Début de la 4ème conférence, au Cénacle de Paris en février 1971, sur le mystère de l'Eglise.

« Où trouver le Christ et comment trouver le Christ ? Est-ce que la voix de l'histoire suffit à nous introduire à ce mystère de Jésus que Pascal a si profondément médité et si admirablement vécu ?

Les documents dont nous disposons à certains égards sont décevants, j'entends les documents qui constituent le Nouveau Testament, pour la raison que l'histoire de Jésus se situe en pleine ambiguïté. On peut résumer cette situation en disant : Jésus a dû être le prophète de Lui-même, c'est-à-dire qu'il a dû annoncer une réalité qui ne pouvait pas encore être perçue dans sa plénitude précisément parce que Sa Mission, Sa Carrière bascule sur une continuelle équivoque.

En effet, le Christ ne pouvait devenir une réalité de l'histoire, Il ne pouvait s'insérer dans la problématique de son temps qu'en l'acceptant d'abord en y entrant. Comme tout être qui veut dialoguer avec les autres, il faut qu'il se situe dans une perspective qui rende ce dialogue possible. Or il est certain que Jésus se trouvait dans une problématique extrêmement confuse du fait des circonstances, du fait qu'il vivait dans un pays occupé, du fait que cette occupation se compliquait de problèmes religieux.

Tout pays occupé voit du mauvais oeil l'occupant, c'est bien naturel, il cherche à s'émanciper, à se jouer si il le peut d'un adversaire plus puissant que lui-même, mais l'occupation par une puissance païenne posait des problèmes encore plus graves, le problème religieux : comment la Terre Sainte, comment le Peuple de Dieu pouvait-il être soumis de nouveau à une puissance impie et sacrilège qui risquait à chaque instant d'exhiber ses attributs idolâtriques sur les lieux les plus saints du monde ?

Et on attendait bien entendu l'intervention de Dieu. Il fallait que la puissance de Dieu se manifeste et elle ne pouvait se manifester que dans un immense coup d'éclat. La toute-puissance ne saurait tergiverser : si un jour elle se manifestait, l'ennemi serait foudroyé, la terre purgée, les prophéties accomplies, Jérusalem deviendrait le centre du monde et tous les peuples y accourraient pour y chercher le salut !

Et il y avait mille manières d'ailleurs de concevoir ces espérances et leur réalisation. Il y avait différents partis : il y avait les autorités religieuses, il y avait la politique des sadducéens, il y avait le pointillisme moral des pharisiens, il y avait tout ce bon peuple de la terre qui oscillait entre ces différentes tendances et qui attendait lui aussi l'accomplissement de ces espérances. (1)

Comment entrer dans cette problématique pour y insérer la promesse de la Croix, pour faire entendre que tout s'achèverait en catastrophe, que justement il n'y aurait plus de peuple élu si jamais il y en avait eu un, que l'Evangile, c'est-à-dire la Parole de Dieu s'adresserait à tous les peuples de la terre, sans privilège pour aucun ? Comment envisager la présentation d'un tel Evangile sans se heurter immédia­tement à un refus systématique ?

Il a donc fallu toute une pédagogie qui s'adaptât aux circonstances (1) : il a fallu s'appuyer sur ces espérances quitte à les dépasser, il a fallu recruter des disciples qui prendraient un jour la relève en les laissant, pour un temps, espérer que ces promesses temporelles seraient tenues et qu'ils seraient associés au triomphe et à la gloire, qu'ils jugeraient sur douze trônes les douze tribus d'Israël, enfin qu'ils allaient nécessairement vers une royauté à laquelle ils participeraient ! Et tout cela est encore infiniment plus complexe qu'il n'est possible de le dire, étant donné que l'inconscient joue toujours dans ces cir­constances et que l'inconscient est un océan de pulsions impossibles à définir rigoureusement.

Mais il fallait que le Christ entrât dans l'histoire par les voies de l'histoire, il fallait qu'il acceptât cette problématique pour la dépasser, il fallait qu'il prît patience à l'infini avec ces auditoires, qu'Il leur pré­senta ce Royaume de Dieu indéfinissable, qu'il le leur représenta d'une manière acceptable en les engageant évidemment dans une purification qui les aiderait un jour à prendre le tournant et à attendre un royaume intérieur qui devait se constituer au plus intime d'eux-mêmes.

C'est pourquoi il me paraît de plus en plus certain que le Christ a été le prophète de Lui-même, qu'une bonne partie de Son enseigne­ment a été ordonné à un au-delà, l'au-delà de la Passion et de la mort et que ce qu'il fallait surtout, c'était simplement préparer ses plus proches à la catastrophe pour leur faire accepter ces idées incomparables de l'échec de Dieu.

Car enfin c'est cela que le Christ vient inscrire dans l'histoire, c'est l'échec de Dieu, cet échec qui est notre unique espérance, cet échec qui est le sceau de notre liberté, cet échec qui révèle Dieu comme le partenaire nuptial d'une relation essentiellement libératrice, cet échec qui nous situe immédiatement sur le plan de l'Esprit, là où nulle contrainte n'est possible, où la vie ne peut circuler que du dedans au dedans dans une communication entière­ment libre.

Alors, qu'est-ce qui constitue vraiment le message de Jésus Christ ? Qu'est-ce qui est définitif dans ce message ? Qu'est-ce qui est adaptation aux circonstances ? Qu'est-ce qui est la part du jeu prophéti­que qui parle en image ou qui agit en des gestes qui sont eux-mêmes des paraboles ? Tout cela est difficile à discerner.

Il y a des niveaux, il y a des temps différents, il y a aussi des auditoires différents comme Jésus le manifeste lorsqu'Il dit à ses disciples qu'il parle à la foule en paraboles parce qu'elle n'est pas capable d'entendre autre chose, tandis qu'il livre à eux-mêmes le sens de la parabole, encore qu'il soit sans illusion sur leur capacité d'intel­ligence et qu'il doive parfois repousser leur intervention comme celle même de l'adversaire, du Satan qui a tenté de Le détourner de Sa mission en l'aiguillant vers des voies temporelles qui eussent été des voies de facilité et qui auraient trahi une fois de plus le Visage de Dieu. Alors, où est le Christ ? Où Le situer ? Comment Le reconnaître?

Si nous prenons les disciples eux-mêmes après la catastrophe, après la Passion du Christ, nous les voyons complètement déconcertés par cet événement, comme en témoignent les disciples d'Emmaüs, nous voyons qu'ils avaient placé tous leurs espoirs sur ce prophète de Nazareth, et maintenant il y a trois jours qu'il est dans le tombeau ! et, une fois cette phase surmontée, une fois que le Christ ressuscité leur apparaît, ils ne font que déplacer leurs espérances ! ce qui n'a pas été accompli avant pourra donc s'accomplir après et la dernière question dans les Actes des Apôtres la dernière question sur laquelle ils prennent congé de leur Maître, c'est celle-ci : "Est-ce en ces jours, ce jour où viendra l'Esprit promis et attendu, est-ce en ces jours que Tu rétabliras le Royaume en faveur d'Israël ?"

Il semble donc que même les disciples, même les apôtres, même ceux qui doivent prendre la relève, n'ont pas encore compris et le sens du drame et le mystère de la Passion et, plus profondément, ce mystère originel de la Trinité, c'est-à-dire du dépouillement infini de Dieu. » (à suivre)

Note (1). Pour lire intelligemment l'Evangile il ne faut jamais sortir du contexte quelque passage que ce soit, ce que font pourtant beaucoup de personnes. Zundel est un maître en cet art de décrire toujours et au mieux le contexte. On le voit ici.

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