Suite 5 de la 4ème conférence donnée par M. Zundel à La Rochette en septembre 1963.

On rappelle ici que tout ce qui est en italiques n'est pas dans le texte original et n'a pas été dit par Zundel.

Nous avons tous, jusqu'à la racine de nous-même, à être devêtus de nous-mêmes pour être revêtus de Jésus-Christ.

Reprise : « Le sens même de l'infaillibilité pontificale, c'est la proclamation la plus parfaite de la démission de l'homme

Suite du texte : « Il est étonnant que les cour­tisans de Pie IX, sous le règne de qui a été définie l'infaillibilité pontifi­cale, au moment où s'effondrait d'ailleurs le pouvoir temporel, aient cru flatter le Pape en lui offrant en hommage l'infaillibilité ou la définition de celle-ci ! elle signifiait, elle signifie, précisément le contraire d'un hommage ! elle était, elle est, l'affirmation d'une démission totale, elle voulait dire, elle veut dire : vous ne comptez pas ! vous n'êtes absolument pour rien dans notre foi ! L'intel­ligence que vous avez des mystères divins ne nous concerne pas ! vous êtes, même étant pape, un fidèle comme un autre quant à votre vie personnelle - comme l'est tout prêtre dans sa vie personnelle - car votre pouvoir est une démission, et il fait de vous simplement le sacrement de l'unité dans une foi qui est universelle et fournit à tous les hommes comme la nourriture même de leur vie mystique.

Dans la mesure où le mystère de l'Eglise est perçu dans cette lumière, où tous les membres de l'Eglise, évêques, prêtres, baptisés, confirmés, époux dont le mariage est lui-même une mission, sont vus ainsi, les diffi­cultés de considérer l'homme qui propose le message comme un écran entre le Christ et nous s'évanouissent complètement. Il n'y a plus d'écran car l'homme, ici le Pape, ne peut pas disposer du dépôt, il est assisté, pour le propo­ser, d'une manière infaillible (1), il ne peut aucunement l'altérer, et nous ne dépendons en aucune sorte de l'intelligence qu'il peut avoir du message.

Si son message est vraiment celui de l'Eglise, c'est-à-dire celui de Jésus, lui-même, le Pape, l'évêque ou le prêtre, ne peut l'entendre que par la foi et l'amour, comme tout le monde ! il ne fait (il ne doit faire) que grandir, comme chacun des fidèles, dans l'intelli­gence de ce message et il ne saurait imposer à personne l'étape où il en est arrivé de sa compréhension du mystère divin.

Dans le débat si pathétique de l'œcuménisme il serait évidemment de la plus haute importance que l'on élaborât une théologie de la démission. Si l'Eglise ne peut accomplir sa mission que par une démission, il ne s'agit pas de savoir si une partie l'emportera sur l'autre, si un seul dominera l'autre ! mais si tous, jusqu'à la racine de l'être, nous serons dévêtus de nous-mêmes pour être revêtus de Jésus Christ.

Il faudrait donc éliminer radicalement ce mot de "primauté" dans ces débats si délicats où les hommes apportent d'ailleurs une bonne volonté croissante. Il est évident que, si nous sommes encore loin du but, il y a une progression énorme dans le fait qu'une charité intense s'est développée sous l'égide de l'admirable Jean XXIII dans une fraternisation très authentique. Les chrétiens divisés cherchent à s'entendre, à se comprendre, à traduire chacun dans son langage le langage d'autrui pour le mieux assi­miler. C'est déjà beaucoup qu'une barrière psychologique ait été abattue, on peut le penser, d'une manière définitive.

Il reste cependant que, si le catholique s'assied sur ses positions, s'il attend que les autres viennent à lui, s'il pense détenir le monopole de la vérité, s'il croit qu'il n'a rien à réformer en soi, s'il pense que ses for­mules sont parfaites, qu'elles ne sont pas susceptibles d'être traduites dans un langage nouveau adapté à l'esprit de notre temps, si surtout il manie avec imprudence les mots d'infaillibilité et de primauté, il risque, à rebours de ses meilleures intentions, d'éloigner les autres définitive­ment. (2)

Si l'on respecte les chrétiens qui ne sont pas rattachés explicitement au siège de Pierre, si l'on comprend au prix de quel martyre ils ont souvent persévéré dans leur foi - je pense aux Coptes qui, depuis l'Hégire, depuis le 7ème siècle, ont gardé leur amour et leur fidélité au Christ en vivant sous un pouvoir étranger et non chrétien, dans un isole­ment où rien ne pouvait leur parvenir du reste de la chrétienté, ils ont néanmoins continué à prier le Seigneur, à tatouer leur poignet de sa croix, à s'affirmer explicitement comme chrétiens, à jeûner avec ferveur en l'honneur de la Vierge - si l'on songe à tout ceci, on ne peut pas ne pas conclure que la séparation de ces chrétiens est un accident dont ils ne sont pas responsables. Cela vaut pour tous les orthodoxes, cela vaut pour les protestants qui ont été séparés du siège de Pierre par le fait de leurs princes et non pas de leur foi.

On ne saurait donc méconnaître que ce témoignage chrétien, porté par des âmes ardentes, qui vivent certainement de la vie du Seigneur, exige le plus grand respect, et il faut aller à sa rencontre en abaissant les barrières d'un langage inutile (2) qui risque de fausser, pour les catholiques eux-mêmes, le sens du mystère de l'Eglise.

Il faudrait que la fonction de Pierre dans l'Eglise apparaisse immédiate­ment comme un service d'unité, comme un sacrement d'unité, dans une totale et absolue démission. Pour prendre l'affirmation la plus contes­tée, si on ramenait l'infaillibilité pontificale à l'identification qui émane de Jésus Lui-même : "Je suis Jésus que tu persécutes", si on compre­nait que l'Eglise, aujourd'hui comme alors, ne peut être que Jésus et que, si elle est Jésus, elle nous donne nécessairement, sans l'adultérer, la parole, la parole qui est vie, lumière, immortalité, alors on ne se scandaliserait pas de cette affirmation de l'infaillibilité investie dans la fonction de Pierre (1), comme d'ailleurs dans l'autorité collégiale de l'épiscopat.

Ce qui paraîtrait scandaleux, ce serait, au contraire, que des hommes, on parle ici du Pape, s'interposent entre Jésus et nous, qu'ils nous lient à leurs propres inter­prétations, qu'ils limitent le message à leur propre mesure ! nous ne pouvons évidemment recevoir le message avec une conscience libérée que si ceux qui nous le proposent ne comptent pas, que s'ils sont tout entiers effacés dans la Personne de Jésus, que si leur mission correspond intégralement à une démission.

C'est ce qui me fait dire qu'on n'est jamais plus libre, et nulle part plus libre que dans l'Eglise, précisément parce qu'on n'est jamais lié à une autorité humaine et on ne dépend jamais des limites humaines, puisqu'on est certain que Dieu assiste infailliblement le Pape, du moins en les très rares déclarations dogmatiques qu'il prononce. Si on en est blessé, c'est parce que la foi n'est pas allée assez profond pour rejoindre l'identité originelle : « Je suis Jésus que tu persécutes.» Cette situation a pour conséquence - ce qui est très important - que le Credo est entendu par chacun au niveau même de sa foi et de son amour.

S'il y a une convergence des fidèles dans une affirmation commune, une convergence des regards vers la Personne du Seigneur, il reste toutefois que les mêmes mots n'ont pas le même sens pour tous. Ils vont bien dans la même direction mais chacun les entend au niveau de sa vie intérieure, c'est pourquoi il n'y a pas de limite à l'intelligence du message, et il reste aussi que nous sommes invités à progresser sans cesse dans la lumière pour désentraver l'Evangile de tout ce que nous pouvons y mêler de nous-mêmes car, même avec les mots les plus parfaits, ceux qui expriment les formules qui coïncident le mieux avec la pauvreté du Christ, il reste que l'homme qui les emploie risque toujours de les infléchir dans son sens. Le fidèle est donc constamment ramené à la lumière et au dialogue de sa foi qui est un dialogue engagé avec le Seigneur Lui-même sans aucune interposition d'une présence humaine.

On peut trouver souhaitable, pour écarter tout obstacle, de ne pas exagérer l'affirmation du vicariat du Christ dans la personne du Pape. Un pape qui manquait singulièrement d'humour se laissait appeler "Vice-Dieu" ! Il y a là quelque chose de choquant et il est évident qu'un titre comme celui de "vicaire du Christ" (donné dans l'Eglise au Pape) risque d'introduire d'énormes confusions non seule­ment de la part de ceux qui le considèrent du dehors mais même chez les catholiques, chez les évêques et jusque chez le Pape lui-même ! parce que, fina­lement, on risque de faire du Pape un être solitaire qui a pour fonction de commander à toute l'Eglise, qui la contient toute entière en sa personne, qui peut l'identifier avec soi et qui, dans cette solitude quintessenciée, est exposé à perdre tout contact avec le peuple chrétien.»

(à suivre)

Note (1) : en réalité ce n'est pas le Pape qui est lui-même infaillible, c'est l'assistance divine, dont il bénéficie quand il déclare un dogme, qui est infaillible, l'assistance de Dieu qui ne peut ni se tromper ni nous tromper.

Note (2) : Il me semble certain que la pénétration de la mystique chrétienne avec M. Zundel, se situe en amont de toutes nos divisions, un protestant s'y trouve autant à l'aise qu'un catholique. Il ne s'agit donc plus essentiellement dans le dialogue œcuménique de chercher des formules capable de satisfaire tout le monde.

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