Suite 3 et fin de la 2ème partie de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1966.

« Jésus à genoux au lavement des pieds, c'est l'écroulement de tous les pharaonismes, de toutes les parades et de toutes les vanités. Il reste comme seule grandeur celle que l'on est. On n'agit pas par ce que l'on fait, on n'exerce pas une influence par la fonction que l'on occupe ! la vraie action humaine, la seule authentique, la seule efficace, la seule créatrice, c'est cette action de présence, de présence réelle, de présence offerte, de présence donnée.

Nous le sentons d'ailleurs, ce n'est pas parce qu'un être éblouit par ses connaissances s'il en fait étalage, ce n'est pas parce qu'il peut nous délivrer un renseignement, d'ailleurs utile, que nous l'estimerons souverainement. Nous nous sentirons en parfaite confiance seulement en face d'un être qui est guéri de lui-même, qui est délivré de ses propres limites, c'est un destin qui nous introduit dans un univers intérieur à nous-mêmes, qui est inviolable et dont il nous révèle le secret sans le profaner.

La seule action, que tout homme est capable d'exercer, dans la mesure où il se fait homme, c'est cette action de présence, et, si nous récapitulons notre expérience, si nous nous demandons quels sont les êtres qui vivent en nous et qui déjà sont passés au-delà du voile, nous voyons que les êtres qui vivent en nous sont précisément ceux qui nous ont délivrés d'eux-mêmes en nous délivrant de nous-mêmes, ceux qui n'ont aucune pesanteur, ceux qui ont ouvert en nous un espace, ceux qui demeurent en nous un ferment de libération, ceux-là ne meurent jamais ! ils nous accompagnent tout au long de la vie, ils demeurent en nous comme une source inépuisable, justement parce que leur action a été une action de présence réelle et rien ne nous frappe davantage.

En effet les hiérarchies sont complètement bouleversées, les hiérarchies sont inexistantes, elles deviennent simplement des étapes de service et, en cela, elles demeu­rent d'ailleurs utiles, voire indispensables, mais rien ne frappe davan­tage que le peuple : il n'y a pas, il n'y a pas de classes dans ce rayonnement de la personne.

Des gens dont la condition est très humble, des gens qui ne se sont jamais regardés, qui n'ont pas eu le temps de s'introspecter, des gens qui regardent toujours en avant d'eux-mêmes ! des gens qui, dans l'humilité de leur travail, sont une continuelle offrande, peuvent vous donner l'Infini sans le savoir, alors que des êtres doués de talents supé­rieurs, qui ont écrit des livres qui les ont couverts de gloire, vous donnent très peu de choses en comparaison parce que, précisément, ils n'exercent pas cette action de présence qui nous atteint au plus intime de nous-mêmes, qui éclaire jusqu'à nos racines et nous fait retrouver dans le silence le plus profond de nous-mêmes, cette présence qui est la respiration commune de l'humanité authentique, cette présence unique qui est aussi notre seule grandeur.

Nous pourrions poursuivre à l'infini. C'est là évidemment une orientation de la morale du vide qui correspond au vide infini !

... Ainsi la morale prend, elle, son origine dans un dialogue d'amour avec ce Quelqu'un qui nous attend au plus intime de nous et au plus intime de chacun. C'est là l'espoir d'un nouveau monde. La morale ne consiste pas à se soumettre à des impératifs venant d'ailleurs, venant de ce vieux monde et de ses traditions, la morale tout entière vient de cette exigence créatrice d'un nouveau monde qui nous attend et qui ne peut avoir d'autres dimensions qu'universelles et infinies.

Nous avons donc à nous délivrer des vieux schémas d'une morale fidèle à la lettre pour entrer dans cet esprit d'une désappropriation ra­dicale qui, du dedans, et par les exigences mêmes d'une création dont nous sommes tous chargés, nous amène à nous guérir peu à peu de toute possession, dans la chair, dans les biens à notre usage, dans l'action, dans toutes les relations avec nous-mêmes, avec les autres et avec l'univers, qui nous amène à cette guérison de nous-mêmes qui n'est observable, qui n'est expérimentable que justement dans cette rencontre sans cesse accomplie avec la Présence qui est confiée à chacun de nous et qui est la vie de notre vie.

Voilà donc ici, comme pour Dieu, renouvelées toutes les perspectives pour ne pas remettre les pas dans les pas, pour ne pas creuser toujours le même sillon stérile, pour ne pas dresser la morale comme une exigence surannée qui barre la route du progrès, c'est tout autre chose !

Si nous ne pouvons pas nous livrer à notre nature c'est parce que justement cette nature est une mécanique qui n'est pas nous, c'est parce que nous ne pouvons être homme que dans une création qui émane réellement de nous et que nous ne devons qu'à nous-mêmes, et laquelle n'est possible que dans cette offrande d'une démission radicale où nous faisons de nous un espace de lumière et d'amour où l'univers authentique se révèle, où l'humanité se constitue et où le visage de Dieu apparaît vrai­ment comme celui après lequel toute la terre soupire. »

(fin de la 5ème conférence)

Que faire devant de telles exigences ? D'abord ne pas avoir peur de les reconnaître et de se reconnaître peut-être infiniment loin de leur pratique. La pratique vraie de la morale chrétienne peut rester en nous très longtemps comme un idéal inaccessible, c'est déjà quelque chose dans notre vie s'il nous arrive de connaître cet idéal et de le vivre, au moins parfois ! cela peut arriver, quand les circonstances le permettent et sans que cela dénote trop ostensiblement de notre conduite habituelle (?).

« Voici donc ici, pour nous comme pour Dieu, renouvelées toutes les perspectives. » La morale est tout autre chose que ce que nous pensions tous le plus habituellement. Toutes les perspectives les plus habituelles sur Dieu lui-même s'écroulent ! Mais c'est une morale infiniment libératrice. Prier saint François d'Assise. Son dépouillement de tout a fait croire qu'il était devenu fou !

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