Cénacle de Paris, février 1971. Début de la 1ère conférence.

Le Dieu des dix premiers livres de la Bible apparaît comme un Dieu extérieur à nous, une espèce d'identité extérieure à notre vie. Il ne correspond pas au Dieu du Nouveau testament. ... Sommes-nous simplement des choses ?

« La crise dans laquelle nous sommes engagés suppose d'une part une certaine vision de l'homme et la conviction que l'homme est désor­mais adulte et qu'il doit prendre la responsabilité de lui-même, et d'autre part une vision de Dieu qui Le situe à l'extérieur de nous-mêmes. On peut comparer cette crise à celle d'un adolescent qui supporte mal le joug de la famille, qui prend ses distances à l'égard de ses parents, qui les conteste, qui pense qu'il est connaturellement incompris et qu'il doit donc forger lui-même son destin en quittant s'il le peut son foyer ou en y vivant simplement comme un pensionnaire qui subit extérieurement une discipline jusqu'à ce qu'il soit capable d'en être entièrement émancipé ! et d'autre part sa conception de Dieu L'extériorise, en fait une espèce d'entité extérieure à notre vie dont on ne voit pas pourquoi notre vie lui serait soumise. Et cette révolte de l'adolescent que nous sommes tous, cette révolte s'exprime aujourd'hui contre ce père céleste qui apparaît comme une limite à notre autonomie, comme une menace contre notre liberté et comme finalement une autorité que rien ne fonde et qui repose unique­ment sur des mythes.

Cette révolte, elle peut se nourrir de toute la littérature scientifique, de toute la littérature psychanalytique, elle peut se nourrir de tout l'érotisme qui est en suspens dans l'atmosphère, elle peut se nourrir plus profondément d'un sentiment très authentique de la dignité humaine. Nous pouvons en retrouver une expérience à une toute petite échelle dans la relecture des dix premiers livres de la Bible en hébreu.

Ces dix premiers livres que vous connaissez bien, de la Genèse jusqu'au second Livre des Rois inclusivement, sont d'abord une immense fresque des origines : un rappel de la vocation d'Abraham et de ses conséquences, et de toute l'histoire de l'établissement des hébreux dans ce qu'on appelle la Terre Sainte. Eh bien il est clair que cette lecture, si on la poursuit minutieusement mot après mot, donne un sentiment de malaise très profond ! Comment Dieu peut-Il être ce Dieu-là ? Quel rapport entre la vie de l'esprit et cette histoire, mise à part les grands chapitres des origines, disons les trois premiers chapitres, la vocation d'Abra­ham, quelques épisodes de la vie de David ou des Juges, mis à part quelques passages, on a le sentiment, dans ces livres dits historiques, d'un Dieu qui ne correspond aucunement à ce que nous avons appris par le Nouveau Testament.

Dieu précisément apparaît là comme un Dieu extérieur, comme un Dieu tout-puissant assurément, mais qui domine, mais qui prescrit un destin, mais qui menace, et dont le vocabulaire de terreur a des richesses incomparables. Toutes ces cultures suffiraient à nourrir, dans un être humain qui ne saurait pas qu'elles sont les prolégomènes d'une très grande histoire, qu'elles sont les premiers balbutiements d'une révélation qui trouvera son accomplissement en Jésus-Christ, ces pages suffiraient à nourrir cette révolte que chacun porte en soi à juste titre, dans ce sens que chacun, à un moment ou à un autre, lorsqu'il est blessé par autrui, prend conscience de son inviolabilité.

Puis, ce sentiment très mal défini mais très intense de la dignité même de son inviolabilité, de l'autonomie de l'esprit et du corps, c'est le sentiment très puissant qui nourrit dans les fondations la contestation et la révolte qui se répand dans l'Eglise d'une manière extrêmement inquiétante dans ce sens que tout est remis en question sans qu'on voit se dessiner des directions bien fermes en vue d'une construction qui embrasse toute la vie et qui lui confère enfin cette plénitude.

Enfin, il est certain que les deux termes de ce conflit sont l'homme d'une part que l'on suppose adulte alors qu'il ne l'est aucunement, car nous sommes préfabriqués des pieds jusqu'à la tête, nous sommes tous à la remorque d'un moi que nous n'avons pas choisi ! Nous sommes emprisonnés et captifs de nos préfabrications, nous défendant avec becs et ongles, défendant un "je" que nous n'avons pas choisi et qui est notre pire captivité.

Mais, de toutes manières, il y a quelque chose de très profondément légitime dans une certaine prise de conscience d'une autonomie qui est sans doute en avant de nous, qu'il faut conquérir mais qui est l'apanage essentiel de la nature humaine ! ou plutôt c'est cela qui fait de nous des hommes : si nous ne pouvons pas être finalement les créateurs de notre destin, si nous ne pouvons pas être les créateurs de nous-mêmes, si nous devons subir notre vie, autant dire que nous ne sommes simplement que des choses et des objets noyés dans l'immensité cosmique.

La difficulté immense, c'est que précisément le Dieu auquel nous faisons face, le Dieu dont il est question partout pour L'affirmer ou Le réfuter, ce Dieu, finalement, il est presqu'impossible d'en préciser les traits, sinon qu'il apparaît d'une part comme le fabricateur de l'univers qui se tient en dehors de Lui, et qu'Il est une limite à notre expansion et Le juge finalement de notre vie ! ce qui nous emprisonne dans un a priori, ce qui nous emprisonne finalement dans une volonté toute-puissante à laquelle nous ne saurions jamais résister, ce qui fait que notre destin finalement est tout fait, qu'il est scellé éternel­lement dans une volonté étrangère à la nôtre. Et ceci est extrêmement sensible un peu partout car on cherche à s'émanciper de ce Dieu, on cherche à amenuiser ses exigences, à les apprivoiser, à les réduire à un module supportable sinon à les rejeter tout à fait !

La morale est périmée. Le dogme est suspect. On se tourne vers l'homme pour savoir ce qu'il est et ce qu'il a à faire de lui-même ! et on ne voit nettement nulle part se dessiner une direction bien ferme, on ne voit pas que ce conflit soit perçu dans toute sa profondeur, on ne voit pas qu'il remet en question et l'homme et Dieu et l'univers et tout. Et on ne voit pas surtout comment trouver une issue.

Y a-t-il une issue ? Il est évident que l'issue, s'il y en a une, ne peut être qu'en avant de nous et, à ce propos, nous pouvons remarquer que toutes les constructions structuralistes, toutes les constructions scientifiques les plus récentes, disons celle de Jacques Monod qui est la dernière parue, disons que toutes ces constructions, elles sont à la fois passionnément intéressantes, et elles peuvent être valables comme une étape de la recherche et, à ce titre, indispensables, mais finalement, elles concernent ce qui est derrière nous.

Quelle que soit la manière dont nous ayons été tirés du cosmos dont nous faisons partie et dans lequel nous sommes immergés, quelle que soit la manière dont nous ayons été préfabriqués, quelle que soit la sédimentation de notre inconscient, tout cela est déjà fait, est derrière nous et n'est plus à faire.

Ce qui est passionnant, c'est ce qui n'est pas encore, c'est ce que nous avons à créer, c'est cet univers qui ne surgira que si nous entreprenons de le construire, c'est donc en avant de nous que se trouve le réel qui nous concerne et nous passionne. » (à suivre)

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