Suite 6 de la 1ère conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1966.

« C'est évidemment uniquement dans le domaine mystique que le problème de Dieu peut se poser, je veux dire d'une manière féconde, d'une manière actuelle, d'une manière vérifiable, d'une manière expérimentale, d'une manière quotidienne, c'est à ce moment-là que le problème de Dieu ou plutôt l'expérience de Dieu va pouvoir s'amorcer, parce que : comment pourrai-je faire de moi une source et une origine, comment pourrai-je surmonter tous mes déterminismes (ceux de ma biologie individuelle com­me ceux de ma biologie collective) si je ne me ressaisis pas a la racine de moi-même ? Il faut que je puisse saisir mes racines et que je les transplante en un autre terroir que le terroir cosmique, ce qui ne peut se faire que si je rencontre une présence qui fait surgir en moi un don si profond et si total que tout mon être en acquiert une nouvelle pola­rité, et qu'au lieu d'être ordonné à soi comme la vie qui doit se défen­dre, au lieu d'être ordonné à soi pour subsister dans une espèce d'égocentrisme naturel indispensable, il faut que je sois saisi si profondément que je me perde de vue parce que je suis envahi par une présence qui est elle-même pure générosité, pur amour, et que sa rencontre déter­mine immédiatement en moi un jaillissement d'amour qui fait de tout moi-même une offrande envers elle, envers cette présence.

Il n'y a que cette voie d'oblation, cette voie d'offrande, cette générosité, cette voie d'amour, qui puisse être vraiment un re­mède à cet égocentrisme biologique indispensable qui m'enferme dans l'univers organique à la solde de tous les vivants en me soumettant à des déterminismes qui n'ont absolument rien d'originel et qui ne peu­vent, dans mon cas, passer pour humains.

Une offrande totale de mon être, elle ne peut s'accomplir que si mon être peut être saisi par ce courant d'amour, peut être em­porté par cet élan de générosité envers une générosité qui m'a prévenu, je veux dire qui se révèle soudain en moi, comme elle l'a fait pour Saint Augustin, comme une présence qui m'attend, qui m'atteint, qui ne me contraint aucunement et qui est là comme un visage d'amour.

C'est à ce moment là qu'un dialogue pourra s'instituer, un dialogue de réciprocité où Dieu n'apparaîtra pas comme explication de cet univers préfabriqué, de cet univers infra-humain, de cet univers in­capable d'aucune initiative, de cet univers embryonnaire.

Un univers nouveau peut s'instaurer s'il nous est impossi­ble de nous enfermer dans l'univers préfabriqué et si nous avons déjà comme une intuition qui nous engage à entreprendre l'expérience, si nous avons ce sentiment de la dignité humaine, si nous avons rencontré cette dignité humaine, si nous y sommes sensibles, si nous ne pouvons pas échapper à cette fraternité avec les autres sans éprouver en effet qu'il y a en eux une valeur essentielle qui nous concerne au premier chef, une valeur qui ne peut se développer en eux qu'avec notre collaboration et qui ne peut se développer en nous qu'à travers cette fraternité ! si nous avons déjà cette amorce d'expérience qui nous ouvre à une dimension nouvelle, alors nous sommes en route vers la création d'un nouvel univers qui est l'univers profondément humain.

C'est dans cet univers profondément humain que le problème de la liberté, le problème du droit, le problème de la dignité, le pro­blème de la propriété, que tous ces problèmes trouveront leur lumière, mais pas avant, dans ce monde humain où l'on aura des solutions biologiques, des solutions collectives, des solutions de compromis, des solutions de force ! elles sont d'ailleurs inévitables parce que la biologie, si elle n'est pas centrée, si elle n'a pas trouvé son gouvernail, si elle n'a pas trouvé sa polarité humaine, elle est forcément livrée à l'anarchie, ou bien alors elle est réduite à une discipline qui l'enferme dans les bor­nes déterminées pour l'empêcher de se détruire elle-même.

C'est donc dans cet univers qui n'est pas encore que nous allons trouver une issue peut-être, et c'est dans cet univers qui n'est pas encore que la vie spirituelle prendra un sens. Il ne s'agira plus de définir l'esprit en fonction de la matière, mais il s'agira de voir dans l'esprit une réalité qui est telle qu'elle ne peut exister que par une création de soi, et il n'y a qu'une seule création de soi qui ne soit ni chimérique, ni monstrueuse, ni paranoïaque, ni absurde, c'est une création d'amour, où, nous ressaisissant à la racine, nous constituons une nouvelle polarité, un nouveau centre qui est à la fois intérieur et altruiste. Il y a une espèce d'endo-hétéro-tropie si vous voulez, où l'élan le plus profond, le plus autonome, le plus libéré, le plus intérieur, ne peut être qu'un élan vers un autre qui est à son tour un pur dedans plus intime à nous-mêmes que le plus intime de nous-mêmes.

C'est en tout cas sur le chemin de cette création de nous-mêmes par nous-mêmes que nous allons rencontrer la source divine, nous l'appellerons comme nous voudrons, peu importe, que nous allons rencontrer cet Autre présent en chacun de nous, et qui, en chacun de nous, apparaît comme la valeur à la fois fragile, menacée et infiniment précieuse, autour de laquelle gravite toute notre histoire personnelle, toute notre his­toire de créateur.

Cela peut paraître avoir une conséquence infinie ! et je crois que là est le problème des problèmes. Encore une fois le seul problème est qu'une vision rétrospective, une religion rétrospective, une morale ré­trospective, une politique rétrospective, une sociologie rétrospective, tout cela évidemment ne peut représenter que des solutions de compromis, des solutions provisoires qui peuvent s'avérer nécessaires à un moment donné, faute de mieux, mais il est clair que le vrai problème n'est pas là et qu'il y a un "not to be", plutôt un : "to be or not to be" qui s'im­plique dans l'être de la personne.

Nous ne serons quelqu'un que si, d'une certaine manière, nous cessons d'être quelque chose, et ce passage de quelque chose à quelqu'un suppose une suprême progression si foncière et si radicale qu'elle n'est pas concevable en-dehors d'un ordre d'amour (1) où nous nous resaisissions tout entier pour nous offrir à un Autre qui est lui-même suprêmement et radicalement en nous.

Je crois que c'est là la solution chrétienne, mais je ne veux pas développer ce thème ce soir. Je ne peux pas m'intéresser à Dieu sous un autre aspect parce que je ne peux pas m'intéresser à Dieu sans m'intéresser à l'homme puisque c'est la même chose. C'est parce qu'il y a une expérience humaine à faire, à vivre, à devenir, qui est notre seule chance d'échapper à un univers préfabriqué et absurde, c'est en raison de cette création humaine que la rencontre avec Dieu revêt un suprême intérêt.

Non pas un Dieu posé à priori, non pas un Dieu préfabri­qué, non pas un Dieu de la tribu, non pas un Dieu qui est simplement la projection d'une biologie collective, sans vouloir dire d'ailleurs du mal de toutes ces étapes que l'humanité a dû parcourir ! c'est tout autre chose, précisément parce qu'il ne s'agit pas là d'une conclusion, d'un raison­nement déductif qu'une machine pourrait faire à notre place, il s'agit d'un engagement qui ne peut s'accomplir que par nous, qui nous situe dans un univers absolument nouveau, qui ne durera d'ailleurs qu'autant que durera notre adhésion à cette présence unique. » (à suivre)

(1) On peut se demander si elle n'est vraiment concevable que dans une vie authentiquement communautaire.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir