Retraite à Timadeuc, du 13/09/2009 au 19/09/2009

Intervention du père abbé Paul Houix, le mercredi 16 septembre 2009

Au cours de la retraite sur l'écoute de Maurice Zundel qui s'est déroulée à l'abbaye de Timadeuc en septembre dernier, le père abbé Paul Houix a bien voulu rendre témoignage de sa rencontre personnelle avec Maurice Zundel, lors de la retraite que celui ci a conduite à Timadeuc en avril 1973.

Nous vous proposons, dans sa spontanéité, son caractère d'oralité et avec son autorisation, l'intervention du père abbé qui a marqué en profondeur tous les retraitants présents. Et pour ceux qui seront saisis, touchés ou subjugués par la force de ce témoignage, nous vous recommandons la lecture du livre "La brisure du coeur" - Paul Houix, Ed. Desclée de Brouwer, collection Voie spirituelle.

Cette intervention du père Paul Houix vous sera donnée en trois parties :

Première partie : rencontre avec Maurice Zundel

Deuxième partie : la théologie de Maurice Zundel.

Troisième partie : échanges avec les retraitants.

Première partie : rencontre avec Maurice Zundel

- Père Paul Debains : nous sommes aujourd'hui au milieu de notre retraite. Nous sommes très heureux d'accueillir le père Paul Houix. Je le remercie déjà de l'entendre nous parler de Zundel.

- Abbé Paul Houix : je suis très heureux de vous rencontrer comme père abbé. J'espère que votre retraite se passe bien. Et c'est surement une grâce pour nous puisque effectivement nous avons eu la chance, la grâce, le bonheur, d'accueillir le père Zundel parmi nous en 1973 pour une retraite. D'ailleurs on vient de sortir un bouquin « Fidélité de Dieu et grandeur de l'homme » [sur cette retraite en 1973] je n'étais même pas au courant.

Je voudrais vous parler ce matin de ma rencontre avec le père Zundel, qui a été pour moi quelque chose de très important, j'allais dire de presque décisif alors que, quand il est arrivé, je vous avoue que je ne connaissais strictement rien de lui. Je savais qu'il existait, mais comme il avait été prêcher à Bellefontaine, je me suis précipité dans la bibliothèque pour chercher un livre du père Zundel, nous avions un livre à cette époque là, c'était « Morale et mystique » que j'ai lu, je n'ai pas compris grand-chose d'ailleurs. Quand il est arrivé, c'est le frère Marc qui est allé le chercher à la gare de Rennes. C'est déjà intéressant de voir comment ça c'est passé. Le père Zundel arrive avec sa soutane blanche et sa cape noire. Et le père Marc lui demande s'il avait mangé. - Non ! - Alors le père Marc emmène le père Zundel au restaurant de la gare de Rennes, avec sa grosse valise. Alors qu'il y avait un monde fou, le père Zundel se met debout, fait un grand signe de croix, et il se met à prier longuement dans le restaurant. Le père Marc était un peu surpris. Ça à commencé comme cela. Et quand il est arrivé chez nous, je le vois très bien arriver au chapitre. Déjà là c'était quelque chose d'intéressant parce que il avançait très lentement, les yeux baissés, le visage intériorisé. Apparaissait un homme qui était totalement présent, mais en même temps radicalement absent. Et durant toute la retraite ça a été mon expérience. Un homme vraiment présent, par sa parole, une parole de feu, et en même temps apparemment absent. Il nous a fait des conférences de trois quart d'heure, les yeux fermés. Au bout de trois quart d'heure, il partait, il avait fini, sans montre, sans rien. Un homme très curieux, et je crois que tout son être, toute sa personne, criait le mystère d'un homme présent et absent. Je crois que c'est le mystère même de Dieu. Dieu est à la fois présent et absent. Présent dans l'absence, absence dans la présence. Ou plutôt Dieu est un Dieu caché. Jean Paul II a crié aux jeunes au Bourget, il le faisait exprès manifestement : « le problème de l'absence de Dieu ne se pose pas ! » Il voulait dire que Dieu n'est pas absent mais caché. Dans Zundel on avait cela. On avait à la fois un homme présent et absent.

Les premières conférences, je vous l'avoue en toute simplicité, je n'ai pas compris grand-chose. Je l'écoutais, je le regardais, il était fascinant, mais je me disais : « de quoi il parle ? De quoi il cause ? » Jusqu'au moment où il a commencé par citer St Augustin, dans sa deuxième conférence qui s'intitule : « Comment l'homme se retrouve. Rencontre avec un Dieu intérieur ». Il cite Augustin : « tu étais avec moi, je n'étais pas avec toi, tu étais dedans, et j'étais dehors. » Il dit : « Je pense qu'il est difficile de trouver une expression plus noble, plus profonde, plus humaine, plus universelle,... » Le style de Zundel ! Il avait un style extraordinaire, ça parlait, ça parlait... Il dit, pour dire un événement essentiel, la fameuse phrase d'Augustin dans les Confessions : "Tard je t'ai aimée, beauté si antique et si nouvelle, tard je t'ai aimée et pourtant tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors où je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que tu as faites, tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec toi".

Cette phrase d'Augustin qu'il a cité sans arrêt. Il n'y a pas une conférence, pas un texte de Zundel, où il ne cite pas cette phrase : « tu étais dedans et j'étais dehors. » Donc dès le départ il nous situait dans une plongée audacieuse. Cette plongée, on pressentait qu'elle était libératrice, mais elle était difficile. Car de quoi s'agit-il ? Il s'agit de rien d'autre que d'entrer dans son temple intérieur, d'entrer dans son cœur profond, ce cœur habité par l'Esprit. Zundel voulait crier à l'homme : homme, sais-tu que tu es un sanctuaire ? Homme, sais-tu que tu es habité ?

A mon sens, Zundel c'était vraiment l'aventurier des profondeurs. Il fallait le suivre dans cette aventure d'intériorité ! Et cette descente était difficile, parce que, parfois on l'entendait à peine, sa voix était un murmure entrecoupé de longs silences, et puis tout d'un coup, il se mettait à hurler, surtout quand il voulait parler du vrai Dieu. Je l'entends encore dire : « ça, c'est le vrai Dieu ! » Et même il ajoutait, il a souvent dit cela : « c'est un nouveau Dieu ! ». Zundel voulait nous faire rencontrer cette présence intérieure, captivante, qui arrache l'homme à ce qu'il a appelé son moi possessif, son moi préfabriqué. Je me suis fais une note personnellement, sur laquelle j'ai relevé toutes les expressions où Zundel parle à la fois du moi possessif et de l'autre moi. Le moi positif et le moi négatif.

Moi fantôme ; moi préfabriqué ; moi biologique ; moi primaire ; moi instinctif ; moi brut ; moi propriétaire : moi résultat ; moi objet ; moi limite : moi pesanteur ; moi fermeture ; moi parasitaire ; moi complice ; moi cosmique ; moi robot ; moi passionnel ; moi infantile ; moi fictif ; moi narcissique ; moi cupide ; moi animal. Et même moi zéro.

A côté il y a l'autre moi, il y en a beaucoup moins, je trouve.

Moi nouveau ; moi autonome ; moi origine (c'est une de ses grandes expressions, il faut que l'homme se fasse origine) ; vrai moi ; moi ouvert ; moi relatif ; moi authentique ; moi universel (c'est une intuition de Zundel que plus l'homme se trouve lui-même « moi », il devient, il peut devenir un moi universel) ; moi solaire (c'est beau cela) ; moi dignité (le mot dignité revient chez lui très souvent) ; moi sujet ; moi divin ; moi intérieur ; moi source (ça c'est aussi une des grandes expressions de Zundel : devenir source de sa propre vie) ; moi créateur.

Pour Zundel il fallait passer du moi possessif au moi oblatif. C'est toute l'aventure humaine. Le moi préfabriqué. Et alors cette parole tombait dans un silence contagieux. Ce qui était étonnant dans le chapitre c'est qu'on sentait que le silence devenait de plus en plus dense, profond. Mais comme si Zundel avait senti qu'il y avait un danger énorme à se regarder, contemplatif j'allais dire, alors là il se mettait à rugir : un prophète, et il nous arrachait à nous mêmes. Et donc au fur et à mesure que la retraite avançait, j'avais l'impression que le chemin devenait abrupt. Parce que la vocation de créateur n'est refusée à personne, nous sommes tous appelés à devenir un temple d'intériorité, habité, à vivre ce sanctuaire d'inviolabilité, mais il faut avouer que ce sanctuaire là ressemble étrangement au crucifié du Golgotha. Tout basculait lorsqu'il commençait à parler de ce grand mot qu'il a utilisé partout : la désappropriation. Se désapproprier. On n'est pas propriétaire de soi. On est désapproprié, on est enlevé à nous-même. Comme Jésus sur la Croix. Et donc il faut vivre un dépouillement total pour que surgisse en nous, dans ce vide absolu, que se lève en nous la figure de l'homme nouveau, l'homme livré à Dieu. C'est vraiment le grand mot de Zundel, on est désapproprié. On n'est plus propriétaire de soi. On n'est plus propriétaire. « C'est cela, Dieu : la désappropriation fondamentale dans le brasier de l'éternelle trinité. » C'est cela Dieu, pour lui. Et j'avais conscience pour ma part qu'au fur et à mesure que la retraite avançait, Zundel nous proposait le crucifié aux bras crucifiés. Le crucifié aux bras crucifiés par les clous libérateurs ! Et c'est cela notre vocation. Devenir libre ! Dans la plus radicale dépossession, comme le serviteur qui marche vers la loi à travers le feu du calvaire !

La théologie de Zundel est à la fois une grande théologie de la résurrection, l'homme nouveau, l'homme solaire, et en même temps une profonde théologie de la crucifixion, du calvaire. Il y a toujours les deux chez lui.

Alors, au fur et à mesure que la retraite avançait, je me suis dit : il faut que j'aille voir cet homme. Au début je n'y allais pas, parce que je n'y comprenais rien. Je comprenais des mots, mais je ne voyais pas l'expérience et c'est au bout de deux ou trois jours que j'ai commencé à être passionné par cet homme et que je me suis dit : il faut que j'aille le voir. Donc j'ai été voir le père Zundel. Ça restera pour moi un des moments décisifs de ma vie, parce que, sans trop vous dire de secret, j'étais à ce moment là dans une phase un peu difficile, je traversais une période - vous savez dans la vie monastique il y a toujours des moments difficiles où il faut reprendre le chemin de l'amour - j'ai traversé pendant un an ou deux des moments difficiles, en particulier au niveau de l'obéissance, j'étais sorti de cette période, et je vais le voir, et je lui raconte mon histoire. Alors, le spectacle était le même, il était dans son fauteuil, engoncé, les yeux fermés, il ne bougeait pas. Est-ce qu'il dormait ou ne dormait pas on ne savait pas trop. En fait, il ne dormait pas du tout, il écoutait mais ne disait strictement rien. Je parlais et il ne disait rien. Et à la fin, je me suis levé, et devant lui je lui ai dit « père Zundel, je voudrais que vous priiez pour moi pour que je reste dans l'humilié ». Tu parles d'une prière ! Je ne sais pas pourquoi j'ai dit cela ! Peut-être que comme j'avais traversé une période difficile et que j'en étais sorti, j'étais heureux, peut-être que je sentais que j'avais besoin de vivre d'avantage dans l'humilité. Et à ce moment là il s'est passé une chose absolument extraordinaire. Il a bondi littéralement de son fauteuil, il a jeté les bras au ciel et il m'a dit : « Non ! Non ! Non ! » J'étais complètement pétrifié, anéanti, je me suis dit : mais qu'est-ce que je lui ai raconté ? A ce moment là il a ouvert les yeux, et sur son visage il y avait ce sourire mystique, ce sourire étonnant, ce sourire spirituel, de tendresse. Il me dit : « dans la joie ! dans la joie, on cesse de se regarder. » Je suis parti. Je suis parti avec cette phrase étonnante, « on cesse de se regarder ». Il me disait : « c'est très bien mon petit père, vous avez vécu une grâce, vous avez été sauvé par Dieu, vous êtes toujours là, vous êtes heureux d'être moine, mais maintenant il y a un risque énorme c'est que vous passiez votre temps à vous regarder. Et ça n'a aucun intérêt. » (à suivre)

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