Suite 2 de la 1ère conférence donnée au cénacle de Paris en janvier 1971.

Passer du dehors au dedans est une opération extrêmement difficile ...

Reprise du texte : « Ce qui est passionnant, c'est ce qui n'est pas encore, c'est ce que nous avons à créer, c'est cet univers qui ne surgira que si nous entreprenons de le construire, c'est donc en avant de nous que se trouve le réel qui nous concerne et nous passionne. »

Suite du texte : « Si on s'attarde indéfiniment à scruter les mécanismes qui, de la bactérie à l'homme, scandent les étapes de l'évolution à coups d'accidents, comme le pense Jacques Monod, d'accidents et de hasards heureux, quel que soit cet itinéraire et quelles que soient ces précisions, c'est toujours du passé qu'il s'agit et non pas de ce maintenant à partir duquel nous avons, à nous créer, à nous créer dans notre dimension humaine en surmontant nos déterminismes et nos préfabrications pour devenir source et origine. Au fond là est le seul problème, j'entends le seul qui doit être posé, auquel nous ne pouvons échapper : puis-je émerger de mes préfabrica­tions ? Puis-je surmonter mes déterminismes ? Puis-je être autre chose qu'un objet ?

Objet, je le suis ! Animal, je le suis ! faisceau d'instincts, je le suis ! mais ne puis-je être autre chose ? Ne puis-je, comme disait Flaubert, de quelque chose devenir quelqu'un ? Est-ce qu'il y a en moi la possibilité de créer une dignité, de fonder une valeur, de devenir source et origine et ainsi de m'universaliser et d'atteindre les autres non plus du dehors, pas plus que moi-même d'ailleurs, de les atteindre comme moi-même en un centre qui nous serait commun à tous ?

La solution est difficile parce que justement il y a tant de solutions déjà données depuis que l'humanité existe, bien au-delà de l'histoire, dans la plus lointaine pré-époque, aussi loin que nous puissions nous documenter, nous voyons que l'homme s'est donné une réponse extérieure à lui-même.

L'homme a vécu d'abord collectivement - et il le fait peut-être de plus en plus, collectivement ! La singularité de l'esprit, la personnalité de l'âme, enfin ce secret infini d'une vie inviolable, n'a pas été très universellement perçu la plupart du temps. C'est la collectivité, c'est le clan, la tribu, c'est la cité qui a dû pour subsis­ter inventer les normes, se donner des lois, établir une discipline, créer une police et une armée, c'est-à-dire fonder une unité par le dehors, un dehors d'ailleurs de mieux en mieux accepté puisque l'ordre, finalement quel qu'il soit, est la condition de notre subsistance avec une projection, dans un ciel extérieur à l'homme, des divinités qui garantissent cet ordre.

L' homme a eu l'intuition, qui n'est pas méprisable, de l'insuffisance des normes policières, il a voulu fonder cette discipline civique sur des valeurs plus sûres, il a fait appel aux dieux comme aux garants de l'ordre et de l'unité et, bien sûr, ces dieux pouvaient d'autant mieux protéger la cité qu'ils étaient plus puissants et plus terribles, car la terreur qu'ils inspirent est simplement l'envers de la puissance qu'ils déploient. Plus ils sont terribles, plus ils sont capables de protéger la cité, de maintenir sa cohésion et de la défendre contre ses ennemis.

Et en Israël, je veux dire dans l'univers biblique, il n'en va pas autrement : nous avons là un destin collectif, d'autant plus collectif que l'immortalité n'est pas acceptée, ou plutôt n'est pas reconnue, et tout se joue sur la terre : si le bien doit être récompensé ici-bas et le mal châtié de même ici-bas, on comprend que ce qui compte, c'est la collectivité, c'est la postérité, d'où le désir passionné d'avoir des enfants pour poursuivre une vie qui se limite nécessairement aux dimensions de l'existence terrestre.

Ce dieu de la collectivité, il n'en faut pas médire non plus sans nuances. Passer du dehors au dedans, c'est évidemment l'opération qui fonde la vie de l'esprit mais c'est un passage extrêmement difficile et nul ne peut se flatter de l'avoir totalement accompli.

Il y a un ordre public nécessaire à l'épanouissement de la vie et il est certain qu'une anarchie complète, c'est l'impossibilité pour aucune valeur de se faire jour, sinon par le martyre qui accepte de se faire massacrer.

Et c'est cela qui, en ce moment, caractérise notre situation : un refus immense des autorités traditionnelles, un refus sinon cons­cient et exprimé, mais un refus non moins profond de Dieu en tant que Dieu constitue une autorité extérieure et une limite à notre auto­nomie. Et c'est pourquoi, dans les secteurs les moins turbulents de la chrétienté, comme on n'affronte pas le problème jusqu'en ses fondements, on se tourne vers une action humaine, on va vers l'homme pour justifier l'existence d'un évangile dont on ne perçoit plus très bien la transcendance, et cette initiative qui, finalement, ne semble pas orientée vers une fin bien précise et qui est une sorte de prolongement d'une existence menacée, ces initiatives ne pourront pas, évidemment, aboutir à une solution du problème.

Nous sommes dans une espèce de cercle puisqu'il faut à la fois sortir de cet homme que nous sommes, de cet être totalement préfabriqué, et que nous n'en voyons pas l'issue et qu'il faudrait trouver un autre visage de Dieu que celui qui est supposé dans toutes les contestations, que l'on soit pour Lui ou contre Lui.

Et c'est là, je crois, que, pour ne pas nous tenir en suspens, nous pouvons aller immédiatement au coeur de l'Evangile pour y trouver une réponse nouvelle, un témoignage absolument inédit, une expérience qui ouvre ses perspectives incommensurables : ce qu'il y a, en effet, de plus essentiel dans l'Evangile, en dehors des grands événements qui scandent la vie même de Jésus Christ, c'est le témoignage que Jésus rend à la Trinité.

Rien n'est plus passionnant, rien n'est plus essentiel, rien n'est plus décisif que ce témoignage rendu par Jésus à la Trinité parce que, justement, Dieu passe du dehors au dedans, Dieu apparaît non pas comme une puissance immense et terrifiante qui domine le cosmos et qui le plie à un caprice, mais Il apparaît comme tout intérieur, tel une pure communion d'amour. »

(à suivre)

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