Suite 4 et fin de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en janvier 1966.

C'est une toute nouvelle façon d'envisager le problème de la sexualité. Il ne s'agit plus d'ajuster la morale au courant de la vie.

« Je reviens à ce problème sous l'aspect qui me paraît le plus profond et le plus essentiel : si l'homme est un universel, si authentiquement il devient tel, s'il devient source et origine en ce point où il coïncide avec toute l'humanité, en ce point où il est intérieur à chacun, en ce point de la rencontre divine qui est notre commune respiration, alors il me semble que l'amour entre homme et femme, l'amour parfait, c'est justement celui où l'on aura assumé l'humanité, toute l'humanité à travers ses cellules primitives qui dérivent, en effet, des générations précédentes et qui ouvrent la voie aux générations qui suivront, l'amour parfait, c'est celui où l'on aura de toute cette histoire une vue authentique et qui considère tous les éléments à tous les étages, d'abord les éléments chimiques, le spermatozoïde et l'ovule, ensuite le psychisme tout imprégné de cette chimie, ensuite la vocation de la personne qui doit se faire telle, qui doit conquérir sa liberté, qui doit s'universaliser, à moins que tout cela ne soit que des mots.

Il me semble qu'il y a dans l'amour, une exigence radicale d'universalisation qui ne peut se réaliser précisément qu'en prenant ses distances, des distances de respect, à travers cette troisième personne, toujours, toujours virtuellement présente dans la mesure, justement, où le spermatozoïde et l'ovule, ou l'un des éléments en tout cas, est requis à l'union charnelle.

Il ne s'agit donc pas du tout de contredire un instinct en raison du commandement émanant d'un empereur céleste, il ne s'agit pas de restreindre cet élan en tenant compte d'une tradition que les événements ont fait exploser, il s'agit de se replacer dans la perspective de notre humanisation (comme) nous ne pouvons nous humaniser qu'en faisant en nous un vide sacré ou, ce qui revient au même, en creusant en nous l'espace illimité où tout l'univers pourra se reconstituer et toute l'humanité prendre une nouvelle respiration. Il me semble que c'est dans cette pers­pective que l'amour qui veut atteindre à son objet, c'est-à-dire qui veut réellement réaliser l'Infini dans l'éternel, c'est dans cette perspective que l'amour se situe et nous appelle.

Si on ne veut pas être homme, ou si on n'a pas conscience qu'on est appelé à l'être, si on ne considère pas tous ces plans, si on ne voit pas la montée de la chimie au psychisme et toute l'obscurité qu'elle y introduit, et tous les pièges qu'elle y construit, si on se laisse aller au courant de l'espèce, si l'on veut posséder avec les mains l'Infini sans l'être devenu, on court évidemment un risque formidable, celui d'abîmer l'amour, celui d'échouer, celui de la séparation, celui du divorce quand il y a mariage, celui de l'écartèlement des enfants quand il y a des enfants, celui des déceptions et du ressentiment, celui du déchirement et du désenchante­ment. C'est inévitable, parce qu'on ne peut pas trouver l'homme là où l'être ne s'est pas fait tel.

C'est donc une toute nouvelle manière d'envisager le problème, toute nouvelle par rapport à cet effort courant pour ajuster la morale au courant de la vie, par rapport à cet effort pour concilier la moralité avec l'exclusion de la fécon­dité dont tous les couples parlent naturellement, c'est parmi leurs privilèges puisque, après tout, si l'amour peut être séparé de la fécondité en principe, pour­quoi les gens qui ne peuvent pas se marier, qui n'ont pas envie de se marier ou que mille raisons écartent du mariage, pourquoi se priveraient-ils d'une union qui en principe ne concerne pas la fécondité et n'a aucune espèce de retentissement sur une troisième personne ?

Il faut donc reconstituer tout le panorama, il faut voir tout l'ensemble de ces engagements, il faut embrasser tous les étages à la fois et il faut se situer, comme toujours, à ce point où l'homme commence à se faire homme en créant cet univers qui n'existe pas encore et où l'amour humain deviendra un amour personne, un amour trinitaire, un amour vierge de toute possession et donc vierge au sens le plus profond et le plus parfait du mot. Alors la chair se transfigurera ! Le corps est un autre corps quand il est humanisé, quand il est intérieur, quand il est vu à tra­vers le visage d'enfant dont il peut être le sanctuaire, à travers le visage de Dieu dont il est toujours appelé à être le sanctuaire. C'est un autre corps vu du dedans comme le sacrement de la vie et comme le sanctuaire de la divi­nité.

Inutile de vouloir imposer une régulation à partir d'une autre perspective, parce que, plus on ira dans le sens où va la morale actuelle qui est un immoralisme, plus on voudra encourager l'union dissociée de la fécondi­té, plus on favorisera le sentiment, cette conviction d'ailleurs presque uni­versellement répandue que l'amour justifie tout et que, dès qu'on aime, on est autorisé à user de la suprême expression de l'amour qui est l'union charnelle.

Ce n'est pas que celle-ci, encore une fois, me paraisse redoutable, ce n'est pas du tout que j'aie le sens du péché, c'est autre chose. Il y a une exigence humaine avec laquelle on ne peut pas tricher : si on veut l'infini, il faut en payer prix ! si on veut l'éternel, il faut se situer sur le plan de l'éternel ! si on veut découvrir dans l'autre une source qui ne s'épuise pas, il faut renon­cer d'abord aux facilités de l'offre. Cet instinct, encore une fois, n'est que la projection d'une chimie élémentaire dans le psychisme humain. C'est quand l'amour est trinitaire qu'il donne tous ses fruits. C'est quand l'homme et la femme sont l'un pour l'autre le sacrement d'une virginité du coeur et de l'es­prit, c'est quand, ensemble, ils apprennent la désappropriation, c'est quand ensemble, ils font le vide, le vide de soi pour accueillir l'autre, qu'ils atteignent à un amour de personne, à un amour unique et qui est, en même temps, un amour oecuménique.

Car, justement, d'avoir pu dominer l'espèce, d'avoir pu, à la vision de l'espèce, substituer celle de la personne, d'avoir pu recueillir toutes les générations dans une offrande de soi à la vie, c'est l'acte le plus oecuménique qu'on puisse imaginer ! et je pense que, précisément, l'amour, s'il est devenu un sacrement dans la perspective christique, c'est que précisément, dans la perspective du Christ, il est devenu oecuménique.

C'est alors qu'on peut parler vraiment de la création de l'homme par l'homme. Il ne s'agit plus, simplement, de transmettre une chimie délirante et d'en être victime, de transmettre une vie que l'on ne comprend pas, et qui ne se com­prend pas davantage elle-même, et qui se multipliera de nouveau dans l'aveu­glement. On ne devient vraiment créateur de l'homme que lorsqu'on se fait homme, en refusant les facilités et les vertiges de l'espèce, non pas pour condamner quoi que ce soit, mais pour tout glorifier, pour que le corps s'humanise, pour qu'il acquiert son éternelle beauté, pour qu'il puisse être saisi du dedans, comme une personne, qui est revêtue de son immortalité et qui élude toute possession. On ne peut pas posséder une personne, on peut se consacrer à elle et on peut l'aborder comme un sacrement qui irradie, qui rayonne de la lumière dont elle vit.

On m'a souvent reproché un angélisme. On m'a souvent reproché d'ignorer les réalités. C'est voir là toute la vérité au contraire, et l'em­brasser dans tous les secteurs, y compris, et d'abord, le facteur biologique le plus élémentaire. C'est là déjà que j'entends la voix de l'enfant, la voix de ce troisième, c'est de là que je comprends cette invasion du psychisme par une chimie élémentaire et tous les désastres que cette invasion peut procurer à l'échelle humaine ! Puisque l'homme n'est pas enfermé dans son mécanisme, il est appelé à le déborder et à créer un autre univers, et c'est de là que, atteignant le troisième étage, qui est celui de la personne, j'envisage qu'à la personne de l'enfant peut correspondre la personnalisation de l'homme et de la femme qui sera d'autant plus grande et d'autant plus parfaite qu'ils respecteront, entre eux, cet enfant virtuel à travers lequel ils atteignent toutes les générations en exerçant d'abord une paternité et une maternité de l'esprit qui peut durer d'ailleurs autant que la vie, qui n'a pas besoin de trouver son expression dans une génération charnelle, en tout cas qui n'est pas limitée à cette génération charnelle et qui cessera, d'ailleurs, d'être charnelle lorsqu'elle aura comme principe le don et la consécration de soi.

Un enfant qui ne naîtra plus de la nature, de la chair et du sang, mais qui naîtra d'un choix, celui que l'on rencontre dans les parents de Sainte Thérèse de Lisieux qui, ayant d'abord voulu vivre un mariage sans enfant, mais dans l'angélisme d'une consécration parfaite, ont compris que leur chasteté ne serait pas atteinte s'ils s'unissaient pour donner à Dieu des humanités de surcroît, des êtres à qui ils seraient consacrés, où ils ont si bien réussi que tous leurs enfants en effet ont été consacrés au Seigneur."

Cette vision, bien entendu, suppose que l'on a saisi cette reli­gion du vide, que l'on a compris que l'existence humaine ne s'accomplit que dans la désappropriation comme l'existence divine elle-même, qu'il n'y a de personne authentique, et d'origine et de source inépuisables que là où il y a la pauvreté selon l'esprit, que là où il y a cet espace de lumière et d'a­mour illimité où toute créature retrouve son berceau divin.

Je pense que, sous cet aspect, et en admettant les prémisses sur lesquelles nous nous fondons, on peut reprendre le problème de l'amour et de la chasteté sous un jour entièrement nouveau, en ne tenant pas compte des inter­dits parce qu'il ne s'agit pas de cela, mais en regardant uniquement le respect de la grandeur, de la dignité du corps aussi bien que de l'esprit, si tant est que l'on peut distinguer dans l'homme ces deux choses puisqu'il n'y a pas deux choses, mais il y a une personne qui doit être telle tout entière et dont tou­tes les fibres doivent respirer l'infini et révéler le visage de l'éternel. »

(fin de la 1ère partie de la conférence)

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