Suite 2 de la 1ère conférence donnée au cénacle de Paris en janvier 1966.

« La vie se défend, la vie veut durer et tous les emprunts qu'elle est obligée de faire au milieu ambiant puisqu'elle doit respi­rer et se nourrir, tous les emprunts auxquels elle est contrainte, tous ces emprunts sont ordonnés toujours à cette durée relative à elle-même. C'est une sorte d'égocentrisme biologique indispensable parce que la vie est une entreprise fragile et menacée.

La vie est tellement conditionnée par les emprunts qu'elle fait au milieu ambiant qu'elle doit à chaque instant être la providence d'elle-même pour durer. Si elle n'était pas attentive, si elle ne se défendait pas, elle serait immédiatement condamnée. Donc la vie, toute la vie, est la providence d'elle-même, toute vie est ordonnée à elle-même, toute vie doit se défendre, toute vie doit emprunter, mais toujours dans cette sorte de convergence vers elle-même, et encore une fois ceci est inévitable parce que la vie est fragile et menacée.

Plus on étudie d'ailleurs la vie, si vous prenez la vie de la cellule, si vous prenez la vie du noyau de la cellule, si vous pre­nez la vie des chromosomes, à supposer qu'ils soient vivants, en tous cas ce sont les constituants de la vie, vous arrivez à des organismes, à des édifices de plus en plus complexes et, pour assurer l'équilibre de la vie, vous savez combien de ressources sont indispensables.

Quand vous étudiez le détail de la vie cellulaire, vous êtes absolument submergés par l'immensité de cette entreprise. C'est colossal. Lorsqu'on cherche à créer de la matière, lorsqu'on cherche à intervenir, surtout dans les cellules de vie, on s'aperçoit que le conditionnement de la vie est d'une complexité telle que cela dépasse l'imagination et le cerveau humain. Il n'y a guère que les machines électroniques aujourd'hui qui soient capables de synthétiser toutes les données tellement elles sont énormes et quasiment infinies. Alors pour que la vie existe, pour qu'elle échappe à la destruction, il faut naturellement une lutte d'autant plus acharnée que la vie est plus complexe.

Donc si l'homme a pu sortir du règne animal, s'il a pu par là même constituer un univers technique qui suscite notre admiration, il reste que l'homme est fondamentalement accroché à ses instincts premiers qui caractérisent la vie : subsister individuellement d'abord, et subsister comme espèce pour la reproduction. Ces deux choses d'ailleurs se conjuguent. Nous savons bien en effet que, si l'individu se reproduit, ce n'est pas dans un élan de générosité, c'est parce que l'instinct ici s'est logé si profondément dans son "endotropie" (ce « tourné vers soi »), c'est-à-dire que les animaux en se reproduisant, et les hom­mes en particulier en se reproduisant ont l'impression de faire leurs propres affaires.

La nature s'est arrangée, magnifiquement d'ailleurs, et a cons­truit ce piège incroyablement parfait qui est de persuader l'animal que la reproduction est son bien, son bien ! par la jouissance qu'il en éprouve, de telle manière que les animaux et surtout les animaux supérieurs et l'homme en particulier, considèrent la reproduction comme une chose qui les concerne au premier chef et qui constitue un de leurs biens suprêmes. Mais nous ne sortons pas par là, soit qu'il s'agisse de la subsistance de l'individu, soit qu'il s'agisse de la reproduction, nous ne sortons pas d'une exigence biologique fondamentale.

On retrouve partout - ce qui n'est pas spécifique à l'homme, bien entendu - que toute vie doit être la providence d'elle-même, toute vie est fragile et menacée, toute vie doit se défendre, toute vie ne subsiste qu'à coup d'emprunts et dans une lutte acharnée qui d'ailleurs aboutit régulièrement à une défaite puisque finalement tous les vivants sont appelés à mourir, au moins ceux qui sont doués d'une certaine com­plexité, et ils n'ont de ressource pour échapper à la mort définitive que la reproduction, la reproduction qui assure au moins la survie de l'espèce sinon celle de l'individu, c'est-à-dire la survie d'un certain type or­ganique qui, conjugué avec des millions d'autres, constitue la figure biologique de son être.

Dans tout cela, quelles que soient les complexités de la technique, encore une fois nous retrouvons une permanence que certains êtres appellent fondamentale où nous ne différons absolument pas des au­tres humains. Si bien que nous aboutissons à cette donnée qui est d'ail­leurs lisible dans notre histoire : nous avons été jetés dans l'univers sans le vouloir, nous avons reçu l'existence sans la choisir et nous avons été insérés dans un monde qui n'est pas davantage notre oeuvre que notre existence.

Que nous soyons nés à telle époque, dans tel siècle, avec telles techniques, nous n'y sommes pour rien. Que nous soyons nés dans tel pays, que nous soyons de telle race, de tel sexe, que nous soyons nés sous tel signe du zodiaque ou sous un autre, tout cela a échappé complètement à notre choix ! et finalement, nous sommes préfabriqués de part en part, nous sommes imposés à nous-mêmes sans qu'il y ait en nous rien qui soit de nous ! et cela est vrai non seulement à l'égard de ces instincts primitifs, et si puissants et si incoercibles, comme le besoin de subsister, le be­soin de se nourrir, de s'abriter, de dormir, de se reproduire, mais cela est vrai aussi de nos options intellectuelles, de nos options confessionnelles, de nos options religieuses, de nos options politiques : nous sommes nés dans une certaine classe, nous sommes nés sous un certain climat, nous sommes nés dans une certaine religion. (1)

Pourquoi l'Afrique du Nord est-elle mu­sulmane ? Question de géographie. Pourquoi la France est-elle chrétienne ? Question de géographie. Pourquoi l'Inde est-elle brahmane ? Pourquoi Ceylan est-elle bouddhiste ? Question de géographie.

Tous ces gens qui sont nés sous un certain climat, qui appar­tiennent à une certaine tradition, se trouvent automatiquement enracinés dans une certaine culture, dans une certains vision du monde, dans une certaine morale, dans une certaine croyance. Sans doute ils peuvent réa­gir, mais réagir, c'est une manière de répondre à un donné que l'on n'a pas choisi et les réactions sont souvent des déterminismes en cours où apparaît clairement la marque primitivement subie ! quand on réagit avec une certaine violence, c'est qu'on n'est pas encore libéré et que, d'une certaine façon, on est prisonnier encore de cela même dont on cherche à se débarrasser. » (à suivre)

(1) Beaucoup de « choses » que nous pensons avoir choisies ou choisir sont en réalité dues à notre « préfabriqué ». Même quand on laisse à l'enfant le choix, quand il sera grand, de sa religion, ce choix sera dépendant finalement de tout ce qu'il a reçu et non choisi, c'est-à-dire de tout son « préfabriqué ».

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