Retraite avec Maurice Zundel.

3ème jour, 2ème rencontre.

La vie d'un Autre est confiée à ma vie. C'est Lui qui risque.

« Un vieux curé, vigneron, avec un beau visage sculpté dans la terre et le soleil, me posait, l'été dernier, avec gravité, cette question : "Mais enfin, y a-t-il vraiment un enfer? Courons-nous vraiment le risque d'y aller? - Mais, lui dis-je, devant la Croix de Notre Seigneur, il me semble que ce n'est pas là la question que nous avons à nous poser, devant la Croix de Notre Seigneur il est clair que c'est Dieu qui risque tout et non pas nous! "

"Mais non ! me dit-il, Notre Seigneur, pour Lui c'est fini, Il est mort une fois pour toutes, Il est ressuscité! Dieu est sûr de son destin, Il n'a pas besoin de nous! Ce qui m'intéresse et m'inquiète, c'est mon destin à moi! Oui, mon destin: qu'est-ce qu'il m'arrivera dans l'autre vie? Est-ce que vous ne croyez pas à une autre vie?"

"Une autre vie, ça ne m'intéresse pas, lui ai-je répondu, je crois à la vie d'un Autre en moi, à la vie d'un Autre, à la vie d'un Autre, c'est là la vraie question."

Je crois à la vie d'un Autre! Car la vie éternelle, c'est la Vie d'un Autre en moi, et cette Vie en moi, cette vie d'un Autre est confiée à ma vie! Voilà le vrai problème et la vraie question, voi­là le risque infini que Dieu prend en me confiant Sa Vie: je crois à la vie d'un Autre dans ma vie. (1)

Nous serions des punaises ou des fourmis si notre vie n'était que notre vie, si tout gravitait autour de ce petit moi qui n'est qu'un grumeau cosmique.. Ce qui fait que la vie humaine est une chose si grande et si pathétique, c'est que, dans cette vie, dans la vie humaine se joue une tragédie divine, c'est que, dans ma vie se situe et se joue la vie d'un Autre: toute l'histoire humaine a son sens dans ce drame divin... Ce qu'il s'agit de sauver en moi, c'est cette vie qui est confiée à mon amour.

Si je pouvais résumer toute ma foi, elle est là: je crois à cette Vie d'un Autre en moi, je crois au risque infini de Dieu, je crois à la tragédie éternelle de l'Amour crucifié, je crois à la fragilité de Dieu, précisément parce que, s'il n'y a rien de plus fort que l'amour, il n'y a aussi rien de plus fragile !

Notre égoïsme va de soi, ... la merveille, c'est que, de temps en temps, surgisse la Lumière de cette Présence infinie, que nous soyons tout d'un coup dépassés par elle, envahis, transfigurés, que nous n'exprimions plus nos petits intérêts et que nous ne soyons plus, pour un instant au moins, qu'un élan vers cet Autre qui nous habite et qui est la Vie de notre vie. C'est cela l'unique espérance de l'existence, ce trésor qui est confié à notre vie, cette possibili­té de s'arracher à soi, de se perdre dans l'Autre et d'être jusqu'au bout l'affirmation de Jésus-Christ.

... Il n'y a pas d'autre problème que de sauver en soi cette Vie d'un Autre, que de revenir sans cesse à cette Lumière merveilleuse : je ne suis pas seul en moi, ce n'est pas moi qui compte, c'est Lui qui est la vie éternelle.

... Il est certain que la bonne Nouvelle de l'Evangile n'est pas de nous promettre quelque chose que nous allons toucher, ce n'est pas que l'Evangile soit pour nous une consolation, un refuge et une espèce d'opium contre la douleur et la mort, l'Evangile est quelque chose d'immense, d'infiniment viril, quelque chose qui s'adresse à ce qu'il y a de plus haut dans notre être intelligent et notre coeur, quelque chose qui ne fait appel qu'à notre générosité.

Voilà! Dieu vous est livré, faites-en ce que vous voudrez! Dieu vous est livré. Il risque tout! Vous pouvez Le tuer, Il est sans défense! Vous pouvez Le crucifier, Il est sans appel, Il vous fait crédit ... Tout est là !

Il faut changer les perspectives! ou plutôt, simplement, regarder la Croix. et, devant la Croix, notre unique espérance, il faut lire le Coeur de Dieu: Voilà ce qu'est Dieu! Il n'est pas une menace embusquée au tournant de votre chemin, Il est les deux bras liés de l'Amour que vous seul pouvez délier, car, s'il doit ressusciter, Il ne le peut que dans votre vie, dans votre coeur et dans votre amour.

Alors je n'ai pas besoin de m'occuper de mon destin et de l'au­tre vie! Il y a quelque chose de tellement plus brûlant aujourd'hui: il faut que je m'occupe de cette autre vie dans la mienne, de cette Vie confiée à la mienne, de cette Vie qui donne à mon existence sa véritable dimension qui est une dimension de générosité.

C'est ce que suggère ce mot admirable lu sur une tombe : "L'hom­me est l'espoir de Dieu ! "

(Maurice Zundel, "Ton Visage, ma Lumière" pp. 146 ... 149)

(1) Je ne sais si nous nous rendons bien compte de ce que combien Zundel, ici comme en bien d'autres points, innove en disant cela. L'immense majorité des chrétiens se pose un jour ou l'autre la question du vieux curé vigneron. Qui parmi les chrétiens a bien conscience de ce que, si nous pouvons vivre de la vie éternelle, en réalité c'est Jésus qui la vit en nous, sans nous dépersonnaliser? bien au contraire puisque lui seul peut donner à l'homme sa vraie personnalité.

Note. Je crois à la Vie d'un Autre en moi. Je crois à la Vie d'un Autre confié à ma vie, je crois à la vie d'un Autre dans ma vie. Je crois que, dans ma vie, se joue une tragédie divine. Je crois au risque infini que Dieu prend en me confiant Sa Vie. Je crois à la tragédie éternelle de l'Amour crucifié, je crois à la fragilité de Dieu.

Il faut que nous ne soyons plus, pour un instant au moins, qu'un élan vers cet Autre qui nous habite et qui est la Vie de notre vie. L'unique espérance de notre vie , c'est ce trésor confié à notre vie, cette possibilité de s'arracher à soi, cette possibilité de se perdre dans l'Autre et d'être jusqu'au bout l'affirmation de Jésus-Christ.

Il n'y a pas d'autre problème que de sauver en soi cette Vie d'un Autre. Dieu vous est livré, Il risque tout ! Faites-en ce que vous voudrez ! Il faut changer les perspectives ou, plutôt, il faut simplement regarder la Croix et y lire le cœur de Dieu.

Je n'ai plus besoin de m'occuper de mon destin, il y a quelque chose de tellement plus brûlant aujourd'hui, il faut que je m'occupe de cet autre vie dans la mienne.

Les choses sont tout aussi claires qu'absolument étrangères à l'esprit des chrétiens, apparemment du moins.

Mais après tout; le premier commandement du décalogue ne suggère-t-il pas qu'il faudrait aller jusque là, et à plus forte raison le nouveau commandement du Seigneur : il faut aimer à la façon et selon la façon de Jésus Lui-même, Jésus infiniment "soucieux" et occupé de la Vie d'un Autre en Lui, la Vie même du Père qui Lui est confiée et qui est la Vie de Sa Vie.

"Que tous soient UN comme Toi, Père, tu es en moi et moi en Toi, afin qu'eux aussi soient uns en nous ... Je leur ai donné la gloire que Tu m'as donnée afin qu'ils soient uns comme nous sommes uns, moi en eux et toi en moi afin que leur unité soit parfaite. »

C'est cette prière de Jésus, après le lavement des pieds, le don du commandement nouveau et l'institution de l'Eucharistie, et juste avant l'entrée en agonie au jardin, c'est cette prière sacerdo­tale que nous ferons nôtre maintenant. (Jean 17, 20-26). Elle veut sans doute dire exactement ce que M. Zundel vient de nous développer. Alors pourquoi cette perspective est-elle si universellement mécon­nue?

Je crois à la Vie d'un Autre en moi et, de même que la Vie du Père est confiée au Fils, de même cette même Vie nous est confiée.

Je crois à la Vie d'un Autre en moi ET à ma vie EN celle d'un Autre. Elle ne m'appartient donc aucunement.

Cette parfaite intériorité réciproque du Père et du Fils en l'Esprit, et cette intériorité que Dieu veut parfaitement réciproque, du Père et du Fils- en l'Esprit, en l'humanité entière comme en cha­cun de ses membres, afin que l'homme puisse être à l'image et selon la ressemblance, parfaite, de Dieu suivant le projet initial de Dieu quand Il crée l'homme.

Et cette intériorité n'est pas en quelque sorte comme une situa­tion "statique" de l'Un en l'autre et de l'autre en l'Un, elle suppose que la Vie de l'Un est confiée à l'autre (qui doit donc la protéger et faire grandir ...) comme la vie de l'autre est confiée à l'Un.

Et ce doit être là le point fondamental de notre foi comme de celle de M. Zundel.

PRIERE : Seigneur, notre Dieu, éternellement Ton Fils Bien-Aimé vit en parfaite intériorité réciproque avec Toi, le Père Unique, Toi en Lui et Lui en Toi, dans l'unité du Saint-Esprit, exauce, nous T'en supplions, la prière de Ton Fils : que nous soyons UN en Lui et en Toi dans une semblable et parfaite intériorité réciproque, que notre Unité soit parfaite pour que le monde Le reconnaisse et Te reconnaisse. Nous Te le demandons à Toi, Père infiniment bon, par Ton Fils, parfait révélateur de Ton Amour et de Ta tendresse infi­nis, dans l'Unité du Saint-Esprit. Amen.

Nous regarderons, simplement, longuement et amoureusement, cette Croix Bien-aimée en laquelle se trouve le salut de Dieu comme le nôtre.

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