Suite 2 de la 2ème partie de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1966.

« Il y a donc à vivre une désappropriation radicale dans l'usage des biens, qui exige que nous fassions, nous, ce vide, que nous nous guérissions de nos possessions, que nous nous convainquions toujours davantage que rien n'est à nous, que nous avons simplement l'usage des biens qui sont indispensables à notre libération à l'égard des nécessités physiques, mais qu'au-delà plus rien ne peut nous appartenir qui se trouve être nécessaire à la libération des autres.

C'est par là, justement, qu'une morale évangélique, une morale du vide, c'est par là qu'elle nous presse de supprimer les classes. Il faut ar­river à une humanité unique où, si l'on admet, et il faudra l'admettre toujours, des différences de compétence qui sont d'ailleurs favorables à tous, il n'y ait pas de différences de dignité : que chacun reçoive honneur de la société dans laquelle il est placé, que chacun reçoive honneur dans le travail qu'il est chargé d'accomplir, que ce travail ne soit jamais, pour lui, une nouvelle nécessité qui l'écrase, mais une chance de libération, que toutes les lois soient ouvertes vers une progression, vers une responsabilité plus grande, vers une vie plus large, si d'ailleurs il en a en lui les dons nécessaires, en ayant fait la preuve, s'il a en lui tous les dons nécessaires pour exercer une in­fluence plus universelle. La désappropriation ici est au coeur de la justice.

Il n'y aura de justice, au sens profond, de justice humaine, de justice uni­verselle, que si nous avons compris que, de même que nous ne pouvons devenir des personnes qu'en nous vidant de nous-mêmes, nous ne pouvons répartir les ressources énergétiques de l'univers que si nous nous vidons de tout esprit de possession et si nous comprenons que ce n'est pas du tout en vertu d'une condescendance dont nous ne pourrions tirer avantage que nous avons à par­tager, c'est tout simplement en vertu d'une solidarité indissoluble avec le même centre, avec la même présence, avec le même Dieu qui est intérieur à chacun.

Il y a évidemment une aberration souveraine à vouloir prétendre, en accumulant autour de soi des possessions dont on n'a pas l'usage et dont on n'a pas besoin, c'est une aberration tragique, de prétendre à une piété authentique, de prétendre à un contact avec le Dieu vivant, lorsqu'on Le laisse mourir dans la vie d'autrui ! c'est impossible, car c'est la même présence, c'est la même vie qui nous est confiée dans les autres aussi bien qu'en nous-mêmes.

La justice est une béatitude célébrée par le Christ. La justice doit être en nous une faim et une soif, c'est le mot que le Seigneur emploie lui-même, une faim et une soif inapaisables tant que tous les hommes ne reçoi­vent pas honneur de leur travail et de leurs efforts, tant que tous les hommes ne sont pas respectés dans une dignité égale en tous : cet Infini en chacun, cette incarnation de Dieu confiée à chacun, dont chacun a la charge et dont chacun doit être une révélation unique et irremplaçable.

Cette morale du vide révèle ici, encore une fois, de nouvelles perspectives qui vont jusqu'à la racine de la personne, qui n'ont rien à voir avec les grandes entreprises politiques, quelles que soient leurs éti­quettes, cela va beaucoup plus profond. Il ne s'agit pas de faire une ré­volution qui nourrisse du ressentiment, une révolution qui nivelle par le bas, il s'agit de faire une révolution à l'intérieur de nous-mêmes d'abord, une révolution qui déferle sur tous et sur chacun pour les appeler à cette solidarité di­vine qui fait que toute l'humanité ensemble est investie d'une unique aven­ture qui est justement la vie divine dont chacun a la charge et que tous ensemble doivent exprimer dans une communion d'amour, qui n'est possi­ble que dans la mesure où chacun s'efface, où chacun se libère, où chacun se vide pour accueillir l'infini.

On peut poursuivre si l'on envisage ce que Saint Jean appelle la troisième concupiscence, l'orgueil de la vie, ce besoin de dominer, ce besoin de s'imposer, ce besoin d'être reconnu et admiré, ce besoin de pou­voir regarder de haut en bas, ce besoin de se mettre sur un piédestal pour croire en la valeur de sa vie ! là encore, la morale du vide doit nous apprendre l'inutilité de toute cette mise en scène : il n'y a que des hom­mes, il n'y a que des hommes ! Tout homme est égal à un autre, les fonctions que l'on peut occuper sont des services, un point c'est tout. Mais tous les hommes sont égaux les uns aux autres, non du fait de leur substance maté­rielle parce qu'ils sont de la même étoffe physique, mais égaux dans la même vocation, égaux dans la même exigence, égaux dans le même appel à lais­ser vivre en eux un infini qui ne peut s'exprimer qu'à travers eux." (à suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir