Suite 3 de la 5ème conférence au Cénacle de Paris en février 1971.

Il y a une autre vision de l'homme où l'être humain n'est plus qu'un pouvoir de présence.

Reprise du texte : « ... Dans notre corps et dans notre présence physique, il y a autre chose d'infini­ment plus important que notre adaptation à l'univers qui nous entoure, c'est en nous ce pouvoir de présence, qui est le rayonnement d'un être qui crée autour de lui un espace qui porte la lumière, la sérénité et la paix, parce qu'il est ce qu'il est, et il est certain que c'est par là que notre structure organique passe au second plan.

Il y a une sorte de re-création du corps, d'intériorisation du corps, qui s'accomplit par ce pouvoir de présence. »

Suite du texte : « Il y a des êtres que nous percevons d'un seul regard, sans détailler leurs traits parce que nous les percevons, précisément, dans ce rayonnement lumineux qu'ils constituent et dont ils nous envahissent.

En leur présence nous nous sentons immédiatement intériorisés, nous recevons d'eux une révélation de la dignité humaine et nous communions avec eux du dedans au dedans, et jamais le visage humain, jamais la forme humaine n'atteint une telle splendeur que dans cette unité lumineuse où tout l'être se concentre dans son pouvoir de rayonnement.

Il y a là une création du corps, (nous avons là à créer notre corps) qui est infiniment émouvante et infiniment réelle. Le corps vu à nu, animalement et dans ses détails anatomiques, par un regard qui est le regard de l'espèce n'atteindra jamais le corps dans son humanité, de même que jamais vous ne pourrez, dans un miroir, vous voir dans votre identité personnelle, car ce spectacle que vous vous donnez alors à vous-même vous empêche précisément d'être une présence intérieure ! vous retrouvez vos traits anatomiques, vous ne pouvez jamais les retrouver et vous ne songerez jamais à le faire si vous êtes dans un état de libération intérieure et de silence total.

Le corps n'est donc pas une chose univoque, il n'est pas simplement cette réalité animale rivée au cosmos, il n'est pas seulement ce faisceau passionnel attaché à l'espèce et qui porte son regard, il peut être aussi cet ostensoir admirable d'une lumière intérieure et créatrice ! Alors toutes les pulsions passionnelles sont surmontées par ce regard de la personne sur la personne, dans cette liberté infinie où une intimité peut se découvrir et se révéler parce qu'elle ne craint plus d'être profanée, où une âme peut vraiment circuler dans une autre âme et où, sans que soit violée aucunement sa clôture, elle puisse se dire toute entière en communiquant à l'autre l'infini dont elle vit.

Il est donc certain que, malgré toutes nos impuretés, malgré toutes nos attaches avec le cosmos, malgré ces pulsions de l'espèce qui nous envahissent et nous donnent le vertige, il y a une autre vision de l'homme privilégiée, merveilleuse où l'être humain n'est plus qu'un pouvoir de présence, indépen­damment de ses traits, il peut être infirme, il peut être déformé dans ses traits : il y a dans ce recueillement, dans ce silence intérieur, dans cette authenticité de l'être, une lumière qui se répand et qui opère son effet, elle nous atteint justement au plus intime de nous-même, elle réveille en nous ce sens de la dignité et le goût de la liberté. C'est comme cela que nous voudrions être.

Le corps n'est pas univoque, le corps peut se situer à des niveaux très différents, le corps peut s'intérioriser, le corps peut s'immortaliser, le corps peut aujourd'hui vaincre la mort et anticiper la résurrection, et c'est dans la mesure justement où aujourd'hui nous vainquons la mort dans notre vie, où nous cessons d'être des morts, où nous cessons de nous laisser porter par l'univers, pour nous porter nous-même et le porter en nous, c'est dans cette mesure que la mort est vaincue, qu'elle n'est plus qu'un accident physique qui est notre dernière libération à l'égard des nécessités matérielles auxquelles nous sommes soumis, car la mort, finalement, physiquement, c'est cela, c'est cette impossibilité pour un organisme de continuer à se ravitailler, à se ravitailler dans l'univers ambiant.

Maintenant le contenu de cette mort, le sens qu'elle doit avoir, dépend du choix qu'il aura fait de lui-même (que le corps aura fait de lui-même) et il est certain que celui qui s'est libéré peut, à moins d'avoir une mission rédemptrice très particulière (1), peut faire de sa mort une apothéose comme Saint François l'a fait, dont la mort est une jubilation, dont la mort est célébrée par le Cantique du Soleil et par le chant des alouettes, dont la mort paraît comme le dernier rayon d'amour qui le libère de toutes ses servitudes cosmiques.

Mais il est impossible finalement d'aboutir à cette création nouvelle de nous-même, il est impossible de former et de modeler ce corps nouveau, ce corps intérieur, ce corps illuminé par la Présence infinie si l'on n'a pas pris conscience de la mort dans cette vie.

Pourtant cette vie est aussi obscure que la mort pour un regard non spirituel, cette vie est aussi inconnue que la mort et aucune lumière n'en peut surgir avant que nous ne soyons retourné à cette origine qui est au plus intime de nous-même la Présence infinie.

Mais il importe que nous nous rendions compte que, justement, dans la splendeur de l'âme, dans la beauté du corps humain, il y a quelque chose qui échappe à tout regard charnel et, pour voir un corps humain dans son humanité, il faut en être digne, il faut avoir vécu une purification suffisante pour le contempler dans son unité intérieure et dans sa transparence infinie. Alors le corps lui-même devient un sacrement, il devient le sanctuaire où transparaît la divinité et l'on ne peut s'en approcher qu'avec un respect infini.

Découvrir le corps dans toute sa splendeur, c'est l'impossibilité de le convoiter parce qu'on le vit du dedans, parce qu'on existe en quelque manière comme une offrande merveilleuse à laquelle on est appelé à s'associer.

Si nous posons ainsi le germe de l'immortalité dans la vie quotidienne, nous pouvons envisager alors la possibilité d'une victoire sur la mort, sur notre mort et sur celle des autres, parce que nous nous sommes fondus ensemble en vie éternelle. » (à suivre)

Note (1). Ce semble bien avoir été le cas de M. Zundel lui-même puisqu'il est mort dans l'angoisse.

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