Suite 4 de la 1ère conférence donnée à Paris en janvier 1966 .

La question fondamentale, c'est de savoir si je peux me situer réellement dans un monde qui n'existe pas encore, et qui ne peut exister que par moi.

« Il n'y a qu'un seul problème : l'homme peut-il exister ? car évidemment s'il n'y a en nous qu'un être totalement préfabriqué, si nous ne pouvons pas sortir de ses déterminismes naturels, si même, quand nous croyons en sortir, nous ne faisons que dérouler une logique intérieure à l'univers et qui nous échappe complètement, alors il n'y a pas d'homme, il n'y a donc pas de problème et il est inutile de nous casser la tête en vue de résoudre aucune question puisqu'aussi bien notre existence est dé­pourvue de toute signification, puisqu'elle est contenue toute entière dans un univers où nous n'avons aucune initiative et que, de toute façon, quand le monde périra, et notre sagesse avec lui, aucune trace ne subsistera de toutes nos entreprises. Alors le problème est là : pouvons-nous, dans une expérience qui s'accomplit sans nous, pouvons-nous admettre que ce soit cela ?

Il m'est tout à fait indifférent qu'on appelle le monde tel qu'il est spirituel ou matériel, il m'est tout à fait indifférent qu'on parle d'âme comme de corps, le problème n'est pas là ! Les mots sont susceptibles de mille-définitions différentes et il faudrait d'abord s'entendre sur leur sens précis. Ce qui me parait la question fondamen­tale, c'est de savoir si je me situe, si je peux me situer réellement, dans un mon­de qui n'existe pas encore, qui est appelé à exister, mais qui ne peut exister que par moi.

Si je suis indispensable à une création humaine, si cette création humaine ne devient réalité que par moi, ma vie prendra évidem­ment une signification et toute la question est là.

Or, il est clair n'est-ce pas, que l'immense majorité des gens ne se posent pas le problème de cette manière. Ils acceptent les don­nées de leur être propre, ils disent "je-moi" sur ces données primitives, ils croient sincèrement être eux-mêmes lorsqu'ils disent « je et moi » et ils ne s'aperçoivent pas que ces mots "je et moi" sont simplement la pro­jection de données préfabriquées.

Ils défendent leur position, leur âge, leur sexe, leur épo­que, leur culture, leur parti, leur appartenance aux traditions provin­ciales ou locales, sans s'apercevoir que tout cela est donné et préfabri­qué, qu'ils n'y sont pour rien et qu'il n'y a aucun motif à dire "je et moi" c'est-à-dire à employer des pronoms personnels qui supposeraient qu'ils ont créé quelque chose.

Et chacun dit "je et moi" avec la même autorité c'est-à-dire avec la même absence de fondement. Chacun dit "je et moi" et prétend d'ailleurs être entendu, être respecté dans son particularisme, dans son autonomie personnelle bien qu'il n'ait absolument rien fait pour créer un centre nouveau, pour être l'origine ou la source de quoi que ce soit. Et cela s'aggrave du fait que chacun de nous n'a pas seulement une bio­logie individuelle mais aussi est enfermé dans une biologie collective.

Vous êtes de tel continent, vous êtes de telle race, vous avez telle couleur de peau, et voilà immédiatement toutes les barrières qui se dressent et tous les raisonnements qui changent de signe suivant que vous êtes d'un côté ou de l'autre de la barrière ! et cela est si pro­fond, n'est-ce pas, que les êtres les plus intelligents ne peuvent pas être dupes et trouvent des justifications, car on peut toujours expli­quer, on peut toujours légitimer, on peut toujours justifier si on trouve les prémisses qui commanderont un syllogisme, d'ailleurs impeccable, et qui vous donneront une justification à vos propres yeux.

Et c'est peut-être dans ces rencontres, chez les hommes, avec le désespoir, avec la solitude humaine que vous prenez conscience le plus vivement de l'im­possibilité où est l'homme d'accepter sa condition d'être préfabriqué, il ne peut pas alors coïncider avec son être préfabriqué, il ne peut pas être en­fermé dans sa biologie, il y a autre chose. Dans ce vide désespérant, vous percevez un espace possible. Dans la catastrophe que vous pressen­tez, vous devinez aussi la grandeur possible. Dans l'absence, si vous le voulez, vous prenez conscience de la présence possible. » (à suivre)

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