Suite 3 de la conférence sur l'Eglise-sacrement, donnée à Genève en septembre 1969. La clé du mystère de l'Eglise.

Tout le mystère de l'Eglise, c'est que l'Eglise, c'est Jésus, Jésus qui demeure.

Reprise : « La révélation parfaite tiendra à l'Humanité de Notre Seigneur, mais elle est inséparable de Lui, soit parce que la Parole même de Notre Seigneur a été conditionnée par son auditoire, soit parce que cette Parole a été comprise par des hommes limités, comme étaient même les plus fins des Apôtres, soit parce que les temps changeant, il faut dessiner des perspectives nouvelles pour accé­der à cette Révélation, de toute manière, la révélation parfaite tient à la Personne de Notre Seigneur. »

Suite du texte. « Et c'est pourquoi, séparée de cette Personne, la révélation donne lieu à des commentaires, à des gloses, à des interprétations qui effilochent cette Parole, qui la matérialisent, qui l'adaptent finalement aux limites de chacun. Pour que la révélation de Jésus-Christ demeure, il fallait que Jésus-Christ demeure, et c'est là précisément ce qui constitue le mystère de l'Eglise : Jésus demeure.

Nous en avons la preuve la plus émouvante dans le récit des actes qui nous raconte la conversion de Saul devenant Saint Paul. Il y a conflit entre deux com­munautés, la communauté d'Israël où Saül est enraciné avec un zèle brûlant, et la com­munauté naissante sous le nom du Christ qui prendra le nom d'Eglise. C'est la rivalité de ces deux communautés qui jette Saül sur le chemin de Damas pour étouffer dans l'oeuf la communauté rivale qui va s'y installer ! Et c'est alors qu'il est saisi, qu'il est foudroyé par la grâce et par l'Amour et qu'il recon­naît dans Celui qui s'empare de lui au plus intime de son être : Jésus ! "Je suis Jésus que tu persécutes". Il reconnaît donc immédiatement que cette commu­nauté qu'il veut détruire, ce n'est pas celle qu'il voit avec ses yeux de chair, que cette communauté, c'est Jésus.

Et voilà tout le mystère de l'Eglise, l'Eglise, c'est Jésus ! Mais bien entendu, et Saint Paul nous le dira, il le dira magnifiquement aux Corinthiens : "Est-ce Paul qui a été crucifié pour vous ? Avez-vous été baptisés au nom de Paul ? Qui est Paul, qui est Pierre, qui est Apollos ? que des serviteurs !" Aussi convaincu qu'il soit de son autorité apostolique comme on le voit dans l'épître aux Galates, aussi certain qu'il soit d'être l'envoyé, l'ambassadeur, le sacrement, le signe vivant du Christ, aussi certain est-il qu'il ne peut ac­complir ce ministère que dans la démission totale de lui-même ! et c'est cela, précisément, qui est la clé du mystère de l'Eglise : si elle est Jésus, c'est à condition que tous ceux qui sont ses membres, les membres de l'Eglise, soient en état de démission absolue.

Nous le voyons si vous le voulez, en bref, dans le chapitre 16ème de Saint Matthieu, quand Jésus, ayant demandé à ses disciples : "Qui est le Fils de l'Homme ?" ou "Que dit-on du Fils de l'Homme ?" et qu'il obtient par Pierre l' assentiment de tout le collège apostolique : "Tu es le Christ, Tu es Celui que nous attendons, Tu es le Messie de nos espérances !" Il répond à Pierre : "Tu es Pierre..." et le reste que vous savez par coeur.

Et quelques lignes plus bas, nous voyons que le même Pierre est traité de Satan. Car il est Pierre - c'est un surnom d'ailleurs que lui a donné Jésus -, il n'est Pierre que pour cesser d'être lui-même, Simon, fils de Jean. Quand il redevient Simon, fils de Jean, il est Satan ! Quand il veut faire ses affaires et détourner le Christ de Sa vocation qui est de mourir, quand il refuse d'accepter comme il est naturel, d'accepter que la Toute-Puissance, qu'il croit être une es­pèce de puissance magique qui agit comme matériellement, quand il refuse d'admet­tre que cette Puissance d'Amour, qu'il ne connaît qu'à peine, puisse se manifester dans l'échec et dans la crucifixion - et on le comprend puisque nous avons telle­ment de peine nous-même à vivre ce mystère - il est Satan. C'est à dire : il est celui qui s'oppose au dessein de Dieu, car il n'est Pierre que lorsqu'il cesse d'être lui-même, que lorsqu'il est en état de totale démission.

Et justement, c'est cela qui est la charnière du mystère de l'Eglise. La mission dans l'Eglise s'accomplit par une radicale démission. Et quand cette démission ne s'accomplit plus, nous n'avons plus affaire à l'Eglise, mais à Simon, fils de Jean, qui trahit sa mission, qui n'a plus aucune autorité, qui est un pécheur comme nous-mêmes, et qui n'a plus aucune espèce de communication à nous faire parce qu'il s'est mis lui-même hors du circuit.

Et l'Eglise-mission est en état de démission, mais pour nous communi­quer l'intégralité de Jésus-Christ car, encore une fois, il ne s'agit pas de nous transmettre un discours, de nous transmettre des mots : autant en emporte le vent ! même les mots les plus beaux ! ils finissent pas s'user, et quand ils sont commentés, ils s 'effilochent et il n'en reste bientôt plus que l'écorce.

Pour avoir l'intégralité de la révélation dans l'intimité de Dieu qui est la Lumière même qui rayonne de la Personne de Jésus-Christ, il nous faut Jésus-Christ en personne. Et, puisque Jésus-Christ ne peut normalement persister à vivre au coeur de notre humanité visible, puisque d'ailleurs Il appartient à l'univers de la résurrection, qui certainement Lui permet de Se manifester dans l'univers mais qui fait qu'il n'en dépend plus, Il n'est donc plus dans le circuit où nous sommes nous-mêmes enracinés.

Si Jésus doit rester en Personne, et s'il ne peut d'autre part demeurer visiblement enchaîné aux nécessités de l'univers physique, ce ne pourra être qu'au travers d'une médiation sacramentelle, à travers le signe du ministère apostolique, à travers Pierre, Jacques, Jean, Paul, et les autres, et leurs successeurs en tant que, précisément, tous ces hommes ne comptent pour rien, et qu'ils ne soient plus que les sacrements qui représentent et qui communiquent, je veux dire plutôt qui présentent et communiquent la Présence même de Notre Seigneur. C'est cela qui constitue le mystère de l'Eglise. » (à suivre)

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