Début de la 4ème conférence de la retraite donnée à La Rochette en septembre 1963 par Maurice Zundel.

Le mystère de l'Eglise est consubstantiel au mystère de Jésus, il est inscrit au cœur même de l'Incarnation.

Le Christ est chargé du genre humain tout entier, Il a à récapituler toute l'histoire et à lui conférer son unité.

« Durant les terribles années de la guerre espagnole, les communistes ont saccagé une église mais épargné un Sacré-Coeur peint en rouge, après avoir attaché autour de son cou une pancarte disant : "Nous te respectons, Christ rouge, car tu es des nôtres. Ils ont fait de toi un roi mais tu es un ouvrier comme nous." Ce mot est touchant car il montre qu'il peut exister une certaine sympathie entre les hommes et le Christ au moment même où ils s'en prennent si violemment à l'Eglise.

Beaucoup de nos contemporains seraient disposés à écouter le Christ si le Christ ne leur parlait pas par l'Eglise qui leur semble faire écran entre Lui et eux. L'Eglise a mauvaise presse, et justement parce qu'elle est représentée par des hommes dont les limites humaines sont trop évidentes, il semble aux hommes qu'il y a là un truchement (un intermédiaire) infidèle et que l'Eglise entreprend sur leur liberté, empiète sur leur dignité en leur imposant une autorité qui leur paraît, finalement, être une autorité toute humaine.

Ils essaient alors de distinguer dans le christianisme ce qui est du Christ ET ce que l'Eglise est sensée y avoir ajouté, pour se retrancher dans une conviction personnelle, pour n'adhérer qu'à ce qui leur semble convenir au Christ en rejetant tout ce que les hommes d'Eglise ont ajouté à ce donné primitif.

C'est un fait que les défaillances des hommes d'Eglise sont innombrables et sautent aux yeux à travers l'histoire ! et on comprend que ces défaillances éloignent de cette institution quand elle est regardée avec des yeux humains et que l'on cherche une identification, bien difficile à réaliser, entre le Christ et cette société humaine que l'on appelle l'Eglise.

S'il n'est pas difficile, dans une certaine mesure, de partager cette appré­hension et de participer à cette discrimination, il n'en reste pas moins vrai que tout ce que nous savons du Christ, nous le savons par l'Eglise. Loyalement, le peu que l'on sait en histoire nous amène nécessairement à cette conclusion que, sans la communauté apostolique, sans cette petite société qu'était l'Eglise naissante, le Christ aurait disparu de l'histoire.

Il était de trop humble condition pour tenir une place quelconque dans les annales de l'humanité, et un crucifié de plus ou de moins dans l'empire romain, cela pesait peu. Si l'on songe que, en l'an 9 de notre ère, les Romains ont crucifié 2000 juifs pour réprimer une révolte, on conçoit aisément qu'un crucifié n'aurait pu laisser son nom dans l'Histoire et, à plus forte raison, devenir le centre de l'histoire, si sa mémoire n'avait été conservée par cette société qui s'est constituée sur le fondement de Sa résurrection et que l'on appelle précisément l'Eglise.

Les livres du Nouveau Testament ont été écrits par elle. Nous savons que l'Eglise a vécu sans eux une période considérable puisque ce n'est qu'à la fin du second siècle que la collection du Nouveau Testament a été entièrement constituée.

Les écrits du Nouveau Testament sont en bonne partie des lettres qui ont été conservées naturellement par les églises auxquelles elles ont été adressées mais, pour que l'ensemble fût réuni, il a fallu cette période considérable, l'Eglise a donc vécu sans ces écrits. Ces écrits émanent d'elle. On ne peut pas dissocier son témoignage et le leur car ils ne font que répéter sa foi.

Il est d'ailleurs de toute évidence quand on scrute ces écrits, qu'ils por­tent les traces même du développement de la foi chrétienne : il n'y a qu'à comparer saint Jean et saint Marc pour saisir immédiatement cette diffé­rence. Il est évident que les côtés de faiblesse qui ont été soulignés par les synoptiques ont été estompés dans saint Jean. Il n'est pas question dans saint Jean de l'agonie de Notre Seigneur, il en est simplement dit un mot avant l'événement. Au temps de Saint Jean, la dogmatique a progressé, la conception de la divinité de Jésus Christ est devenue plus précise et on éprouve une cer­taine répugnance à recenser et à rappeler ces côtés de faiblesse. C'est en vain qu'on chercherait dans l'évangile de saint Jean un mot comme celui que nous rapportent saint Marc et saint Luc : "Pourquoi m'appelles-tu bon ? Dieu seul est bon." Il est donc parfaitement clair que ces écrits, qui émanent de l'Eglise et portent la trace de sa foi, sont indissociables de son témoignage. Le témoignage des écrits est exactement le même que le témoignage de l'église, simplement le témoignage de l'Eglise est plus ample puisque c'est une tradition qui déborde les écrits.

C'est donc tout à fait en vain que l'on voudrait séparer ce qui est du Christ et ce qui est de l'Eglise dans les livres du Nouveau Testament parce qu'il n'y a là vraiment qu'une seule source, une tradition qui est partiellement écrite, qui a d'abord été orale et qui le demeurera en partie, mais ce n'est là qu'un élément très extérieur.

Il est évident que le mystère de l'Eglise est consubstantiel au mystère de Jésus, il est inscrit au coeur même de l'Incarnation. Si toute grâce est une mission - toute grâce est une mission : on ne reçoit jamais la grâce pour soi seulement mais pour tous les autres -, si toute grâce est une mission, la grâce de l'Incarnation, cette grâce incomparable faite à l'humanité de Notre Seigneur, est par excellence une mission, et, comme cette grâce est universelle et qu'elle est illimitée, elle comporte aussi une mission oecuménique, universelle.

Le Christ est chargé du genre humain tout entier, Il a à récapituler toute l'histoire et à lui conférer son unité. C'est en Lui que toutes les générations se rassemblent, devien­nent contemporaines, parce que tous les individus retrouvent à travers Lui leur visage : ils surgissent de la poussière, anonymes, où ils ont été ensevelis et ils sont actualisés dans ce présent infini en lequel l'âme du Christ respire.

Si le Christ est chargé de cette mission universelle, il reste que Sa Vie sera de brève durée, comment pourra-t-Il donc accomplir cette mission quand Il aura disparu de l'histoire visible ? Il disparaîtra de l'histoire visible en ce jour que l'on appelle le jour de l'Ascension, après ce dernier entretien avec ses disciples qui montre d'ailleurs combien ils sont étran­gers au sens profond de son message puisque leur dernière question est de savoir quand Il rétablira le royaume en faveur d'Israël ! De toute manière, Il ne peut rester indéfiniment parmi nous, s'Il le faisait, Son Humanité aurait quelque chose de fantastique, elle sortirait tellement de la mesure commune qu'il n'y aurait plus aucune ressemblance entre Lui et nous ! Il est donc normal qu'après avoir accompli sa carrière d'homme, Il dispa­raisse de l'histoire visible.

D'autre part, il fallait absolument qu'il demeurât parce que, sans Lui, Sa parole aurait prêté flanc à toutes les discussions, à toutes les exégèses, à toutes les interprétations et, finalement, on n'aurait plus su décou­vrir le sens authentique de son message. »

(à suivre)

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