Suite 3 de la 5ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963 par Maurice Zundel.

Jésus dans l'Eucharistie a voulu provoquer le décollement de nous-même (1) en établissant toute l'humanité et tout l'univers entre Lui et nous ...

Reprise : « L'Eucharistie n'est pas énoncée dans les derniers entretiens de Jésus à ses apôtres, pourquoi a-t-elle disparu ? Pourquoi n'est-elle même pas nommée en cet endroit ? parce qu'elle est implicitement contenue dans le mandatum (le commandement nouveau), elle est implicitement contenue dans la consigne ultime du Seigneur : "Aimez-vous les uns les autres" et dans le lavement des pieds, parce que c'est exacte­ment la même chose. »

Suite du texte : « Pour nous en convaincre (de ce que le mandatum et le lavement des pieds, c'est la même chose), il faut nous rappeler cette parole tragique de Jésus au cours du même entretien (tragique quand on va voir comment Il va partir): « Il vous est bon que je m'en aille car, si je ne m'en vais pas, le Paraclet, l'Esprit-Saint, ne viendra pas à vous.» (L'Esprit-Saint est justement cette intériorité qu'ils n'ont pas comprise, Il va la leur donner.)

Comment ne pas voir dans ces paroles l'aveu d'un échec ? (Jésus n'a pas réussi, Il va envoyer un Autre qui, Lui, va réussir en intériorisant les apôtres) Jésus n'a converti personne, personne ! ni la foule, ni les prêtres, ni les autorités, ni Hérode, ni ses disciples, ni même le disciple bien-aimé qui va s'endormir comme les autres tout à l'heure au Jardin de l'Agonie ! Il n'a converti per­sonne. Et l'appel suprême qu'il adresse à ses disciples au lavement des pieds restera sans écho. Ils ne comprennent pas que le Royaume de Dieu est au-dedans d'eux-mêmes, ils ne comprendront pas que c'est pour faire éclore ce Royaume que Jésus est à genoux devant eux, ils ne comprennent pas davantage que c'est pour desceller la pierre de nos coeurs que Jésus meurt sur la Croix ! la dernière question qu'ils lui poseront sera pour savoir quand il rétablira le royaume d'Israël ! Ils n'ont rien compris.

Son Humanité est donc un tiers (une personne extérieure à eux et extériorisante), il faut qu'elle disparaisse. Ce n'est que dans l'invisible, dans le feu de la Pentecôte qu'ils retrouveront leur Maître comme une présence intérieure à eux, ils ne Le verront plus alors devant eux mais au-dedans d'eux, et c'est à ce moment-là qu'ils Le reconnaîtront. Peut-on imaginer dès lors que Notre Seigneur nous ait donné l'Eucharistie pour que nous re-fabriquions un culte idolâtrique, pour que nous puissions Le posséder là, à la portée de notre main, (un culte extérieur à nous et extériorisant), en L'enfermant dans une boite pour qu'il soit bien à nous ? Peut-on concevoir un pareil matérialisme de la part du Seigneur ? Peut-on imaginer qu'Il ait dérobé Sa présence visible aux apôtres pour nous restituer dans l'hostie un foyer d'idolâtrie, comme si nous pouvions disposer de Dieu comme on fait d'un objet ? C'est absolument impossible, c'est le contraire du vrai sens de l'Eucharistie.

Ce que Notre Seigneur a voulu, c'est établir entre Lui et nous toute la dis­tance de la foi, toute la distance de l'amour, exactement toute la distance qui mesure l'écart entre notre moi biologique et notre moi oblatif. Car nous ne pouvons L'atteindre qu'à travers notre moi oblatif, nous ne sommes en contact avec Lui que dans la mesure où nous décollons de nous-mêmes, et c'est justement ce décollement qu'il a voulu provoquer dans l'Eucharis­tie en établissant entre nous et Lui toute l'humanité et tout l'univers.

Pour venir à moi, nous dit le Christ, pour me trouver réellement, pour ne pas trouver une caricature et une idole, pour ne pas recommencer l'illusion mortelle des apôtres, il faudra que vous assumiez toute l'humanité et tout l'univers, au moins en intention, c'est-à-dire avec toutes les énergies dont vous disposez en ce moment même : quand vous aurez formé ensemble mon Corps mystique, quand vous serez tous réunis autour de ma table, alors ce sera le moment de m'appeler et je n'hésiterai pas à répondre.

Il est clair que ce sont là les intentions du Seigneur et c'est pourquoi l'Eu­charistie n'a pas besoin d'être nommée dans les derniers entretiens rapportés par Saint Jean parce qu'elle est implicitement contenue dans le mandatum, dans la consigne suprême et le lavement des pieds : comme toujours Notre Seigneur en l'Eucharistie nous oriente vers l'hom­me.

Jésus sait toutes les impostures que l'on peut mettre sous le nom de Dieu, puisqu'il va en être victime ! c'est au nom de Dieu qu'on va Le tuer, qu'on va Le crucifier, c'est au nom de Dieu qu'on déclarera que Sa pré­sence est un danger public et qu'il faut L'éliminer pour que le peuple soit sauvé ! c'est le grand prêtre - prophète puisque grand prêtre cette année-là - qui fera cette déclaration. Rien n'est plus officiel, rien n'est plus religieux que cette sentence et cette condamnation : comment peut-elle être exécutée, pensée et conçue au nom du vrai Dieu ? C'est impos­sible. Il est clair qu'il s'agit d'un faux dieu à l'image de la fausseté de celui qui prononce jugement. Jésus savait que les faux dieux pullulent sous le couvert du vrai et que, seule, peut nous guérir de l'idolâtrie la charité qui nous oriente vers l'homme. »

(à suivre)

Note (1) : Lorsqu'on parle d'une grande âme, on sent tout de suite qu'il s'agit d'une disposition de la personne dont on parle, due à son hérédité, à sa nature. Lorsqu'on demande au Seigneur un esprit généreux, on comprend tout de suite qu'il s'agit d'une grâce et que cela n'est pas inscrit dans notre hérédité, il s'agit de quelque chose qui dépasse notre nature. On peut voir, au niveau de ces expressions, la différence entre l'âme et l'esprit. L'Eucharistie concerne notre esprit beaucoup plus que notre âme, le décollement de nous-même ne nous étant pas naturel.

Ajouter un Commentaire

Les commentaires sont modérés avant publication. Les contributions doivent porter sur le sujet traité, respecter les lois et règlements en vigueurs, et permettre un échange constructif et courtois. A cause des robots qui inondent de commentaires publicitaires, nous devons imposer la saisie d'un code de sécurité.

Code de sécurité
Rafraîchir