3ème conférence donnée au Cénacle de Paris en février 1971. Début.

« Nous ne pouvons pas écrire une date aujourd'hui sans nous référer à la naissance de Jésus Christ. Nous y sommes tellement habitués que nous n'y prêtons aucune attention, et pourtant quelle chose colossale que d'ordonner toute l'histoire du monde, toute l'histoire de l'humanité à la naissance de Jésus Christ, en affirmant par là même que l'événement central de l'histoire et sa plus haute signi­fication, c'est précisément la naissance de Jésus Christ !

Qu'est-ce qui, en première approximation, nous permet de considérer l'avènement de Jésus Christ, sa naissance et son histoire comme l'essentiel de toute l'évolution du monde et de l'humanité ? Je crois que nous pouvons, en première approximation, poser cette équation : ce que Jésus Christ nous apporte, ce qu'il nous permet de réaliser, c'est l'égalité de l'homme et de Dieu.

Au fond, la vie de Jésus Christ, la mort de Jésus Christ, c'est cette équation aux yeux de Dieu : l'homme égale Dieu puisque Dieu donne sa vie pour l'homme, puisqu'il ne peut le récupérer qu'à ce prix, c'est que, aux yeux de Dieu, l'homme vaut Dieu.

Cela parait absurde et pourtant c'est la réalisation d'un vieux rêve qui repose au plus profond de nous-même, ce rêve que Nietzsche exprime dans ce mouvement de révolte lorsqu'il dit : "S'il y a des dieux, comment supporterais-je de n'être pas dieu ?" Et en effet on conçoit à peine la possibilité, pour un être qui serait esprit, pour un Dieu qui serait la perfection de la sainteté, on conçoit très difficilement une création qui nous serait imposée et au sein de laquelle nous n'aurions que la possibilité de prendre conscience de notre dépendance. Il y aurait quelque chose de sadique (= goût pervers de faire souffrir) en quelque manière à créer des êtres capables de conscience jusqu'au point, jusqu'au point seulement, où ils constatent qu'ils sont rigoureusement soumis et qu'ils ne peuvent pas échapper à la puissance divine.

Il y a un texte de Sainte Catherine de Sienne - Dieu sait que je la vénère et que je l'admire - mais qui me parait assez ambigu :
"Sache, ma fille, que nul ne peut s'échapper de mes plans car je suis celui qui suis et vous n'êtes pas par vous-même, vous n'êtes qu'autant que vous êtes faits par moi ! Je suis le créateur de toutes les choses qui participent de l'être mais non du péché qui n'est pas et par conséquent n'a pas été fait par moi et, parce qu'il n'est pas en moi, il n'est pas digne d'être aimé. La créature ne m'offense que parce qu'elle aime ce qu'elle ne doit pas aimer, c'est-à-dire le péché, en me haïssant, moi qu'elle est obligée et tenue d'aimer parce que je suis souverainement bon et que je lui ai donné l'être avec un si ardent amour. Mais il est impossible aux hommes de sortir de moi, car ils demeurent en moi sous l'étreinte de ma justice qui punit leur faute, ou ils demeurent en moi gardés par ma miséricorde. Alors ouvrons l'oeil de l'esprit pour obéir au Père très grand."

Dans cette main divine, elle voyait enfermé l'univers tout entier et Dieu disait : "Ma fille, vois maintenant et sache que nul ne peut m'échapper ! »

Il me semble qu'il y a là une expression ambiguë, qui ne dépare pas, bien entendu, la très haute sainteté de Catherine, mais il me semble qu'il y a là encore la trace d'un mélange de deux conceptions : celle d'une dépen­dance absolue à l'égard de Dieu et celle d'une relation d'amour avec Lui.

Justement parce que nous sommes enracinés au coeur de la Trinité, justement parce que nous sommes introduits dans cet immense secret d'amour, parce que nous ne pouvons voir Dieu esprit, et en tant que tel, dans la communion d'amour qui s'accomplit au plus intime de Lui-même, nous voyons la Création comme le don de la liberté. Il ne s'agit pas de jeter dans l'être en les tirant du néant des créa­tures qui seront soumises, mais il s'agit de communiquer ce qu'il y a de plus intime, mais de communiquer précisément ce qui fait l'essence de la liberté dans cette disponibilité totale où l'être devient une pure offrande d'amour.

Si vous le voulez, et je crois que vous êtes sensibles comme moi-même, vous êtes sensibles à ce mouvement de révolte de l'être qui refuse de prendre conscience de lui-même sous la forme d'une dépendance et d'une soumission. A quoi cela servirait-il qu'il y ait une création serve, esclave ? Elle n'aurait aucune espèce de sens au regard de l'esprit.

Et au fond le Christ, dans cette équation « aux yeux de Dieu, l'homme égale Dieu », dans cette équation le Christ résout précisément cette crise la plus profonde, Il résoud l'interrogation qui nous jette dans la révolte ou dans une soumission servile parce que le Visage de Dieu se révèle justement à travers Lui sous son jour absolument nouveau.

Au fond, Nietzsche voyait, il voyait dans ses moments de révolte, il voyait dans ce désir d'être le seul arbitre de lui-même et le créateur de toutes les valeurs, il voyait la seule manière de se poser dans l'existence sans être esclave, et Dieu lui apparaissait congénitalement comme un faiseur d'esclaves : admettre Dieu, c'était admettre la soumission, la dépendance, la servitude ! et il ne pouvait concevoir en effet la grandeur humaine que dans cette ligne pyramidale où l'on grimpe par dessus sa tête, où l'on émerge au dessus des autres et on les écrase de sa propre grandeur.

Le Christ dénoue ce noeud tragique parce qu'il nous révèle de Dieu un visage totalement nouveau, un visage de démission, de dépouille­ment et de pauvreté.

Si Dieu est Dieu précisément parce qu'il ne possède rien, parce qu'il est tout don, parce qu'il n'est pas accroché à soi, parce qu'il n'est pas rivé à Son existence, parce qu'il ne fait que la donner, alors nous entrevoyons une autre manière, plutôt un autre aspect de la grandeur, une grandeur qui est unie intimement à la plus profonde humilité parce que c'est une grandeur de don, une grandeur d'amour, une grandeur où l'on s'évacue de soi, où l'on devient un espace illimité pour accueillir l'autre.

Et ceci me parait justement infiniment considérable parce que cela va jusqu'à la racine de nos aspirations, de nos ambitions : nous vou­lons une grandeur infinie, nous ne voulons jamais nous arrêter dans nos aspirations et nous butons toujours finalement contre un faux infini, celui que l'on construit en s'exaltant dans un délire paranoï­aque où l'homme se met sur le pavois et veut absolument pour témoins de sa grandeur les êtres qu'il a réduits en esclavage.

Toutes les grandeurs humaines, toutes les grandeurs de chair, comme dit Pascal, sont construites justement selon cette ligne pyramidale où, au sommet, trône un être qui regarde les autres de haut en bas et qui les écrase de son mépris. C'est le contraire dans la grandeur divine. »

(à suivre)

Note : le véritable amour ne peut pas supporter que lui demeure inférieur celui qu'il aime. Dieu, parce qu'infiniment aimant de l'homme, veut donc qu'il devienne son égal, cette égalité s'opère quand l'homme devient membre de l'Eglise. Chaque membre de l'Eglise est l'Eglise toute entière.

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