Retraite avec Maurice Zundel, 1er jour, 4ème rencontre. Texte de M. Zundel.

« Il n'y a pas de vertu sans nuance, la nuance est le constitu­tif essentiel de toute vertu !

Les fautes graves ne s'identifient pas avec le crime qui peut être purement et simplement un acte de folie presque non coupable parce qu'il échappe à la connaissance et à la liberté et qu'il est bien plus un acte cosmique d'une passion qui relève de l'Univers, plus qu'un acte proprement humain voulu, concerté et délibéré.

Là où, au contraire, la culpabilité peut jouer dans toute sa pureté, c'est dans les toutes petites choses, c'est dans les nuan­ces que nous pouvons nous rendre le plus gravement coupables parce que c'est là que nous pourrions le plus aisément triompher de notre égoïsme. Pour comprendre cela, il suffit de se rappeler la parabo­le du Bon Samaritain.

"Un blessé gît sur la route, un prêtre vient à passer, il s'ar­range prudemment pour passer de l'autre côté de la route. Un lévite le suit, il s'arrange lui aussi prudemment pour passer de l'autre côté de la route : ils sont tout entiers dans leur prière: "Schema israël !", "Ecoute, Israël, ton Dieu est un Dieu unique."

Qu'y a-t-il de mal à passer sur l'autre trottoir? Ce n'est pas un péché mortel! Ce n'est pas catalogué par les casuistes ni ne relève des tribunaux! Pourtant il y a un homme qui va mourir sur la route, et le fait de passer sur l'autre trottoir peut signi­fier sa condamnation à mort.

Le Samaritain, lui, méprisé comme un chien par le prêtre et par le lévite, ne passe pas de l'autre côté de la route, il bute contre ce blessé, il se penche et le relève, il le met sur sa mon­ture, il l'emmène au caravansérail, il demande qu'on prenne soin de lui, s'engageant à payer à l'hôte les frais supplémentaires que lui occasionnera la présence de ce blessé."

Nous avons là les fautes graves, ces fautes qui ne sont pas cataloguées, qui ne bourrellent pas notre conscience de remords et nous paraissent simplement la prudence d'un homme économe de son temps, mais qui entraînent des conséquences désastreuses et irrépa­rables.

Le refus de sentir le désir de l'autre, de deviner sa souf­france, de baisser les yeux devant sa faute ou sa confusion, un mot ironique qui stérilise un bon mouvement qui commençait à naître, il n'en faut pas davantage pour empoisonner l'existence et détruire parfois radicalement le bonheur. Et là nous n'avons pas d'excuse.

Nous pouvons nous excuser d'un mouvement de passion, d'une co­lère qui nous envahit et nous fait perdre la tête, d'un mouvement charnel qui nous communique son vertige, tant d'hommes peuvent être emportés en effet dans l'ardeur d'une passion et se réveiller sou­dain en se demandant si c'est vraiment eux qui ont été capables d'un acte qui leur parait maintenant impossible !

Mais ces petites nuances, cette guerre de coups d'épingles, cette inattention volontaire à une souffrance à côté de soi-même, mais ce refus de prévenir une douleur, de tenir compte de la pensée et de l'opinion de ceux avec lesquels on vit, c'est cela qui est grave, parce que c'est cela qui grignote la vie et peut même peu à peu engendrer le désespoir.

C'est donc une immense erreur d'accorder une importance capi­tale aux grands mouvements de la passion, et de négliger ces nuan­ces infinitésimales qui tissent le bonheur quotidien et sont la fleur la plus exquise de la tendresse et de l'amour. »

(« Ton Visage, ma Lumière », pp. 319-321)

Notes.

Il ne s'agit pas tant pour M. Zundel de minimiser l'importance des fautes cataloguées comme graves et relevant du Décalogue, que d'attirer notre attention sur l'importance de ces autres fautes à nos yeux minimes, et que nous commettons chaque jour, alors que nous ne nous rendons peut-être jamais coupables des plus graves.

Il est nécessaire ici de s'arrêter à ces fautes auxquelles nous ne faisons même plus attention et qui, en fait, peuvent stériliser et ruiner toute notre vie chrétienne en nous rendant incapable de toute vraie prière et offrande.

Nous sommes appelés maintenant à une attention positive, permanente, attentive , à cet autre qui est à côté de nous et même peut-être vit avec nous.

Quand il a été condamné à la prison et à l'infamie, Oscar Wilde a été sauvé du désespoir par une manifestation de respect que lui a témoignée l'un de ses amis à lui resté fidèle. M. Zundel aimait citer ce fait pour nous inviter à reconnaître les occasions de rendre l'espérance ou de l'accroître, chez ceux qui, même sans être en dé­tresse, seront réconfortés par les délicatesses de notre attention à l'autre.

Ce seront la plupart du temps de toutes petites choses, des at­tentions infinitésimales, qui, en même temps qu'elles aideront notre frère, aviveront en nous le véritable amour de Dieu présent, voire souffrant, dans le coeur de notre prochain.

M. Zundel aimait aussi citer ce geste, si minime, de sainte Thé­rèse de Lisieux qui, malade et déjà presqu'à l'agonie, ayant reçu des soeurs qui la gardaient un verre d'eau qu'elle ne pouvait boire que lentement et en plusieurs fois, et tardant à cause de sa faibles­se extrême, avait vu ses deux soeurs s'endormir à côté d'elle, et qui avait gardé en sa main jusqu'à leur réveil le verre vide qui l'incommodait.

On peut aussi lire et relire ces paroles très claires dans la 1ère épître de saint Jean :

" C'est un commandement nouveau que je vous donne en vous écrivant: ce qui est vrai pour le Christ l'est aussi pour vous. Puisque les ténèbres s'en vont et que déjà brille la vraie lumière, celui qui dit être dans la lu­mière et qui hait son frère est encore dans les ténèbres, mais celui qui aime son frère demeure dans la Lumière, il n'y a pas en lui de quoi le faire tomber. Mais celui qui hait son frère est dans les ténèbres, dans les ténèbres il mar­che, sans savoir où il va parce que les ténèbres l'ont rendu aveugle." (2, 9-11)

"Voyez quel grand amour nous a témoigné le Père, pour que nous soyons appelés enfants de Dieu, ce que nous sommes. La raison pour laquelle le monde ne nous connaît pas, c'est qu'il ne L'a pas connu. Mes bien-aimés, nous sommes dès à présent enfants de Dieu, mais ce que nous serons n'est pas encore appa­ru ! nous savons que, lorsqu'il apparaîtra, nous Lui serons semblables parce que nous Le verrons tel qu'il est." (3, 1-2)

"Voici le message que vous avez entendu dès le commencement, c'est que nous nous aimions les uns les autres, c'est parce que nous aimons nos frères que nous savons que nous sommes passés de la mort à la vie. Celui qui n'aime pas demeure dans la mort." (3, 11-14)

"C'est à ceci que nous avons reconnu l'amour : Celui-là (le Christ) a donné Sa Vie pour nous, nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères. Si quelqu'un possède les biens de ce monde et que, voyant son frère dans le besoin, lui ferme son coeur, comment l'amour de Dieu peut-Il demeurer dans son coeur? Mes petits enfants, n'aimons pas en paroles ou des lèvres, mais en acte et en vérité. Par là nous connaîtrons que nous sommes de la vérité, et devant Lui nous rassurerons notre coeur." (3, 16-19) (Ainsi l'amour en acte affermit notre cœur, renforce notre capacité d'amour.)

"Et tel est son commandement : que nous ayons foi au nom de Son Fils Jésus-Christ ET que nous nous aimions les uns les autres comme Il nous en a donné le commandement ..." (3, 23)

"Mes bien-aimés, aimons-nous les uns les autres, car l'amour vient de Dieu, et quiconque aime est né de Dieu et connaît Dieu. ... Voici comment est apparu parmi nous l'amour de Dieu : Dieu a envoyé dans le monde Son Fils Uni­que afin que nous ayons la Vie par Lui. Voici en quoi est l'amour : ce n'est pas nous qui avons aimé Dieu, c'est Lui qui nous a aimés et qui a envoyé Son Fils comme agent de propitiation pour nos péchés.

Mes bien-aimés, si Dieu nous a aimés de la sorte, nous devons, nous, nous aimer les uns les autres. Personne n'a jamais contemplé Dieu, si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour atteint en nous sa perfection." (4, 7-12)

"Celui qui demeure dans l'amour demeure EN Dieu et Dieu demeure en lui." "Dieu est Amour." (4, 16)

"Pour nous il nous faut aimer, parce que Lui nous a aimés le premier. Si quelqu'un dit: "j'aime Dieu", et qu'il haïsse son frère, c'est un menteur, celui en effet qui n'aime pas son frère qu'il voit, ne peut pas aimer Dieu qu'il ne voit pas. Voici le commandement que nous tenons de Lui: que celui qui aime Dieu aime aussi son frère." (4, 19-21)

En relisant les paroles de Zundel nous verrons que, si l'amour ne se manifeste pas dans les petites choses, très vite sans doute il n'y a plus d'amour! Si l'amour n'est pas attentif, si, même pour les meilleures raisons toutes valables, l'amour passe de l'autre côté de la route, faisant semblant de n'avoir pas vu, très vite il n'y a plus d'amour ! l'indifférence, parfois pire que la haine, a pris la place de l'amour et l'a éteint. Et les prêtres et religieux sont peut-être plus menacés que les autres de cette extinction de l'amour sans même qu'on s'en rende compte, comme le feu, qui couve encore sous la cendre, lentement vient à s'éteindre sans qu'on puisse "définir" le moment de cette extinction.

Seigneur, apprends-nous à aimer ! apprends-nous comment aimer notre prochain le plus proche ! Apprends-nous les nuances et délicatesses du vérita­ble amour !

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