs par son affectivité, c'est-à-dire par la complicité qu'elle donne ou qu'elle refuse au formalisme automatique qui s'accomplit en elle.

Et c'est de là que nous sommes ramenés à l'unique question : Y a-t-il un homme possible ? Si je dis : « Je ne suis qu'une machine, ! je ne suis qu'une machine ! » toutes mes activités relèvent de mécanismes sans but et sans finalité ! Quand je dis : "Je suis enfermé dans mes mécanismes", quand je dis : "Je ne pourrai jamais sortir de mes mécanismes", quand j'impose une fin aux machines que je construis, cette fin est elle-même suggérée, elle m'est elle-même imposée par mes propres mécanismes puisque, par hypothèse, je suis une machine qui ne peut pas sortir de ses mécanismes.

Evidemment, il y a déjà là quelque chose de suspect dans ce "je ne suis que. . . " De dire: "Je ne suis que ... " suppose déjà une vue sur autre chose. "Je ne suis que ... ", "je suis enfermé dans mes mécanismes" suppose que la prison pourrait s'ouvrir.

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