Début de la 5ème conférence donnée au Cénacle de Paris en février 1971.

L'ignorance de ce qu'est la vie entraîne la situation paradoxale de l'homme environné par la mort.

"Comme dirait Heidegger, « la mort est un accident qui arrive aux autres, qui ne m'arrivera pas à moi-même ! » C'est de cette manière que Heidegger analyse cette situation paradoxale de l'homme environné par la mort, dont la mort est une certitude théorique et abstraite, et qui pourtant fuit constamment cette pensée de la mort, en considérant que ceux qui sont morts, c'est un accident qui leur est arrivé mais qui ne m'arrivera pas.

Aussi bien fuit-on tout ce que l'on peut pour oublier, dans la mort même, la mort : les pompes funèbres, comme dit Heidegger, sont une manière précisément d'oublier la mort en une sorte de divertissement pour ne pas affronter cette réalité qui nous atteindra tous.

Pourquoi cette impossibilité pour nous de vivre avec la mort, d'envisager la mort comme la fin normale de notre vie ? Y a-t-il là quelque chose contre nature ?

Saint Paul lui-même laisse entendre que nous désirerions être revêtus de l'immortalité sans passer par la mort ! Il y a peut-être dans notre nature quelque chose qui refuse la mort, comme d'ailleurs dans toute nature animale, puisque toute nature animale se défend normalement contre la mort, toute nature animale veut durer, et la nôtre le veut plus que toutes les autres.

Il y a d'ailleurs chez nous cette complexité : nous pouvons prévoir la mort, sans d'ailleurs savoir ce qu'il y a au-delà de la mort, en première approximation, la mort nous apparaît comme une espèce de mur au-delà duquel il y a quoi ?

Nous avons assez d'intelligence pour prévoir la mort, nous n'en avons pas assez pour nous situer au-delà de la mort ! et la complexité est d'autant plus grande de ce mystère que, au fond, nous sommes totalement ignorants de ce qu'est notre vie.

Nous sentons notre vie, nous la vivons passionnellement, mais nous ne savons pas ce que c'est. Nous sommes conduits par les événements, nous sommes propulsés par notre inconscient, nous sommes victimes de nos préfabrications, nous allons à l'aventure au hasard des circons­tances qui nous surprennent et il nous est quasi impossible d'ordonner notre vie et de la prévoir en raison de tant de choses qui nous échappent, et la mort nous atteint et nous blesse, surtout dans ceux qui s'en vont, dans ceux qui faisaient parti de notre espace vital et qu'il nous est très difficile de situer car nous voyons avant tout la béance, le trou de leur absence.

Et puis nous nous détournons de cette pensée pour ne pas nous confronter de nouveau avec la mort dont nous ne savons que faire dans notre vie.

Il y a d'innombrables obstacles à une prise de conscience lucide de la mort parce que nous sommes d'abord des animaux, parce que nous sommes d'abord des être préfabriqués, parce que nos racines cosmiques sont extrêmement profondes et plongent jusqu'à l'origine la plus lointaine de la première cellule, parce que toutes les pulsions animales s'agitent dans notre inconscient et que nous prenons pour la vie, justement, ces manifestations passionnelles qui nous submergent et auxquelles nous finissons par nous accrocher comme aux seules choses qui donnent saveur à la vie.

Et pourtant la mort demeure ! elle est là. Nous aurons à faire cette expérience, nous mourrons ! Comment la ferons-nous ? Réussirons-nous notre mort, ce qui est finalement la grande réussite ?

Réussir sa mort, c'est une chose étonnante, et admirable, puisque c'est couronner sa carrière dans la paix, dans la sérénité, dans l'acceptation, dans l'amour éventuellement, et que c'est, en quelque sorte, un gage de survie.

Si nous analysons notre vie, si nous essayons d'en faire le bilan, nous pouvons constater que, selon le langage pascalien, elle est presque toujours un divertissement ! Nous échappons à nous-mêmes, nous nous fuyons nous-mêmes, nous ne supportons pas le tête-à-tête avec nous-même ! en sorte que le pire des châtiments, c'est la claustration absolue dans une cellule où l'on est seul.

Celui qui n'a plus que lui-même comme vis-à-vis, sans visites, sans lettres, sans télévision, sans téléphone, sans possibilité d'échapper à soi-même, se trouve dans une situation qui, pour la plupart des hommes, est radicalement intolérable, parce que rien ne sort de cette confrontation, qu'on subit de nouveau son être, qu'on est incapable d'en émerger et de faire de ce silence imposé un silence créateur.

Cependant, il nous arrive d'avoir la nausée de ces divertissements, de prendre conscience de leur futilité et de nous acheminer vers cette découverte que, au fond, les morts, c'est nous ! C'est nous qui sommes morts ! nous sommes morts précisément dans la mesure où nous restons dans cette matrice cosmique, où nous collons à l'univers animal, où nous n'émergeons pas dans cette création de liberté qui ferait de nous la source et l'origine de notre vie.

L'homme est d'une cosmicité effarante, au fond naturelle, puisqu'il a à se créer lui-même. Tant qu'il ne s'est pas créé lui-même, tant qu'il n'a pas fait cette option fondamentale, tant qu'il n'est pas allé jusqu'à la racine de son être pour le transplanter en Dieu, au plus intime de soi-même, il ne peut être finalement que la proie de ses pulsions cosmiques.

Et puisque c'est là son univers, c'est là qu'il trouve, du moins qu'il cherche sa jouissance sinon sa joie, en allant de l'une à l'autre, de déception en déception mais poursuivant toujours nécessairement un bonheur pour lequel il est fait et qui ne cesse de lui échapper. » (à suivre)

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