Suite 3 de la première conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1966

« Il y a autre chose qui peut être plus pathétique encore et plus insidieux, c'est que la science, et particulièrement la science biologique, nous induit à un certain matérialisme.

La science a une mé­thodologie matérialiste, et surtout la science biologique, dans ce sens très précis qu'il n'y a pas d'expérience objective ! et, par objective, il faut entendre qu'il n'y a pas d'expérience qui puisse être faite, la même, par tous les spécialistes du monde entier, avec des méthodes universelles, avec des instruments qui sont partout les mêmes, il n'y a pas d'expérience qui puisse être faite en dehors d'une vérification finalement extérieure à la subjectivité, et qui puisse être faite par n'importe qui et très spécialement par des appareils qui sont vraiment beaucoup plus précis et plus sensibles que nous. D'où la tendance de l'expérience, et tout spécialement de l'expérience de vie, la tendance de tout ramener, comme il est naturel, à un conditionnement physico-chimique.

Je vais vous donner une liste extrêmement impressionnante. Peut-être connaissez-vous ce petit écrit de vulgarisation sur la cybernétique par René Cochinel qui en mars 1880 montre que des jets d'eau puisés se transforment dans un tuyau de caoutchouc, assez long, en un courant régulier. Les biologistes admettent dès lors qu'il n'est pas besoin pour expliquer le phénomène de régularisation du flux sanguin dans les artères, d'imaginer une commande des artères par les centres nerveux ! il faut donc simplement contrôler la construction des vaisseaux sanguins qui commanderaient la circulation sanguine. Ralph, lui, en 1925, montre" qu'un fil de fer pur plongé dans de l'acide nitrique concentré, puis placé à demeure dans de l'a­cide nitrique dilué, transforme une excitation appliquée à l'une de ses extrémités en une onde électrique qui parcourt le fil d'un bout à l'au­tre. Les neurologues admettent dès lors que l'explication de la trans­mission de l'influx nerveux n'exige pas de contexte de l'ordre de la psy­chologie.

Gray Walter en 1948, monte un mécanisme électronique - la fameuse tortue - à déplacement autonome, et muni d'organes sensibles qui, au contact et au son, simule le comportement de réflexes condition­nés ! un mécanisme électronique simule le comportement de réflexes con­ditionnés. Les physio-psychologues admettent dès lors que le réflexe conditionné est un phénomène physiologique dont l'explication n'exige pas de contexte de l'ordre de la psychologie.

Le Docteur Slovan en 1958, présente au Congrès internatio­nal de cybernétique un mécanisme qui simule la création de l'instinct. Les psychologues dès lors abandonnent à la physiologie les phénomènes attribués à l'homme.

Il y a donc eu concurremment avec cette sortie du règne animal, il y a eu immédiatement la constitution de barrières, de barrages, de di­gues, de garde-fous sous l'aspect de coutumes, les coutumes de la tribu, les lois de la tribu, la morale de la tribu, la religion de la tribu, autant de choses qui ont concouru à préserver la biologie contre les as­sauts d'une anarchie destructive.

Et bien entendu, si l'humanité s'est propagée, si l'humanité a duré, si l'homme a pu transmettre ses techniques, s'il a pu accroître et enrichir ses civilisations, si nous héritons aujourd'hui de ce mer­veilleux héritage d'un passé innombrable et indénombrable, c'est qu'il y a eu une expansion de la technique, il y a eu aussi la constitution de disciplines capables d'une certaine façon de freiner l'initiative humaine, de défendre l'homme contre les dangers d'une liberté anarchique, d'une liberté qui d'ailleurs n'arrivait ni à prendre conscience rigou­reusement d'elle-même, ni à se définir.

L'héritage du sang n'est donc pas simplement un héritage tech­nique, il serait uniquement bénéfique, il est aussi un héritage moral, il est aussi un héritage religieux, il comporte des traditions saines, d'autres qui sont des préjugés, mais de toute façon l'homme qui est jeté dans l'existence d'aujourd'hui, est forcément confronté avec toutes ces données qui l'environnent, qui l'investissent du dehors et du dedans et qui font que son initiative est extrêmement réduite puisqu'il est déjà orienté d'une certaine manière par toutes les idéologies que son milieu lui transmet.

Alors qu'est-ce qui vient de l'homme lui-même ? Fort peu de choses, fort peu de choses ! et l'on voit bien d'ailleurs dans l'ordre spirituel, dans l'ordre religieux, on voit bien que, derrière des prétentions in­fructueuses, derrière les programmes magnifiques de charité, de dépouil­lement, de pauvreté, l'homme arrive à se créer des situations assez con­fortables ! et il finit très aisément par se gargariser de mots, par croire qu'il accomplit ce qu'il dit et par vivre en réalité en conformité avec ses instincts les plus confortables !

Où est l'homme dans tout cela ? Où est l'homme ? et la ques­tion se pose : l'homme peut-il exister ? C'est-à-dire, puisque nous som­mes soumis à toutes ces préfabrications, y a-t-il en nous une possibilité d'initiative ? et c'est là, me semble-t-il, le seul problème : ou bien l'hom­me est enfermé dans ses préfabrications, et quoi qu'il fasse, il n'y peut rien ajouter, parce que même idéalement il est le jouet d'une mécanique mentale qui est aujourd'hui surpassée par la mécanique pure des machines électroni­ques, et, alors même qu'il croit créer, il ne fait finalement qu'être le théâ­tre d'opérations qui lui échappent, dont il ne connaît ni l'origine, ni le centre, ni la fin s'il y en a une ! La question est donc celle-ci : est-ce que l'homme peut être contenu tout entier dans ses préfabrications ou bien est-il capable de créer un univers qui ne peut exister que par lui et qui ne saurait jamais exister sans lui ?

Là évidemment est tout le problème, et de nos droits, et de notre liberté, et du sens même de notre vie, et du sens de nos tendresses, et de nos amours, et de notre immortalité, si le pro­blème peut être posé, et du sens de Dieu si jamais une rencontre avec lui est possible. » (à suivre)

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