Suite 4 et fin de la 1ère conférence donnée au cénacle de Paris en janvier 1971.

Le levier essentiel. L'issue, c'est que Dieu soit au cœur de l'homme le ferment de sa libération. Un appel à une libération totale

« De quel Dieu parlons-nous ? Et de quel homme ? Je ne cesse de poser cette question. S'il s'agit encore de l'homme qui n'est pas libéré, qui n'est qu'un complexe de déterminismes et de passions, de l'homme qui a de lui-même une vision spéculaire dans le miroir, il n'est pas apte à créer un monde nouveau ! il peut renverser les structures, il ne pourra pas créer un monde humain qui ne peut surgir qu'à l'intérieur de chacun par cette libération radicale qui fait de chacun une valeur universelle.

Et il est clair que, lorsqu'on entre peu à peu dans ce dialogue où on perçoit l'Autre en soi comme une Présence qui ne s'impose jamais, que l'on découvre seulement dans les plus profondes régions du silence, il est clair qu'on échappe totalement au sentiment de dépendance : il y a alors une relation nuptiale, il y a une relation réciproque, il y a un engagement de Dieu. Voilà un terme qui est capital.

Ce qui est une pierre d'achoppement dans la conception des dix pre­miers livres de la Bible, et au fond jusqu'à l'avènement de Jésus- Christ, c'est que Dieu n'est pas engagé, Il reste dans sa gloire, Il reste dans sa puissance triomphante quel que soit le destin de l'homme. L'homme court des risques infini, Dieu n'en court aucun !

Dans la perspective du Nouveau Testament, dans l'expérience, dans le témoignage et dans la présence de Jésus-Christ, Dieu risque tout, comme nous le verrons plus avant, Il risque tout parce qu'il est engagé totalement ! et nous l'expérimentons à chaque instant du jour ! si Dieu passe, si nous avons à certains moments le sentiment de Sa Présence, si Sa Présence nous envahit et nous comble à travers la tendresse humaine, à travers l'art, à travers la science, à travers les spectacles de la terre, si, à certains moments nous nous sentons allégés du poids de nous-même, nous avons parfaitement conscience que cette Présence se fait jour précisément dans la mesure où nous-même sommes libérés, ne fut-ce qu'un ins­tant, de nous-même ! Le destin de Dieu dans l'histoire et dans la création est justement strictement conditionné par notre fidélité.

Dieu n'apparaît que dans la mesure où l'homme transparaît, du moins Le laisse transparaître, Le laisse transparaître ! ... Et dès que l'homme éteint sa transparence et qu'il retombe dans son opacité, dès qu'il rejoint son vieux moi propriétaire, le nom de Dieu se stérilise, il ne passe plus aucune lumière.

Il y a donc un retournement que j'ai bien souvent signalé, un retourne­ment de toute la situation : c'est Dieu qui est mis en péril, c'est Dieu qui est menacé, c'est Dieu qui est fragile ! parce que, à chaque instant du jour, à chaque battement de notre coeur, dans toutes nos relations avec nous-même et avec les autres, c'est Lui qui est le premier concerné.

Il y a une nuance dans le contact humain, une nuance ! une nuance infiniment subtile qui est le chemin par où Dieu passe. Et comment cette nuance résisterait-elle quand nous laissons s'affirmer notre amour-propre, quand nous défendons avec bec et ongle notre moi menacé, Dieu disparaît derrière tout ce bruit que nous faisons avec nous-même ! et s'il en est encore question, c'est sous la forme d'un fanatisme qui représente une nouvelle servitude.

S'il y a une issue, c'est que l'homme soit, et que Dieu, précisément, soit au coeur de l'homme le ferment de sa libération car il est impossible que nous nous libérions seuls pour la raison que nous sommes tous pareils, que nous plongeons tous dans le même cosmos, que nous avons le même passé cosmique, que nous subissons les mêmes servitudes, que nous sommes tous préfabriqués et qu'il n'y a aucune raison de préférer les préfabrications de l'autre aux miennes. Je puis me libérer à travers un autre à condition qu'il soit justement sur la route de sa propre libération, à condition précisément que, ce que je veuille en lui, ce soit sa grandeur et son authentique liberté, alors nous ne faisons que graviter ensemble autour d'un même centre qui est intérieur à chacun et qui se situe à la racine même de notre être.

Il y a donc une issue en avant de nous dans cette réalité, dans cet univers qui n'est pas encore et qui nous concerne au premier chef. Il y a une issue dans la mesure où nous rencontrons au plus intime de nous-même cette liberté infinie qui est le seul Dieu que nous puissions concevoir depuis que nous en avons eu la révélation en Jésus Christ.

Et ce Dieu, nous venons de le percevoir, est un Dieu fragile parce qu'il n'est que l'Amour et que l'Amour ne peut qu'aimer et que, là où il n'y a pas d'amour, Il ne peut que mourir, mourir pour ceux qui refusent de l'aimer s'il persévère à les aimer.

Et finalement c'est cela qui nous ramène à cette région du silence en dehors de laquelle il est impossible de faire aucune découverte.

Ce n'est pas à travers les panneaux de la publicité, ce n'est pas à travers le tumulte d'une réputation sensationnelle que s'accomplit ce cheminement créateur au plus intime de nous-même, il faut ce silence, il faut être à l'écoute et c'est alors que l'on perçoit cette musique intérieure, c'est alors que l'on perçoit ce visage adorable, c'est alors que l'on rencontre cette Présence unique en dehors de laquelle il n'y a plus de Présence.

Et finalement c'est cela qui est le levier essentiel : la prise de conscience de cette Présence en moi, de cette Présence fragile et menacée, de cette Présence qui ne peut apparaître que si je la laisse transparaître, c'est cela le levier qui permet de surmonter tous les déterminismes qui nous entravent, c'est qu'il ne s'agit plus de nous ! nous sommes les porteurs d'un trésor infini ! une vie infinie est confiée à notre amour et nous décidons de son destin dans notre histoire chaque fois que nous posons un acte vraiment libre.

Et je pense que cette crise, bien sûr, elle aurait pris une toute autre tournure si, mais c'est là une hypothèse impossible puisque la crise n'aurait pas eu lieu du tout si on s'était mis en face de ce Dieu intérieur à nous-même ! car, dès qu'on Le rencontre au plus intime de soi, il est absolument impossible de ne pas s'effacer devant Lui. Comment laisser tomber un Dieu qui a le visage du suprême dépouillement, qui est la fragilité infinie et qui est en nous une attente éternelle ? Dès que je Le retrouve, je cesse d'être esclave de moi-même, je commence à émerger de mes déterminismes, je m'universalise, je rejoins les autres, sans violer leur clôture, à la racine même de leur être.

Si nous pouvons garder cette vision d'un Dieu qui est libre de lui-même, qui est Dieu parce que libre de Lui-même, si nous pouvons pénétrer dans cette prise de conscience infiniment altruiste, nous verrons qu'en effet, c'est cela la solution, l'unique issue, celle qui ne dégénère pas en paranoia, en exaltation folle et anarchique, et qui saisit vraiment le problème à sa racine. Car toute vie, finalement, ne s'est pas posée elle-même dans l'existence, elle ne peut être source et origine de soi qu'en se récupérant totalement sur le préfabriqué, ce qui n'est possible qu'en le donnant tout entier. C'est par là qu'elle décolle, qu'elle coupe le cordon ombilical qui la rattache à ce qui est derrière elle et qu'elle peut devenir cette vie ainsi donnée et offerte, un espace infini de lumière et d'amour.

Nous allons donc simplement garder, si vous le voulez bien, à travers la Trinité révélée dans le Christ, garder cet appel à une libération totale qui commence au plus intime de nous-même dans un regard vers ou sur ce Visage imprimé dans nos coeurs dont Augustin a dit ces mots que vous savez par cœur : "Tard je T'ai aimée, Beauté si antique et si nouvelle ! tard je T'ai aimée ! Et pourtant Tu étais dedans, c'est moi qui étais dehors ! où je Te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés que Tu as faites ! Tu étais avec moi, c'est moi qui n'étais pas avec Toi ! "

(fin de la 1ère conférence)

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