Conférence donnée au Cénacle de Paris (en janvier 1966 ?). Début

Nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous.

« Le problème qui me paraît être LE problème est de savoir si l'homme existe. Est-ce que l'homme existe ? C'est là-dessus, me semble-t-il, qu'il faut s'étendre. Si l'homme existe, il y a des problèmes parce qu'il y a ce problème. Si l'homme n'existe pas, il n'y a pas de problèmes puisque nous sommes contenus dans un ordre préfabriqué où l'homme est absolu­ment incapable d'introduire aucune espèce de nouveauté.

Alors, si vous voulez, pour situer de la façon la plus con­crète ce problème, je reprendrai un mot que j'ai eu l'occasion déjà de prononcer : "nos origines animales sont derrière nous, nos origines hu­maines sont devant nous". Ceci a une importance capitale comme vous le verrez, comme déjà vous le pressentez. Il est évident que, si nos origines humaines sont au-devant de nous, il s'agira de créer cet homme que nous ne sommes pas encore, et c'est évidemment dans ce monde-là - je veux dire dans ce monde humain créé par nous - que se situera le problème de Dieu.

Il nous est absolument impossible de poser le problème de Dieu en arrière de ce qui est préfabriqué, dans un monde que nous n'a­vons pas créé, dans un monde qui s'impose à nous, que nous n'avons pas choisi, parce que ce monde-là est un monde embryonnaire par rapport au monde humain possible, s'il y a un monde humain possible. Tout ce qui est derrière nous est embryonnaire, tout ce qui est devant nous est à créer, et c'est dans ce monde que nous avons à créer que le problème de Dieu pourra se poser et prendra une signification si, d'ailleurs, il jaillit de cette création même de nous-mêmes par nous-mêmes.

Si nous situons Dieu dans le passé, dans un monde qui n'est pas encore humain, dans un monde que nous n'avons pas créé, Dieu lui-même se dévalorise ! dans ce monde embryonnaire il ne peut pas trouver un espace pour répandre sa vie et il prend nécessairement un aspect ca­ricatural. Il faudrait donc envisager tout le problème de Dieu d'une manière prospective c'est-à-dire en avant, en avant de nous et réinter­préter par conséquent toute la révélation en fonction de ces visions prospectives.

Il ne s'agit pas d'expliquer un passé en nous y logeant et en y comprenant Dieu, il s'agit plutôt d'ouvrir un avenir en le créant, et, le créant, de faire l'expérience simultanément d'une présence divine (au sein de) sans laquelle précisément ce monde humain ne peut pas exister, et de ce monde humain.

Ce monde-là naturellement, il est facile de le délimiter sous des formes extrêmement générales. Tout le monde le comprend dans cette petite phrase : "nos origines animales sont derrière nous, nos origines humaines sont devant nous".

Il faut tout de même, pour asseoir ce problème dans la réalité, parcourir un certain nombre d'étapes, et la première étape, c'est de cons­tater, si vous le voulez, dans les termes les plus simples, que l'homme est sorti du règne (animal). C'est le seul animal à notre connaissance qui puisse de son règne, c'est-à-dire qui puisse modifier d'une certaine manière le donné spontané, le donné naturel.

L'homme est sorti du règne animal puisqu'il ne s'est pas confiné simplement à ses organes, à ses outils naturels, à ses outils qui font partie de son corps et de son organisme comme les mains en particulier. Il a ajouté à ses mains l'outil et, en ajoutant l'outil à ses mains, il a ouvert le monde de la technique, ce monde prodigieux, magnifique, de la technique qui a multiplié à l'infini sa puissance et qui a créé les civilisations. Il est évident que l'outil a permis à l'homme de prendre du champ, de prendre un certain recul par rapport à ses besoins organiques.

Vous vivez à Paris. Où sont les champs de blé dont vous tirez votre nour­riture ? Tout ce qui constitue votre nourriture, vous ne le tirez pas de l'asphalte des rues. Cette immense agglomération d'hommes ne produit pas ce qui la nourrit, mais elle constitue, cette immense agglomération, un organisme technique d'une complexité effrayante et magnifique, mais qui suppose pour durer qu'il y a ailleurs la campagne, qu'il y a une paysan­nerie, qu'il y a donc des échanges et que la ville peut s'entretenir sans produire immédiatement ce qui est nécessaire à sa subsistance.

C'est évidemment l'outil compliqué, perfectionné dans une technique qui permet des échanges, qui permet une spécialisation, des hiérarchies, des groupements, des agglomérations, tout en assurant les arrières par une campagne qui, solidaire de la ville, la ravitaille, tandis que la ville lui fournit éventuellement des instruments de travail ou en tout cas les ressources financières qui lui sont indispensables.

Cette sortie du règne animal, cette possibilité de s'éloigner du champ de la production matérielle, du champ où l'on puise sa subsistance, cette possibilité de sortir du règne animal a engendré des agglomérations, des spécialisations qui ont entraîné des perfectionnements de plus en plus complexes dans des agglomérations toujours plus vastes - ce que nous voyons en particulier avec cette civilisation tentaculaire où des grou­pements de plus en plus nombreux se rassemblent dans un même lieu sans rien produire de ce qui concourt à la subsistance organique, mais en produisant d'autres choses qui, par la voie des échanges, assurent fina­lement la vie, du moins, peuvent assurer la vie de tous les hommes.

Tout cela est admirable et tous les progrès de la cosmonau­tique nous en donnent une expression merveilleuse, tout cela est admi­rable mais au fond n'a pas transformé profondément l'homme, dans ce sens que l'homme reste conditionné par ses besoins organiques fondamen­taux. Là il ne peut pas sortir du règne animall ! il faut qu'il se nourrisse. Il faut qu'il se reproduise, puisque tous ces appareils techniques naturel­lement ne signifient rien s'il n'est pas assuré d'une durée qui ne peut être elle-même que fonction de la reproduction et, à ce double titre de la subsistance organique et de la reproduction, l'homme en est aujour­d'hui à peu près à ce qu'il était aux origines.

C'est-à-dire qu'il est orienté vers lui comme tous les orga­nismes dans ce que j'appelle l' "endotropie". La vie et ce qui caracté­rise la vie, c'est qu'elle constitue une autonomie, c'est-à-dire une certaine indépendance qui est ordonnée à soi, et ce qui fait le mystère de la vie, c'est qu'ici toutes les énergies en quelque sorte sont con­centrées dans ce petit îlot minuscule, la terre ! mais qui, dans l'immensité du monde, représente cependant une existence autonome, une existence tour­née vers elle-même et dont toutes les énergies sont concentrées vers la subsistance de soi. » (à suivre)

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