Suite 4 de la 4ème conférence donnée au Cénacle de Paris en 1971.

Nous retrouvons dans l'Eglise et sa hiérarchie ce caractère essentiel de la pauvreté divine.

Reprise du texte : « Il s'agit de savoir si le Christ demeure avec nous et si nous pouvons entrer en contact avec Lui dans l'intégralité de Sa Présence et de Sa Personne. »

Suite du texte : « Il y a eu - et ceci va nous aider à éclaircir ce problème - il y a eu dans l'Eglise de Corinthe, des prophètes dont l'un surgissait au milieu de l'assemblée avec un message, puis un autre se levait, puis un troisième, puis un quatrième ! et puis il y avait des glossologues qui parlaient en langues, et puis il y avait ceux qui interprétaient les langues, et finalement tout entrait dans un charivari qui était aux antipodes du silence.

C'est alors que Paul établit un règlement, demande que les prophètes ne soient pas plus que trois, que, si l'un se sent inspiré, le premier cède la place et le second au troisième, et stop ! il n'y aura pas davan­tage de ces inspirés qui entretiendront l'assemblée au risque de propager une contagion prophétique, chacun pouvant se sentir porté, concerné par l'Esprit de Dieu et pourvu d'un message indispensable à l'édification d'autrui.

Nous voyons d'ailleurs peu à peu disparaître ce prophétisme et nous voyons se confirmer, au contraire, ce qu'on peut appeler la hiérarchie apostolique, je veux dire l'apôtre s'entourant d'auxiliaires, établissant des têtes de communautés par l'imposition des mains, c'est-à-dire par un rite qui ne comporte rien que visible, j'entend rien d'extraordinaire dans le visible, un rite qui tire toute sa force de la foi, dont l'efficience du vérifiable n'existe que dans la communion avec le Seigneur Lui-même. Et c'est de cette organisation, de cet ordre apostolique que dérive, je pense, la hiérarchie de l'Eglise, non pas comme un pouvoir qui limite­rait notre liberté, mais comme un sacrement qui nous communique l'intégralité de la présence de Jésus-Christ.

Il est bien évident que l'Eglise, si elle est porteuse du Christ, si elle n'a pas d'autre mission que de Le communiquer, suppose un efface­ment total, une démission radicale dans celui qui est le témoin de cette Présence, et c'est bien de cette manière en effet que l'entend un Saint Paul lorsqu'il déclare que les envoyés, les apôtres, les disciples, quel que soit leur nom, ne sont rien que des instruments du règne de Jésus Christ et que, ce qu'il faut leur demander, c'est Lui et non pas eux, que personne n'est lié à Paul, à Cephas ou à Apollos, mais que chacun doit son allégeance à Jésus-Christ parce que Jésus-Christ est son libérateur et que Jésus Christ est au-dedans de lui le ferment de sa divinisation.

C'est pourquoi il me semble extrêmement important de retrouver ce visage-sacrement de l'Eglise, elle n'est pas une immense société qui représente une sorte de peuple où, à l'égalité des voix, on décide­rait et de qui occupera les postes-clé, et de qui on attendra un enseignement, et dans quelles limites on le recevra, et qui célébrera le rite essentiel de l'Eucharistie.

Cette vision ne correspond absolument pas à l'Eglise des origines qui est fondée sur l'envoi, sur la mission, sur une délégation qui est un dépouillement total. Car nous retrouvons, je vous l'ai dit bien souvent, nous retrouvons dans l'Eglise, et nous ne pouvons pas ne pas le retrouver, ce caractère essentiel de la pauvreté divine.

Les apôtres ne possèdent rien de plus que les autres et ils ne sont pas investis d'une autorité à leur avantage, et ils ne sont pas non plus nécessairement revêtus d'une vertu incomparable car, comme le dit Augustin, si il fallait stipuler quel est le degré de sainteté de celui qui préside à l'Eucharistie ou qui donne le baptême, on n'en finirait jamais. Comment savoir d'ailleurs la situation inté­rieure d'un homme qui peut changer d'une seconde à l'autre ?

Toutes ces questions sont immédiatement éliminées si l'apôtre est un pur sacrement à travers lequel, en le dépassant infiniment, on atteint la présence en personne du Christ éternellement vivant.

Et c'est évidemment de cette manière seulement que l'on peut concevoir le mystère de l'Eglise, le Christ demeurant en permanence le Christ accessible à chacun dans toute Sa Présence, dans toute Sa Personne, dans Son intégralité enfin, sans qu'il soit soumis à des commentaires, sans que l'on ait à passer même par les plus hautes vertus d'un homme qui Le représente.

Il s'agit d'autre chose qui va jusqu'au fond du dépouillement que, seule, la foi d'ailleurs peut reconnaître parce que dans la foi évidemment, nous pouvons entendre à travers la parole de Paul ou de Pierre ou de Jacques ou de Jean ou de Luc ou de Matthieu, nous pouvons entendre la Parole Unique, la Parole qui dit tout en un seul mot qui est le Verbe de Dieu.

Il est donc essentiel de retrouver aujourd'hui l'essence mystique de l'Eglise, il est essentiel de retrouver son caractère sacramentel à travers tous les défauts des hommes, à travers toute la misère des struc­tures, il y en aura toujours, ils seront toujours discutables, l'essentiel est que nous n'y soyons pas liés, l'essentiel est que la visée de la foi aille directement vers le Seigneur, l'essentiel est que l'Eglise nous donne le Christ en Personne et qu'à travers le Christ en Personne nous entrions dans le chemin de notre libération.

Il y a dans la vie du prêtre justement cette expérience si profonde, si saisissante, qu'il n'est rien, que l'on ne vient pas à lui parce qu'il est Monsieur Untel, mais justement parce qu'il n'est pas Monsieur Untel, parce que l'ordination l'a enraciné pour les autres, l'a enraciné dans la Personne de Jésus Christ et que, ce qu'il a donné, ce n'est pas lui, sa propre personne à lui, quels que soient ses dons, mais la Présence de Jésus Christ et que, si l'on vient à lui, ce n'est pas pour lui mais c'est pour Jésus Christ, et que ce qu'il a à enfanter dans une paternité virginale, c'est justement cela, cette Présence de Jésus Christ qui le dépasse, lui, infiniment, car ses fautes ne sont pas un obstacle pour la foi qui recourt à son ministère, car la foi qui recourt a son ministère d'emblée et a priori le dépasse, ne vise qu'à rencontrer Jésus-Christ.

Et justement, ce qui me rend sacrée la hiérarchie, c'est cela, c'est qu'héritant de la mission apostolique, elle hérite essentielle­ment de ce caractère sacramentel qui efface l'homme en Jésus Christ.

Si l'homme ne s'en aperçoit pas, si il se prévaut de sa mission pour se frayer un chemin dans le monde et pour y faire ses affaires, il est, comme le dit Jésus à Pierre, il est Satan, mais la foi n'a rien à voir avec lui ! La foi précisément se situe toujours au-delà des défauts et des limites inhérentes à l'homme pour ne percevoir que la Présence de Jésus Christ.

Si nous n'avions pas cette possibilité d'atteindre Jésus Christ en personne, nous serions réduits à des lectures de textes tels que nous les comprenons et qui sont déjà l'écho amorti d'une expérience du Christ qui ne pourra jamais être égale à celle que fait l'humanité elle-même, l'humanité de Notre Seigneur.

Même entre les plus grands saints et Lui il y aura toujours un immense écart. Si ces écarts se multipliaient, les liens entre Lui et nous se distendraient à l'infini et le Christ ne serait plus qu'une image lointaine et confuse ! Si Il est pour toutes les générations une présence actuelle, toujours nouvelle et toujours intégrale, c'est dans la mesure justement où l'Eglise est pur sacrement, un signe dans lequel l'homme est totalement effacé pour laisser paraître, pour laisser communiquer cette Présence Unique du Seigneur.

C'est pourquoi je pense que la contestation, si elle prend cette forme, démocratique si vous voulez, si elle veut à toute force que tout parte de la base, je pense qu'elle s'engage dans une impasse parce que dans la foi on est libre de toutes les structures. Il n'y a pas de structures dans la foi, il n'y a que le sacrement et les structures sont immédia­tement surmontées par celui dont le regard est orienté sur la Personne du Seigneur. » (à suivre)

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir