Retraite avec Maurice Zundel, 2ème jour, 4ème rencontre.

Si vous n'êtes pas travaillé par ce problème, laissez Dieu de côté, ça ne signifie rien ! Toute la misère du monde, c'est que l'homme n'existe pas ! Il ne peut être question de Dieu qu'à partir du moment où l'on a commencé à se faire homme.

C'est quand Dieu transparaît que l'homme est homme.

« Il est capital de prendre conscience de cette réalité : l'hom­me n'existe pas, ce n'est pas sa nature charnelle ou sa naissance charnelle qui lui donne d'exister. Comment peut-il dire JE et MOI tant qu'il n'a absolument rien créé de personnel ? La découverte de son intériorité est une vocation, elle n'est pas encore une réa­lité, et cette découverte est difficile.

Il est certain que tout le problème que nous sommes est tout entier en ce que nous ne naissons pas homme, notre dignité est seulement un appel, une vocation, une merveilleuse possibilité, une exigence immense, imprescriptible, et non pas un donné que nous trouverions dans notre berceau : l'homme a à se faire homme. "Pourquoi vouloir être quelque chose quand on peut être quelqu'un ?" écrivait Flaubert à Baudelaire. (On naît quelque chose, on a à devenir quelqu'un.)

Vous n'avez pas choisi de naître, de naître dans ce siècle et de tels parents, vous n'avez pas choisi votre hérédité, votre mi­lieu, votre langue, votre religion, vous n'avez rien choisi, et tout d'un coup vous prenez conscience que vous existez, et, quand vous dites : j'existe, il faut ajouter aussitôt : mais je n'y suis pour rien.

Il faut que l'enfant se conquière lui-même, qu'il transforme radicalement son moi et son être préfabriqués, et qu'il devienne l'origine et la source de lui-même, il faut qu'il naisse de nouveau car il y a une seconde naissance nécessaire qui est la naissance de la personne, de la dignité, de l'inviolabilité et de l'immorta­lité, et sans cette seconde naissance on ne peut pas être homme.

C'est capital de comprendre cela car toute la misère du monde, c'est que l'homme n'existe pas ! Si l'homme était l'homme, la guer­re serait impossible car on ne pourrait pas tuer un être humain si l'on croyait qu'il porte une valeur et une dignité inviolables.

Il ne peut être question de Dieu qu'à partir du moment où l'on a commencé à se faire homme par cette nouvelle naissance.

L'homme qui ne sent pas qu'il est ce problème et que son je et moi qu'il a toujours à la bouche est un cadenas et une prison, il n'est pas lui-même, il est simplement le poids de toutes ses préfa­brications, déterminismes et servitudes internes qui sont les pi­res, car, si je suis l'esclave de mes préjugés, de ma convoitise, de ma cupidité, de mon ambition, de mon orgueil et de mon avarice, je suis ligoté et cadenassé dans la prison la plus étanche ...

Être libre intérieurement ! Ce que nous ne savons plus, ce que le monde dit libre ne sait pas, ce qu'on n'apprend ni à l'école ni à l'université ni nulle part, c'est cette vraie création, cette création de l'homme par lui-même : il faut que l'homme soit le créateur de lui-même, il faut qu'il émerge de tout ce qu'il subit, de tout ce qu'il n'a pas choisi, il faut qu'il devienne la source et l'origine de sa vie ! Si vous n'êtes pas travaillé par ce problème, laissez Dieu de côté, ça ne signifie rien !

Tout le problème est celui de notre libération : pouvons-nous nous libérer de ce moi préfabriqué et passer d'un moi possessif qui est une prison, à un moi oblatif offert qui est un espace illimité ? Pouvons-nous devenir un bien commun et universel, tel que toute l'humanité soit intéressée à le défendre parce que c'est là-dessus que reposent les droits de l'homme, ces droits qui supposent que chacun est le bien commun et universel parce que sa solitude est une source inépuisable de lumière et d'amour ? C'est là l'exigence fondamentale.

Mais qu'est-ce que Dieu vient faire là dedans ? C'est quand Dieu transparaît que l'homme est homme. »

« ... Un moi oblatif ? Mais à qui se donner, sinon à cette Présence au plus intime de nous, qui n'est pas nous et en laquelle nous devenons nous ?

Car justement notre dignité, notre personnalité, notre inviolabilité, notre immortalité se fonde sur cet échange où, comme Augustin nous l'a dit, Dieu apparaît comme plus intime à nous-même que le plus intime de nous-même, où Dieu suscite notre intimité et nous fait naître à nous-même, où Dieu est le ferment de notre libération, l'espace où notre liberté respire et s'accomplit : ceci est capital. »

(Paroisse sainte Clotilde, Genève, octobre 1973)

Note : « Si vous n'êtes pas travaillé par ce problème, laissez Dieu de côté, ça ne signifie rien ! » C'est d'ailleurs ce que font allègrement, apparemment du moins, de nombreuses personnes, baptisées, désirant parfois être dé-baptisées, qui n'ont plus besoin de Dieu. Est-ce à dire que tous ceux qui disent ne pas croire en Dieu, est-ce à dire que les baptisés qui ne pratiquent pas, sont sans souci de ce problème? Peut-être. Peut-être aussi que, si Dieu les intéresse encore parfois, si même ils disent le prier seul à seul avec lui, c'est d'un faux Dieu qu'il s'agit.

Ce que Zundel veut souligner ici, et qui est capital, c'est que l'homme a à se créer lui-même, à ne plus subir seulement ses préfabrications, l'homme a à se donner, et ce n'est jamais fait une fois pour toutes : vous avez des gens extrêmement doués, extrêmement intelligents, qui ne savent pas ce qu'est la générosité. Je pense à ce poète du 20ème siècle, connu de tous, et auquel B. avait fait une visite, il venait demander une offrande pour une noble cause, et il lui a remis une petite pièce témoignant que, dans son vieil âge, la ladrerie l'habitait encore, lui, l'homme mondialement connu et vénéré.

Mais dans ce domaine chacun doit penser d'abord à soi. Il n'est pas d'homme sur la terre qui ne reste tributaire, surtout peut-être, en sa grande vieillesse, d'une nature l'invitant à s'aimer d'abord lui-même. Le don de soi est à renouveler chaque jour dans notre prière, et à activer dans des choses peut-être tout à fait minimes, dans la fidélité jusqu'au bout au devoir quotidien, sans se plaindre et dans la mesure de nos forces.

Prière : Jésus, prince de la vie, source et origine de tout vivant, tu m'as donné de naître en ce monde, c'est Toi qui m'a créé et tu attends que je me crée moi-même ! Apprends-moi comment me conquérir et me transformer ! que je naisse de nouveau ! que je devienne, mieux et davantage, don à tous, à l'image et selon la ressemblance de l'éternel et parfait don de Toi-même au sein de la Trinité divine.

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