Retraite à Timadeuc, du 13/09/2009 au 19/09/2009

Intervention du père abbé Paul Houix, le mercredi 16 septembre 2009

Deuxième partie : la théologie de Maurice Zundel.

Depuis j'ai beaucoup lu Zundel, alors qu'à ce moment on n'avait qu'un bouquin. J'ai beaucoup lu Zundel, j'ai beaucoup lu. Dès que j'ouvre Zundel n'importe où, tout de suite, je consonne à ce qu'il dit. Et ce qui m'a bouleversé vraiment, c'est de constater que cette phrase « on cesse de se regarder », c'est vraiment une phrase clef qu'il répète partout. Je vais vous citer des passages. J'ai ici « Le problème que nous sommes », un livre merveilleux qui est mon livre de base. Donc ne pas se regarder. Je vous lis quelques passages de Zundel :

« Le témoignage de Jésus éclaire de la manière la plus profonde et la plus émouvante le mystère. Jésus nous apprend que Dieu n'est pas une puissance solitaire qui se regarde, qui se repaît d'elle-même, qui crée un monde qui ne lui est rien, en l'assujettissant à ses décrets, mais que Dieu est une éternelle communion d'amour, que Dieu ne prend pas possession de lui-même d'une manière possessive, mais d'une manière désappropriante, que Dieu est Dieu précisément parce qu'il donne tout, que Dieu ne subit pas son existence, mais qu'il la donne, que Dieu, en un mot, est libre de lui-même. »

Ça c'est une des grandes clefs théologiques de Zundel. Dieu est libre de lui-même. Il nous a prêché, il nous a fait une homélie à la messe, cette homélie est magnifique. Elle est aux pages 213 et suivantes du livre « Fidélité de Dieu et grandeur de l'homme ». Il dit :

« Dieu décolle éternellement de Lui-même, qu'Il n'a pas d'adhérence à soi, qu'Il ne peut pas Se regarder, parce que, en Lui, le Regard est une relation subsistante à l'Autre, qu'Il ne peut pas S'aimer, parce que, en Lui l'Amour est une relation à un Autre, parce que tout est désapproprié, la connaissance comme l'amour, parce que Dieu, enfin, est infiniment libre de Lui-même. » Il a eu cette phrase extraordinaire : « C'est là la Perle du Royaume, C'est là le Joyau incomparable ! C'est la Nouveauté imprévisible, inépuisable ». Et je l'entends encore crier : « c'est un AUTRE DIEU ! » C'est fort cela ! Un autre Dieu ! « Qui aurait songé à un tel Dieu ? Qui aurait pensé que Dieu est Dieu PARCE QU'IL N'A RIEN ! Que Dieu est l'anti-possession et l'anti-narcisse par essence. »

L'autre jour j'étais là quand le père Debains disait que le père Zundel apporte une nouvelle théologie parce qu'effectivement malgré tout, nous étions marqués par une théologie d'un Dieu tout puissant. D'un Dieu dominateur. Le Dieu qui écrase, le Dieu qui domine. Et Zundel dit non, non, non, le Dieu c'est Dieu crucifié, donc c'est le Dieu qui ne peut pas nous posséder. C'est un Dieu qui ne peut que nous aimer, et qui attend de nous une libre réponse, donc Dieu est impuissant devant l'homme.

Il a toujours répété la même chose. Il a répété sans cesse les mêmes histoires. « Dieu est Dieu parce qu'il n'a de prise sur son être qu'en le communiquant. Dieu est Dieu parce qu'il ne peut rien posséder. Parce qu'il ne peut pas se regarder d'un regard de complaisance puisque qu'en Lui ce regard sur soi est un regard vers l'autre. Le Père n'est que ce regard vers le Fils, qui n'est lui-même que ce regard vers le Père. » C'est étonnant, car figurez-vous que dans notre tradition cistercienne, c'était écrit que les frères ne faisaient pas de sermon le jour de la sainte Trinité. Pourquoi ? A cause de la difficulté du sujet ! Donc on évitait aux moines de faire une homélie parce que c'était trop compliqué de parler de Dieu. Evidemment, si on parle de Dieu comme le Dieu d'autrefois, Père, Fils, Esprit Saint et après ? Tandis que maintenant, j'ai une joie immense à faire une homélie le jour de la Trinité ! Parce que je parle comme Zundel, je cite Zundel : le Père n'est que ce regard vers le Fils, qui n'est lui-même que ce regard vers le Père dans la respiration totale de l'Esprit Saint, c'est la grande icône de Roublev.

C'était en 1971, je cite : « Quand nous pensons à nous-même, c'est toujours à l'intérieur de ce moi préfabriqué qui est notre véritable prison. Nous n'avons une prise de conscience libératrice que lorsque nous cessons de nous regarder. Et que nous sommes saisis tout entier par cette présence qui nous ouvre la porte de nous-même et nous fait passer du dehors au-dedans ; mais ces moments sont aussi rares qu'ils sont précieux ».

En six lignes on résume Zundel. Il répète toujours la même chose. « Cependant, c'est à travers eux [ces moments] que nous prenons conscience de notre véritable liberté et que nous comprenons ce sentiment d'inviolabilité qui est le premier jaillissement de notre humanité. »

C'est quelque chose de très fort, qu'il a répété sans cesse : l'homme est inviolable, parce que il y a toujours, au plus profond de l'homme, il y a toujours ce que Paul Claudel appelait ce point sacré qui dit Pater noster. Il y a une page merveilleuse de Claudel qui dit que dans la prostituée la plus affreuse, dans l'ivrogne le plus ignoble, il y a toujours ce point sacré qui dit Pater noster. Et c'est cela que nous devons retrouver en nous, et retrouver dans les autres, et c'est cela qui rend possible la relation. Qui n'est pas une relation de possession, mais une relation d'amour.

« Alors rien ne peut nous éclairer plus profondément que la révélation en Dieu d'une prise de conscience purement altruiste. Où se connaître, c'est ici être éternellement tourné vers l'autre, c'est-à-dire, ne se connaître que dans l'autre, et pour lui. » Je ne me lasse pas de répéter ces choses là.

En 1973, je cite : « Notre regard sur la création se modifie radicalement : si Dieu est totalement libre de lui-même, s'il ne se regarde jamais, si son regard est toujours un regard vers l'autre, le Père vers le Fils, le Fils vers le Père, dans l'embrasement du Saint Esprit, Dieu ne peut vouloir qu'un univers libre ! Libre ! Un univers qui va se décider en face de Lui, Dieu un univers qui va même être son Dieu. »

Vous voyez, je trouve étonnant que, spontanément, le père Zundel, alors que je lui demandais de prier pour moi pour que je reste dans l'humilité, que spontanément, comme un jaillissement de lui-même, il ait dit : « Non ! Non ! Ça n'a aucun intérêt ! » Que vous soyez humble on s'en fou, ce n'est pas le problème. « Dans la joie ! » Dans la joie, parce que on communie à la joie du Père, qui est tout entier don de soi au Fils, et à la joie du Fils qui est tout entier don de soi au Père, et à la joie de l'Esprit Saint, qui est la communion du Père et du fils.

Donc on doit vivre, dit Zundel, dans la joie. Mais ça suppose d'accepter d'être complètement sorti de nous-mêmes, de ne plus s'appartenir, d'être passé du moi possessif au moi oblatif. Dans la joie, parce que dans la joie on cesse de se regarder. C'est une leçon terrible qu'il m'a donné ; Zundel, qui est vraiment un vrai mystique, un vrai prophète, a tout de suite réalisé, qu'en demandant l'humilité, j'étais encore en train de me regarder, de me contempler. Et il me dit : « ça n'a aucun intérêt, mon petit père. Aucun ! Arrêtez de vous regarder. Regardez le Père, comme le Fils regarde le Père, comme le Père regarde le Fils. »

Lors d'une conférence ici à Timadeuc, Zundel dit : « Cette affirmation du droit au bonheur humain, nous n'allons pas la contester, bien entendu; mais elle repose sur un porte-à faux évident; elle repose sur cette équivoque fondamentale : De quel Dieu parlons-nous ? Et, à quel homme ? »

Ça a été la grande question de Zundel : de quel Dieu parlons-nous et de quel homme parlons-nous.? C'est pour cela qu'il est très moderne. Car à mon sens la question majeure, qui me travaille de plus en plus : quel Dieu et quel homme ? Si nous avons une image fausse de Dieu, nécessairement nous aurons une image fausse de l'homme. Nous ne saurons pas ce que c'est que l'amour. Il dit : « Il est évident que si la morale n'est pas une mystique, si la morale n'est pas une promotion pour notre humanité, s'il ne s'agit pas d'un problème métaphysique, s'il ne s'agit pas d'une ontologie créatrice, on comprend en effet cette levée de boucliers contre l'encyclique "Humanae vitae". Nous sommes dans un climat où l'on perçoit qu'une mutation est indispensable : il faut changer de dieu en un mot ; - changer de Dieu ! « Il faut arriver à retrouver ou à découvrir le DIEU intérieur, le Dieu-Trinité, le Dieu-Liberté, le Dieu qui est le seul chemin vers nous-mêmes, le Dieu qui nous promeut à une grandeur infinie qui est la sienne. Et sans doute ce qui manque le plus aux catholiques, dont nous ne pouvons pas soupçonner la bonne-foi, aux prêtres, aux religieux, aux religieuses, à toutes ces personnes qui s'agitent, qui contestent, qui souffrent, qui s'en vont, qui claquent la porte, qui dénoncent, qui se montrent à la télévision, » (vous savez c'était en 1973) « qui étalent leurs cas de conscience et qui protestent contre la servitude à laquelle on veut les soumettre, au nom d'une liberté humaine qui relève finalement des Droits de l'Homme. » Mais Zundel dit : on se trompe radicalement, parce qu'on s'est trompé de Dieu.

Dans le livre de la retraite de Timadeuc, il a passé une conférence entière, une heure, à nous dire des histoires. Et des histoires qu'il a racontées partout ! J'aimerais bien que quelqu'un fasse un bouquin où il n'y aurait uniquement que les histoires de Zundel, telles qu'il les a racontées. C'est toujours la même histoire, mais les mots sont différents.

- père Bernard de Boissière : "on en a repéré une centaine, et il était question d'en faire une livre, mais il n'est pas encore fait malheureusement."

Abbé Paul Houix : Il y a de très belles histoire, en particulier celle de Oscar Wilde qui est envoyé en prison, Oscar Wilde qui était un lord anglais qui va en prison et tout le monde se moque de lui, et tout le monde a honte de lui, et voilà que quand il passe, il y a un ami qui s'avance et qui s'incline devant lui. C'est tout. Et « Au bout d'une année, un travail se fait qui justement s'accroche à ce geste de respect que lui a témoigné cet homme unique qui s'est détaché de la foule et qui s'est incliné sur son passage. Alors la lumière se lève; il se dit : Mais comment ! Il y a eu quelqu'un qui a cru en moi ! » (1)

Il y a aussi cette histoire fameuse très courte : comme Baudelaire écrit à Flaubert pour lui demander de l'aider à entrer à l'académie française. Réponse de Flaubert que Zundel a répété sans arrêt : « Pourquoi vouloir être quelque chose, alors qu'on peut être quelqu'un ?» (1)

C'est une phrase que je répète souvent. Et il a très souvent dit : il y a un personnage, mais il n'y a personne. C'est terrible cela. Et pour nous, même pour moi père abbé, quelque part je suis un personnage. Quand je suis invité, on me met en-tête, on me fait parler : un personnage. Mais ce n'est pas cela, ça n'a aucun intérêt, aucun.

Donc une conférence entière à nous raconter des histoires, mais avec toujours ce même désir de nous faire prendre conscience que notre valeur est une valeur d'intériorité. Que nous sommes des êtres habités. Et donc que notre corps d'homme et de femme est une dignité, est une valeur, d'où cette magnifique conférence sur la chasteté. C'est pour cela qu'il est très moderne. Il a une parole pour notre temps. Quand on voit toutes les sottises qu'on dit aujourd'hui sur le célibat, sur la chasteté, sur tout, lui il a la réponse. C'est lui qui a raison. C'est tellement beau d'être homme, c'est tellement beau d'avoir un corps, pas n'importe quoi, un corps d'intériorité, un corps habité. Tu es habité. Et quand on dit cela aux jeunes, ils nous écoutent. Parce qu'ils vivent dans un monde tellement extériorisant ! Tellement extériorisé ! Dans le monde du personnage, et pas de la personne !

Sa première conférence s'est terminée comme ceci. Elle s'intitulait « qu'est-ce que l'homme ». Il a voulu nous poser un premier jalon. « Il nous entraînera très loin dans la découverte de notre humanité, et par conséquent dans la découverte du Dieu qui nous habite. Mais il était important - il est important - que nous nous mettions d'accord sur cette expérience initiale de l'Homme, qui est le sentiment admirable de son inviolabilité. Je pense que rien n'est plus fort, rien n'est plus évident, rien n'est plus universel. C'est là que commence proprement l'expérience de l'homme : quand l'homme refuse d'être un instrument; alors du même coup il revendique d'être la source et l'origine de ses actes. Alors il commence à s'éveiller à sa véritable dimension, il commence à entrer dans la merveilleuse aventure que nous avons à courir, et qui peut se résumer en un mot : SE FAIRE HOMME. » C'est à la fin de sa première conférence. (2)

D'où sa fameuse phrase : « croyez vous en Dieu ? Ce n'est pas la question ! Croyez-vous en l'Homme ? » Zundel voulait réaliser l'homme. Parce qu'il savait que l'homme était crée à l'image de Dieu, et que plus l'homme est Homme, plus il peut rencontrer Dieu.

Mais vous savez mieux que moi sans doute, quel prix il a fallu qu'il paie pour devenir l'un des prophètes de notre temps. Car s'il y a un homme qui a été sali, écrasé, humilié, c'est bien lui. Il a vraiment été rejeté. Il a terminé sa vie dans une petite paroisse comme petit vicaire en Suisse.

Il y a deux raisons à mon sens. La première raison est que Zundel malgré tout est compliqué. Ou plutôt il est simple, mais pour le comprendre il faut une clef. Et si on n'a pas la clef, on butte. On butte, on ferme le bouquin et on va voir ailleurs. Mais si on a découvert la clef, à ce moment là on rentre dans un château intérieur, et là on se promène. Donc la première raison est qu'il est compliqué, et la deuxième raison, à mon sens, c'est qu'il nous entraîne sur un sacré chemin ! Et donc on peut avoir peur de se lancer dans l'aventure.

Parfois il fait peur. Comme on a peur de l'amour ! Voilà ce que j'avais à vous dire.

(À suivre)

Note (1) : Conférence Abbaye Cistercienne de Timadeuc Lundi 9 Avril 1973 matin.

Note (2) : Conférence Abbaye Cistercienne de Timadeuc Lundi 2 Avril 1973 soir.

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