Suite 5 de la 2ème conférence donnée au Cénacle de Paris en 1971.

Dans l'agonie de Jésus-Christ, dans Sa Passion, dans Sa solitude, dans Sa désespérance, dans ce fait, comme dit Paul dans son langage inimitable, qu'il était "fait péché pour nous", qu'il a dû être le contrepoids de toutes nos défaillances et de tous nos refus d'amour, tout d'un coup éclate cette personnalité du mal, comme aussi, bien sûr, la personnalité du Bien.

Le Bien, c'est Quelqu'un à aimer ! nous ne sommes pas dans un système juridique, nous ne sommes plus sous la Loi, comme ne cesse de le proclamer Saint Paul, nous sommes dans une relation nuptiale. "Je vous ai fiancés à un époux unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure."

Et nous sommes ici au coeur d'une expérience qui est la nôtre : les blessures d'amour dans un foyer, les blessures d'amour entre époux, les blessures d'amour entre parents et enfants et réciproquement, sont évidemment ce qu'il y a de plus grave, ce qui atteint à la substance même des liens qui constituent la famille. Eh bien, ce sont les liens qui constituent l'univers : les liens qui constituent l'humanité, les liens qui nous relient à la source même de notre existence, sont des liens nuptiaux.

Le Bien est Quelqu'un à aimer avant d'être quelque chose à faire et le mal est une blessure mortelle faite à cet Amour, y compris l'enfer, l'enfer qui, dans sa figuration traditionnelle, exprime par le dehors notre responsabilité, et Dieu sait qu'il faut y tenir.

Refuser donc à l'homme d'être responsable, c'est tuer l'homme dans son germe, c'est nier l'homme dans son essence, c'est refuser toute cette dimension qui est devant nous, c'est refuser tout simplement d'exister.

L'homme est responsable, mais non pas devant un tribunal, il est responsable d'une Vie qui est confiée à sa vie, tellement que, finalement, l'enfer apparaîtra comme l'enfer de Dieu : "Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde. Il ne faut pas dormir pendant ce temps-là."

Et il est sûr qu'il y a là de nouveau une expérience que nous pouvons vérifier à chaque instant : Où est le Mal ? Malraux l'a indiqué dans ses Anti-mémoires, il a mis en valeur le caractère le plus horrible des camps de concentration d'être non pas simplement un lieu où l'on est privé de tout ce qui constitue le confort de la vie mais un lieu où systématiquement on est humilié. Ce qu'il a dénoncé, c'est une volonté de rendre l'homme méprisable à ses propres yeux, comme ce prêtre belge qui raconte dans son livre "J'ai subi le lavage de cerveau" où, les mains liées derrière le dos, dans des menottes inextricables, les pieds enchaînés, il devait prendre sa nourriture en la lapant dans une écuelle et, comme elle était extrêmement parcimonieuse, comme beaucoup s'en échappait sur le sol, condamné à lécher sur le sol cette nourriture indispensable à sa survie.

Cette volonté de traquer l'homme au plus intime de soi, de l'humilier à ses propres yeux, de l'amener à se mépriser, à se dégoûter de lui-même, Malraux le dénonce comme l'entreprise la plus mortelle, la plus inique, la plus sauvage.

Et nul ne sait comment cette dignité n'est pas touchée dans le monde des malades, dans l'univers des lépreux, des cancéreux, des aveugle. Dans le monde voué à la souffrance physique on peut trouver la dignité, la grandeur, le dépouillement, la générosité, l'héroïsme de l'amour ! on n'est pas disqualifié dans son être intime par la maladie ! Le mal essentiel, finalement, c'est le mal de Dieu.

Si il n'y avait pas en nous une Présence infinie, si nous n'étions que des punaises et des chacals, si nous n'étions qu'un objet, si il n'y avait pas en nous cette intériorisation divinisable, si nous n'étions pas le sanctuaire d'une Présence infinie, il n'y aurait pas de Mal.

Nous voyons d'ailleurs que le mal, la frontière du mal, recule toujours davantage. On est de moins en moins sensible au mal, on se donne de plus en plus de jeu. On fait finalement ce que l'on veut, croyant par là atteindre sa liberté alors que l'on atteint simplement à un esclavage de plus en plus total ! Mais c'est inévitable parce que la frontière du bien et du mal, elle ne peut se tracer qu'en fonction de cette création nuptiale où Dieu se donne en s'engageant tellement à fond qu'il ne peut réaliser Sa Présence dans cette création qu'avec le consentement et avec la collaboration de celle-ci.

Le mal est donc le mal de Dieu : c'est Dieu qui est blessé quand Il n'est pas aimé. Quand Gandhi était réduit à la mort ou à peu près par ce jeûne, il n'était pas disqualifié, il était au comble de la grandeur, et toute l'Inde le savait, et les anglais le savaient, et finalement c'est cette grandeur qui a imposé la décision de le libérer.

Et nous revenons à notre conclusion de notre premier entretien : Révélation, Création, inachèvement de l'univers, échec de Dieu dans la Création, échec de Dieu en nous, tout cela constitue une seule et même révélation, celle qu'il faut attendre d'un univers fondé sur des relations inter-personnelles ou, ce qui revient au même, sur un lien nuptial, et c'est justement ce qui conditionne, dans une vie qui a pris conscience de cette Présence de Dieu, c'est ce qui conditionne son effort pour se surmonter, pour échapper à ses limites et pour accepter en les transcendant celles des autres.

Ce n'est pas la vue d'une récompense au-delà de la vie, parce que l'au-delà est au dedans, parce que le Ciel est en nous, parce que nous sommes axés sur l'éternité, parce que nous ne vivons réellement ici-bas que dans la mesure où nous sommes en relation avec le Dieu Vivant, parce que les seuls moments où nous atteignons vraiment le centre de nous-même sont ceux où nous sommes en dialogue avec Lui, c'est cela justement qui est le stimulant de notre générosité, non pas : "demain je serai en possession d'un plus grand bonheur ! non pas : après ma mort je jouirai d'une situation privilégiée ! parce que la mort est déjà vaincue aujourd'hui dans la mesure justement où je me libère de mes déterminismes cosmiques et où j'établis mon existence sur ce centre de gravité où en moi la Présence est « nous ».

Mais ce qui nous empêche de donner carrière à nos convoitises, c'est cela, c'est qu'il est engagé, c'est qu'il peut mourir en nous, c'est qu'il est en agonie jusqu'à la fin du monde et qu'il le sera tant qu'il y aura une créature quelque part qui se refuse à l'Amour.

Dieu ne pourra jamais être une espèce de père indifférent qui dit : "Bon, il a fait ses fantaisies, il s'est perdu, c'est sa faute ! qu'il en porte les conséquences !" parce que Dieu est engagé jusqu'à la mort dans toute créature et que la défaite de la Création, c'est son propre échec.

Nous le sentons bien dans nos relations humaines quand nous blessons un autre, quand nous poussons notre prochain au désespoir, quand nous sentons qu'un être est affalé, qu'il est livré à ses propres ténèbres, nous sentons bien que la seule intervention possible, c'est de lui révéler l'Amour, c'est de lui rendre présent au fond de lui-même cette attente éternelle,, ce que nous ne pouvons faire que dans une entière démission de nous-même.

Le regard du Christ dans notre vie, la révélation du Christ, ce témoignage qu'il rend à la Trinité, ce retour aux sources éternelles, à cette première origine de toute créature dans la divine pauvreté, tout cela modifie toute notre vision du monde, de l'histoire, de la révélation, de la création et de ce mystère du mal qui nous torture.

Mais il n'y a pas de réponse, en effet, autre que celle-là, autre que celle que nous donne l'agonie de Jésus Christ, autre que celle que nous donne Sa Crucifixion. » (à suivre)

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