Début de la 5ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963 par Maurice Zundel.

"Un certain matérialisme religieux peut tragiquement s'établir autour de l'Eucharistie .... Cela est extrêmement grave."¨

Personnel: Nous abordons ici l'enseignement sans doute le plus important, et le plus inédit, de Zundel, celui sur le mystère de l'Eucharistie. C'est extrêmement important parce qu'il se peut que, dans l'Eglise,beaucoup de chrétiens se méprennent encore aujourd'hui radicalement sur son sens, et n'en soient instruits, peut-il sembler, que comme d'une réalité finalement extérieure à l'homme, à lui offerte pour un culte extérieur rendu à Dieu.

Peut-on faire remarquer ici que la substance, transubstantiée, de l'Eucharistie peut être réduite à presque rien, à une infime parcelle d'hostie qui « contient » le sacrement tout entier autant qu'une très grande hostie, ce qui veut dire qu'ici ce n'est ni la quantité, ni d'ailleurs non plus la saveur, l'hostie n'en a pas non plus, qui doivent arrêter notre attention mais bien l'ordination de ce pain consacré à l'intériorité de l'homme. Aussi n'a-t-il plus besoin ni de quantité, ni de saveur ! aussi le sacrement de l'Eucharistie se présente-t-il comme une nourriture, il est d'abord institué pour être mangé, et même pour devenir la nourriture essentielle de l'homme, la nourriture de notre âme, la nourriture beaucoup plus encore de notre esprit, à lui offerte pour qu'il entre dans le dialogue essentiel avec le Seigneur, pour qu'il y devienne apte, dans le dialogue vivifiant qui mène au don de soi, à suivre l'exemple et imiter le don sublime du Seigneur.

"Imitamini quod tractatis", est-il dit à l'ordinand qui va être ordonné ! Il devra imiter la « livraison » sublime du Seigneur au moment où il souffre, meurt sur la Croix et ressuscite, « livraison » dont l'Eucharistie est le sacrement. Et ce don de l'Eucharistie ne peut nous être fait validement que dans et par l'Eglise, et même pour l'Eglise, puisque c'est l'Eucharistie qui en assure l'édification, c'est l'Eucharistie qui assure la construction de ce corps mystique du Christ qu'est l'Eglise. Un Dieu extérieur à l'homme n'a jamais existé. L'Eucharistie est par excellence le don du Dieu purement intérieur, du Dieu « pur dedans », du Dieu qui est esprit, le don que l'homme doit assimiler dans toute sa vie, comme notre corps, pour vivre, s'assimile sa nourriture.


Voici le début de cette 5ème conférence donnée à La Rochette en septembre 1963.


Quelques questions fondamentales quant à la célébration de l'Eucharistie. ... L'Eucharistie peut être célébrée sans aucun engagement de la part du célébrant et des fidèles, alors ce sacrement n'a plus de sens. Il y a une religion apparente qui ne suppose aucune engagement profond, et dans laquelle nous ne sommes pas encore entrés au cœur de l'Evangile .... Un certain matérialisme religieux peut tragiquement s'établir autour de l'Eucharistie. Faisons attention : tout ce qui est dit là est très grave.

« Les pharaons d'Egypte ont été divinisés et les monuments ne cessent de représenter leur investiture divine. Lorsque plus tard Alexandre le Grand a conquis l'Egypte, il ne crut pas pouvoir assurer sa domination sur ses pays conquis sans se faire reconnaître comme dieu. De même les empereurs romains, pour cimenter l'unité de leur empire, acceptèrent puis imposèrent finalement cette divinisation de Rome et de leur personne. Mais cette divinisation du pharaon entraînait aussi, presque nécessairement, la pharaonisation du dieu. Il y avait une symbiose, une sorte de communauté de vie, où les réactions étaient réciproques et, finalement, l'image de la divinité se modelait sur celle du pharaon divinisé.
Dans quelle mesure cette situation ne s'est-elle pas reproduite au cours des siècles même dans la pensée d'Israël ? Dans quelle mesure notre liturgie n'a-t-elle pas des vestiges de cet échange ambigu entre la royauté terrestre et la royauté divine ? Dans quelle mesure même la conception de la royauté divine n'est-elle pas simplement l'émanation de la royauté humaine ? (1) Dans quelle mesure, à Byzance, la liturgie du Palais et la liturgie de Sainte Sophie ne coïncidaient-elles pas dans une même image où la royauté divine et la royauté humaine se confondaient de nouveau ? Et dans quelle mesure notre liturgie n'est-elle pas encore une survivance de ces liturgies royales qui n'engagent jamais le fond de l'âme ? Il s'agit de rendre hommage à un souverain, de processionner autour de son autel, de lui ériger un sanctuaire et, ceci étant accompli, on est quitte. Tout cela peut se réaliser sans aucune espèce d'engagement mystique.
On constate en certaines églises d'Italie un littéralisme incroyable, où les enfants de choeur à la balustrade parlent à la foule, où le son de la cloche prend plus d'importance que l'élévation. On voit en semaine un enfant de choeur qui court d'autel en autel, faisant un bruit du tonnerre, pour arriver à temps à chaque élévation afin d'agiter la sonnette ! Finalement cela ressemble-t-il en aucune manière à ce que l'on peut concevoir d'un engagement mystique ? Est-ce que cela ne reste pas à l'extérieur de la vie de l'âme ? Est-ce que cela ne frôle pas l'idolâtrie ? N'est-ce pas la religion bourgeoise, la religion satisfaite, cette religion qui se donne un brevet d'honorabilité et de bonne conscience et qui s'exprime au plus bas étage à travers ce mot d'un curé du Limousin : "Ici, quand un ouvrier devient patron, il porte des gants de peau et va à la messe !" La promotion sociale exige cela d'un ouvrier devenu patron comme si un ouvrier ne pouvait pas aller à la messe et qu'un patron ne puisse pas ne pas y aller.
Il est évident que, si l'homme de la rue est si souvent étranger à ce qui se passe dans nos églises, c'est qu'il ne s'y passe aucun événement qui le puisse toucher, il ne se sent pas atteint et concerné au plus intime de lui-même. Si on peut déplorer que la classe ouvrière ait échappé à l'Eglise - c'est terrible quand on pense que Jésus est lui-même un ouvrier -, si une confusion aussi effroyable a pu se produire, si les hiérarques, si les pontifes de l'Eglise apparaissent avant tout comme des gens qui détiennent un pouvoir et qui nous assurent une sorte de sauf-conduit quand nous avons à comparaître devant le Monarque, c'est que nous ne sommes pas entrés encore au coeur de l'Evangile.
Il y a une religion apparente qui ne suppose aucun engagement profond. Il suffit d'être correct, d'observer les règles de la bienséance, de ne donner lieu à aucun scandale, et on peut se tenir pour satisfait en usant largement des biens de ce monde avec la tranquille assurance qu'on jouira aussi des biens éternels. Cela est extrêmement grave et nous pouvons nous demander jusqu'à quel point ce n'est pas à propos de l'Eucharistie qu'on est arrivé à une confusion aussi radicale sur l'essence même du message de Jésus »

(à suivre)

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