Essai d'homélie pour le second dimanche de Carême.

Le mystère de la transfiguration de Jésus-Christ.

On peut s'intéresser, avec grand fruit, au développement donné par Zundel sur cet événement de la transfiguration du Seigneur, c'est tout à fait inédit, nous ne trouverons nulle part pareil enseignement.

La transfiguration de Jésus, cela, tous le reconnaissent, se situe entre deux annonces de Sa passion-mort-résurrection et cette annonce avait bouleversé, voire troublé, les apôtres jusqu'au fond d'eux-mêmes, et elle les bouleversera plus encore : « Jésus avait clairement déclaré qu'Il serait livré, jugé, condamné, crucifié, et qu'Il ressusciterait le 3ème jour, et cette vision, celle d'un événement terrifiant, cette vision de Jésus transfiguré s'adresse à eux selon ce qu'ils sont, au niveau de leur foi qui est encore obscure et hésitante.

Et comme ils situent Dieu en dehors d'eux-mêmes, c'est en dehors d'eux-mêmes que Jésus va être transfiguré comme un objet offert à leur regard » (fin de la citation de Zundel), et sur une montagne, et avec Moïse et Elie, prophètes de l'ancien testament, l'un qui disparaît emporté dans le ciel à la fin de sa vie, l'autre qui monte sur la montagne pour recevoir du ciel les commandements de Dieu.

Jésus transfiguré s'adapte à leur peu de foi, à la foi encore chancelante et très faible de ses apôtres, en semblant confirmer la vision première qu'ils avaient de Dieu, celle de tous les hommes de l'Ancien Testament, celle d'un Dieu extérieur à eux, celle de la samaritaine qui se demandait si c'est sur le Garizim ou sur le mont Sion qu'il faut adorer Dieu, celle que nous avons tous d'abord, et, si Jésus demande à ses 3 apôtres de ne jamais parler de cette vision qu'ils ont eue sur le Thabor avant sa résurrection, - dans leur foi encore commençante ils ne savent même pas encore ce que veut dire la résurrection des morts ! - si Jésus leur demande de se taire, c'est parce que cette vision peut prêter à une méconnaissance totale de ce qu'Il est et de pourquoi Il s'est fait homme. Il faut voir Jésus souffrant, mourant et ressuscitant pour en avoir une juste vision, on comprendra alors qu'elle ne peut être comprise dans son vrai sens que comme étant encore de l'Ancien testament, donc avec l'apparition de Moïse et d'Elie. Elle ne peut être comprise selon son vrai sens avant la révélation parfaite apportée par Jésus ressuscité.

Les apparitions de Jésus ressuscité ne se feront pas sur une montagne et il n'y aura aucune description de son aspect extérieur, de ses vêtements, comme lors de la transfiguration, parce que le ressuscité n'apparaît que d'une façon nécessairement très mystérieuse, et cela parce que ceux qui voient le Christ ressuscité ne sont pas encore passés jusqu'au Père, et c'est à tel point que même ceux qui L'ont vu ont pu douter, jusqu'à la Pentecôte, de la réalité de la résurrection du Seigneur, ils ont même été jusqu'à penser voir un fantôme ! Les yeux de ceux qui Le voient ressuscité ne sont pas encore adaptés à la vision du ressuscité, cette adaptation ne pourra se faire parfaitement que lorsque, eux comme nous, nous serons passés à notre tour jusqu'au Père, par un chemin semblable à celui emprunté par Celui qui est maintenant ressuscité, celui de la croix.

La parole qui est entendu venant du ciel, encore du ciel !, est très significative : « Ecoutez-Le ! » il s'agit sûrement d'une nouvelle écoute à laquelle Jésus nous appelle tous, comme les apôtres les premiers, une nouvelle écoute, et une nouvelle intelligence, de sa passion, de sa mort et de sa résurrection comme de l'essence même de la foi chrétienne.

On comprend dès lors le sens de la transfiguration, et comment la contemplation de Jésus transfiguré doit marquer une étape dans notre foi, une étape qui doit être dépassée dans une nouvelle intelligence de la passion, de la mort et de la résurrection du Seigneur, comme d'un Dieu purement intérieur, comme d'un Dieu pauvre (1), et non plus habillé, les vêtements sont extérieurs à la personne qui les porte, et non plus habillé dans la gloire comme Jésus l'est à la transfiguration avec des vêtements plus blancs que la neige.

Devant le Christ transfiguré, extérieur à eux, les apôtres ont eu très, très peur ! même si, en même temps, avec Pierre, ils auraient désiré rester toujours là en contemplation du transfiguré. « La nuée va les envelopper et ils vont être frappés de terreur, ils s'écrouleront sur le sol devant ce mystère redoutable de la présence divine. » Ils ont peur peut-être aussi parce qu'ils ont le sentiment confus que le vrai Jésus n'est pas là, que là n'est pas la vraie vision, et que leurs yeux ne sont pas encore aptes à la vraie vision du transfiguré devenu le ressuscité ! Ils ont peur en tout cas d'une peur semblable à celle de Moïse sur le Sinaï, et des autres prophètes de l'Ancien Testament emportés dans le ciel.

Voici le texte de Zundel sur le mystère de la transfiguration, dit en 1966, inédit. (Quelques mots manquent)

« ... Ce récit de la transfiguration nous rend particulièrement sensible la solitude de Jésus, nous pouvons nous en rendre compte en observant immédiatement que, si nous avions été là sur la montagne, que ce soit le Thabor ou l'Hermon, nous n'aurions rien vu, comme les compagnes de Bernadette à Lourdes n'ont rien vu. Bernadette a vu, elle n'a pas compris, les apôtres non plus, ils n'ont pas compris.

De quoi s'agit-il ? Comment situer la transfiguration ? Mais, comme le contexte des 3 synoptiques nous l'indique, nous devons la situer entre deux annonces de la Passion. C'est là le contexte de la transfiguration, un contexte terrifiant : Jésus avait annoncé le mystère de la Croix, Il le leur avait fait entrevoir, ou plutôt Il avait déclaré avec une parfaite clarté qu'il serait livré, jugé, condamné, crucifié, et que Il ressusciterait le 3ème jour.

Il reviendra dans un contexte très proche, Il reviendra sur cette annonce de la Passion qui est justement le grand scandale que les apôtres ne peuvent digérer : Comment est-ce que le salut pourrait résider dans la défaite ? Comment est-ce que le salut pourrait éclater dans la mort ? C'est justement pour les préparer à cet événement terrifiant, qu'il leur est donné de voir, c'est-à-dire que cette vision leur est proposée, vision toute concrète, je veux dire vision qui s'adresse à eux selon ce qu'ils sont, au niveau de leur foi qui est faible, qui est obscure et hésitante. Et comme ils situent Dieu en dehors d'eux-mêmes, c'est en dehors d'eux-mêmes comme un objet offert a leur regard, que la vision leur est offerte. Et dès lors même qu'ils voient Dieu avant tout comme une puissance, comme le divin pour eux leur apparaît en manifestation de puissance, le Dieu qui est traditionnellement le Dieu du Sinaï et le signal des manifestations divines, la nuée va les envelopper et ils vont être frappés de terreur, ils s'écrouleront sur le sol devant ce mystère redoutable de la présence divine. »

Nous sommes ... des pédagogies, tout cela suppose une foi qui est en marche, une foi qui est loin d'être parfaite, et justement c'est cela qui est si émouvant : dans cet évangile, comme si souvent, le récit nous rend sensible le niveau même, le niveau très imparfait de la foi des apôtres.

Cette vision est comme un germe jeté dans ... un germe d'espérance : il faut qu'ils se souviennent à travers les événements terrifiants qu'ils sont appelés à vivre, il faudra qu'ils se souviennent que Jésus, en l'apparence vaincu, que Jésus blessé, que Jésus condamné, que Jésus abandonné et crucifié, est néanmoins rattaché à un ordre divin, que la crucifixion n'est pas le dernier mot, et qu'à travers la mort une oeuvre de vie s'accomplit.

Mais, encore une fois, cet ordre divin pour eux ne peut se manifester (ils n'en sont qu'à une foi commençante) que par des actes et des oeuvres de puissance, c'est sous cet aspect, comme une image d'Epinal, que se présente la grandeur de Dieu et que se révèle Sa présence. Ils ne comprendront pas, et c'est pourquoi Jésus leur demandera de garder pour eux le secret de cet événement car, s'ils en parlent, ils vont y ajouter encore des commentaires plus obscurs, et ils vont égarer leurs frères comme ils s'égareront eux-mêmes.

La solitude de Jésus-Christ est indicible : Jésus est seul, qui va vers son destin tragique sans être compris de ses plus intimes amis eux-mêmes, ils ne seront d'ailleurs pas plus compris de nous.

Nous savons bien, ou du moins nous devrions savoir, que la gloire de Dieu est toute intérieure, que la puissance de Dieu s'identifie avec l'Amour, qu'Il n'a d'autre puissance que son Amour, et que Son Amour, s'il n'est pas reçu, peut être vaincu ! Qu'il est vaincu, qu'il est crucifié par nous toutes les fois que nous nous refusons à son appel.

Nous ne sommes donc pas dupes, du moins nous ne pouvons être dupes de cet événement de la transfiguration, évènement pédagogique qui veut mettre les disciples sur la voie de la découverte essentielle d'un Dieu qui est la pauvreté infinie (1), d'un Dieu qui n'a rien, d'un Dieu qui donne tout, d'un Dieu qui n'est qu'Amour et qui ne fait appel qu'à l'amour.

Et puisque, dans une transfiguration pédagogique éclate la vraie vie de Jésus-Christ, nous voulons aujourd'hui resserrer avec Lui notre amitié, nous voulons Lui être présents, nous voulons entrer plus avant dans ce mystère de la pauvreté divine, et puisque Dieu nous fait vivre, puisqu'il nous est livré, puisqu'il est remis entre nos mains, puisqu'il dépend de nous qu'il soit une présence réelle à l'histoire humaine, nous essaierons d'être fidèles, d'être présents, d'entrer dans cette conscience, de la vivre, de demeurer dans ce dialogue vivant de Dieu avec Dieu, de respirer sa présence en nous rappelant justement que le ciel est au-dedans de nous, qu'Il nous attend et que c'est dans la mesure où nous deviendrons nous-mêmes transparents à force d'amour, que le ciel (le vrai, le ciel intérieur) se révélera dans le secret des consciences, et que les hommes, nos frères, et que nous-mêmes, nous apprendrons que la gloire de Dieu, elle n'éclate pas dans des actes de la puissance, mais que la gloire de Dieu, elle se révèle dans l'accomplissement de Son amour, dans le rayonnement de Son amour au plus intime de notre vie, selon le mot admirable si bouleversant de saint Irénée qui disait ce qui est le plus beau commentaire de la transfiguration : « Ce qui est la gloire de Dieu, c'est l'homme vivant. »

Note (1) : Il ne faut pas oublier que la mort de Jésus sur la croix, pauvre et dépouillé de tout, même de son honneur ! est pour nous la révélation par excellence de la pauvreté de Dieu dans ce total dépouillement.

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