Retraite avec Maurice ZUNDEL, 3ème jour, 2ème rencontre.

« Toute notre éducation nous a entraînés à considérer Dieu comme un rival, comme quelqu'un qui commande, exige et punit, comme quel­qu'un qui nous gêne dans la spontanéité de notre être: "Comme ça serait plus commode s'il n'existait pas! Mais malheureusement il existe, alors il faut bien de temps en temps se souvenir de Lui, de temps en temps se rappeler qu'il y a des commandements, de temps en temps payer ses dettes, de temps en temps liquider ses fautes et reprendre cette ascension laborieuse et inutile vers ce devoir maussade qui limite la vie et éteint la joie.

C'est là la plus grave de toutes nos tentations, cette représen­tation païenne et monstrueuse d'un Dieu rival et embusqué qui nous surveille, nous tient au doigt et à l'oeil, d'un Dieu qui enregistre et note toutes nos défaillances et saura s'en souvenir au jour venu, Il en demande trop finalement! Et quand on ne peut plus soutenir le fardeau de ses exigences, alors on passe à l'autre extrême de l'idolâtrie: "Au fond le Bon Dieu est un brave bonhomme. Il n'en demande pas tant! Il comprend, Il est intelligent, Il ne va tout de même pas s'acharner contre des êtres aussi faibles que nous!"

Deux visions également absurdes parce que Dieu n'est pas un être extérieur, Il n'est pas ce Maître, pas plus qu'il n'est ce "bonhomme", Il est le coeur de la maison, le Coeur de notre coeur, Il est la Vie de notre vie.

S'il en était autrement, pourquoi Jésus serait-Il à genoux au Lavement des pieds?... Pourquoi est-Il à genoux? qu'est-ce qu'il demande à ses apôtres? qu'est-ce qu'il attend d'eux sinon justement leur coeur, qu'ils se réveillent enfin et découvrent que c'est à leur intimité que Dieu en veut! Il rêve d'une communion, d'un échan­ge, d'un mariage, selon ce que dit saint Paul: "Je vous ai fiancés à un Epoux Unique pour vous présenter au Christ comme une vierge pure." (2 Cor., 11,2). La Loi du mariage est notre suprême libéra­tion: l'amour, rien d'autre que l'amour... Dieu ne nous atteint et touche que par Son Amour, aussi est-Il à genoux devant nous. Il ne nous atteint que par Son Amour, Il ne peut pas être notre Maître.

Comment pourrait-Il posséder, Celui qui n'a rien parce qu'il don­ne tout? Il est à genoux justement parce que la seule chose où Il puisse nous joindre, c'est notre amour, comme notre amour est la seule réalité qui Le puisse atteindre.

Il est donc bien clair qu'entre Dieu et nous il s'agit unique­ment de ce consentement, de cet abandon, de cette confiance, de cet­te ouverture, de cette offrande de tout notre être, de notre corps, de notre esprit et de notre action. Il doit en être exactement comme dans un foyer harmonieux où les époux sont tout entiers l'un à l'au­tre et l'un pour l'autre et l'un par l'autre, non pas parce qu'ils subissent un devoir mais parce qu'ils ont échangé leur moi et que désor­mais ils ne peuvent vivre que l'un dans l'intimité de l'autre. Il n'y a pas de morale, il y a une mystique: Il n'y a pas de morale par­ce qu'il s'agit d'une vie d'union qui est au-delà de la morale, qui accomplit tout bien entendu et même plus que tout, mais qui l'accom­plit d'en haut et librement, qui l'accomplit comme on reçoit l'Eu­charistie et comme on communie à l'Amour, qui l'accomplit comme on échange son coeur avec le coeur d'un être aimé.

Et cette morale, ou plutôt cette mystique, qui est tout l'Evangi­le, est la plus haute révélation de Dieu: Dieu est l'Être infini parce qu'il est l'Amour sans limites et qu'il n'y a rien en Lui qui ne soit l'Amour, parce que "exister", c'est sortir de soi et que ce mot d'exister a la même racine que le mot "extase", et le même sens car on n'existe qu'en sortant de soi, on existe en allant vers l'autre, on n'existe que dans l'intimité de l'être aimé et en se donnant. Et c'est parce que Dieu est tout don et rien d'autre que cette communication de Lui-même au sein de la Trinité, c'est à cau­se de cela qu'il existe en plénitude.

Que notre conduite déborde en ambitions, avarices et sensualités, ce n'est pas cela qui constitue le mal d'abord! l'unique source du mal, c'est de coller à nous, de nous refuser nous-mêmes, c'est de ne pas entrer dans ce jeu de l'Amour, c'est de ne pas faire crédit à l'immense tendresse de Dieu... C'est dans cette absence de l'Autre que se trouve l'abîme de toutes les ténèbres.

Tout ce que Dieu attend de nous, et cela seul qui est indispen­sable à Son Plan créateur et rédempteur, cela seul qui illumine et comble, ce n'est rien d'autre que notre présence, notre consentement et notre amour. Et du matin au soir, et du soir au matin, dans chaque geste et action, dans chaque battement de notre coeur, nous pouvons renouveler ce don, confirmer ce consentement, approfondir cette com­munion, découvrir toujours davantage cette Lumière et cette Beauté. Dès qu'on sort de là, c'est l'idolâtrie, tout se fausse et Dieu devient Lui-même une abominable caricature et nous ne pouvons plus nous joindre nous-même. »

Extrait de "ton visage, ma lumière" pp. 300 .. 302. Lausanne 1956.

En note :

L'homélie d'où est extrait ce texte s'achève par le mot d'Augus­tin : "Aime, et ce que tu veux, fais-le ! " dans lequel M. Zundel voit le résumé de toute la morale chrétienne. A condition bien sûr qu'il s'agisse de l'amour vrai authentique.

Il continue par cette prière: " Seigneur, Tu veux plus que moi mon bonheur, plus que moi mes amitiés, mes tendresses, ma jeunesse et ma beauté, plus que moi ma puissance créatrice et ma fécondité, Tu veux tout pousser à l'infini parce que, pour Toi, il n'y a qu'une seule dimension à l'être, et c'est d'abord cette plénitude d'amour qui fait que toute réalité s'éternise, qu'elle devient merveilleuse­ment précieuse! comme les murs de la maison s'animent non pas parce qu'ils sont des murs de pierre, mais parce que, dans ces murs, il y a le visage, la présence et le coeur de la mère !

Nous ne pouvons pas sortir de l'Amour, et quand bien même nous le voudrions, nous ne pourrions pas échapper à la tendresse de Dieu. Mais pourquoi vouloir y échapper puisque c'est dans cet amour que notre liberté respire. Car être libre, libre de soi, c'est décoller de ses frontières et de ses limites, c'est prendre son élan et faire de tout son être une offrande et une oblation.

«Seigneur, je crois en Toi! Seigneur, tu es le cœur, tu n'es qu'un cœur, tu es le cœur de la mère, tu es l'éternelle maternité, tu es la maison, tu es l'attente, Tu es le cœur! »

(Dans ses prières, M.Zundel emploie toujours le vouvoiement)

Prière : Père infiniment bon, Dieu notre Père, sans cesse en attente de notre présence, de notre consentement et de notre amour, nous T'en supplions : qu'en chaque geste et action, en chaque battement de notre coeur, nous sachions renouveler ce don entier de nous-même ! Que nous sachions toujours confirmer notre consentement à Ton Amour et approfondir notre communion avec Jésus, le Fils! que nous découvrions toujours plus clairement Ta Lumière et Ta Beau­té que Tu nous as fait connaître par Jésus-Christ, Ton Fils Unique, Notre Seigneur. Amen.

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