Troisième Conférence donnée au Cénacle de Paris le 31 janvier 1965. (D'après des notes trop succintes et elliptiques)

« L'expérience de Dieu de Saint Augustin est une expérience libératrice : il est question de naître à soi-même, expérience que nous pouvons faire si nous le voulons. L'homme qui a fait cette expérience ne peut plus se laisser emprisonner, sa liberté est née, Dieu ne saurait jamais le contraindre, Il lui offre Sa présence divine dans une générosité totale. C'est une découverte où l'on peut engager toute sa vie, il est impossible de concevoir une relation divine qui nous replacerait sous un joug.

Tout ce qui limite l'homme dans la Bible n'est pas l'effet de Dieu mais de l 'homme. Avant sa conversion, saint Augustin était étranger à Dieu, il Le limitait. De la révélation émerge un Visage et saint Augustin dit : "Dieu est là, c'est nous qui ne sommes pas là."

Le monde n'est pas encore créé. Il faut y naître de nouveau pour que le monde soit ce qu'il est appelé à être, il faut que l'homme soit lui-même. Dieu est toujours là, à toutes les pulsations de notre cœur ! si nous ne sommes pas là, nous resterons non-nés, le monde restera un embryon et Dieu ne peut pas être le créateur de ce monde tel qu'il est, de même qu'il n'est pas le créateur de saint Augustin pêcheur, mais de l'Adam innocent.

Si nous sommes esprit, c'est justement pour ne pas subir l'univers, mais pour nous élever, afin que la vie divine devienne accomplie, notre prière exaucée. Dieu accomplit tout, mais notre consentement est indispensable pour que le monde s'accomplisse, notre ouverture doit le permettre.

Il y a un autre monde que celui de la haine, univers chargé de larmes et de sang.

Prenons notre monde tel qu'il est en faisant abstraction de notre consentement : Dieu qui était sensé pouvoir tout devient alors un obstacle. Nous ne connaissons Dieu qu'à la naissance de nous-mêmes. Notre oui conditionne le oui de Dieu. Nous sommes acteurs, le Dieu intérieur ne peut pas se faire jour dans notre univers sans le consentement de notre amour.

Le dogme peut être pris à des niveaux différents. Le jugement dernier réside en nous et décide d'un destin éternel. L'enfer populaire est une image; l'enfer signifie la dimension infinie de notre liberté sous des couleurs différentes. Saint Mathieu met en relief ce jugement qui réside en nous. Cela n'empêche pas de concevoir la conséquence de nos refus comme un enfer; le mystique envisage l'enfer comme la crucifixion de Dieu. Primauté de l'Amour : Il se propose sans s'imposer jamais. Gratuité de l'acte où l'on s'engage tota­lement parce que l'on aime. Le régime de la grâce est éternel. Les mystiques voient dans la vie spirituelle un mariage d'amour avec Dieu (cf. 1 Cor.,13)

Un "Sauveur": mot à purifier et à prendre au niveau suprême. Dieu s'est fait homme pour que l'homme devienne Dieu. Il ne s'agit pas de nous humilier, il s'agit de ressusciter en nous notre vocation divine. L'homme est un créateur avec Dieu, son destin est dans sa main.

"Le Verbe s'est fait chair, pour que la chair devienne Verbe." Transfiguration de tout l'univers, de la "chair" qui désigne l'homme dans ses dépendances. Il s'agit d'être un ferment de liberté et de grandeur. Faire du corps une oraison en refusant de subir le corps pour le recréer en devenant la source de tout, une offrande de nous-mêmes, une vision réconciliée avec la vie terrestre.

Le Christ dans cette perspective accomplit l'unité de l'univers et lui donne toute sa dimension. C'est en refusant de subir tout ce qui nous conditionne pour nous recréer dans notre of­frande à la lumière qui en jaillit, vision qui nous réconcilie avec la vie terrestre et qui nous dégage du mal.

Comme le Christ est une réalité du dedans, on doit le voir dans la transparence d'une chair pénétrée de cette présence divine ! Visage inaccessible, Visage abordé par le respect, affirmation que Jésus est le Sauveur. Il ne s'agit pas de dépendance mais de générosité, de consentement et d'amour. Il s'agit de con­tracter une amitié authentique dans une vie transformée. Toutes les vaccinations contre la chair sont vaines : il s'agit d'ordonner les passions, il faut que la lumière absorbe les ténèbres, il faut que tout notre être passionnel soit aimanté jusqu'à ce que les racines soient atteintes et l'univers à travers nous.

En exhaussant nos passions avec cette dimension spirituelle apparaît alors l'univers, divinisé par la grâce, expérience fondamentale. Il est impossible que nous tournions le dos à cette exigence, que nous admettions tout ce qui pourrait nous priver de la lumière qui nous conduit vers Dieu et vers nous-mêmes .

En glorifiant la vie, il y a une éternité qui doit s'épanouir jusqu'à la victoire sur la mort, expérience terminale qui imprègne tout l'être de la Présence de Dieu. La mort doit être vaincue par la résurrection de Jésus. Pour François, tout est amour dans son cœur, il ne quitte rien, il est libre de tout entendre, de chanter le Cantique et il fait de son corps l'offrande totale. L'Evangile ainsi trouve son accomplissement.

Le monde des hommes, le monde de l'amour, le monde de la joie devient ce centre de plus en plus transparent où se révèle la Présence de Dieu qui nous apparaît comme notre respiration même, la vie de notre vie.

Pourquoi trébuchons-nous ? Parce que nous n'avons pas décollé de notre biologie, nous sommes loin de notre perfection, loin du parfait amour - mais que l'on ne mette pas cela sur le compte de Dieu !

Ne limitons pas le seul Dieu qui est en nous, restons ouverts sans limites. Tout ce qui limite Dieu, l'univers ou l'homme, n'est pas de Dieu. En Dieu, nous avons la plénitude, nous sommes au coeur de l'amour. Dieu est l'ami qui demeure en nous, qui ne cesse de nous aimanter vers une vie créatrice ! Nous avons à construire la cathédrale de nous-mêmes pour accéder à nous-mêmes. L'univers est un véritable ostensoir. Dans un monde axé sur un visage, on ne peut sortir du monde d'amour.

Le génie de l'Evangile et son miracle planté dans la terre va jusqu'aux dernières fibres de la chair, dans cette synthèse créatrice qui révèle le Sauveur comme Quelqu'un, non pas qui limite notre vie, mais qui est le Verbe fait chair. »

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