Prière.

« Jésus-Christ ! Humanité de Jésus-Christ infiniment sainte, réellement présente en le cœur de tout homme ! Jésus-Christ toujours déjà-là, réellement présent en mon coeur depuis le premier instant de mon existence ! Apprends-nous, apprends-moi, à devenir silence pour l'écoute de ta vérité ! Que je la laisse transparaître ! Que j'en porte et diffuse sans cesse le rayonnement et la vie !

Début de la 2ème conférence de M. Zundel donnée au Caire à Sainte Marie de la paix en mars 1961.

C'est cela l'itinéraire de soi à soi, il n'y en a pas d'autre.

« Saint Augustin, comme vous le savez, a écrit ses Confessions aux environs de l'an 399-400 et, dans les Confessions, il y a au Livre 10ème une révélation singulièrement émouvante de son itinéraire dans ce que vous connaissez bien : "Trop tard, trop tard je t'ai aimée, Beauté toujours ancienne et toujours nouvelle ! trop tard je t'ai aimée, et pourtant tu étais dedans, mais c'est moi qui étais dehors, et je te cherchais en me ruant sans beauté vers ces beautés qui sans toi ne seraient pas : tu étais toujours avec moi, mais c'est moi qui n'étais pas avec Toi. "

Il est impossible de souligner mieux cet évangile intérieur que nous commencions à découvrir hier soir. Il s'agit bien pour Augustin d'un itinéraire de soi-même vers soi-même : il était dehors et, tout d'un coup, il se trouve dedans, il était au dehors de lui-même et, tout d'un coup, il se trouve au-dedans de lui-même parce qu'au-dedans de lui-même il a rencontré Quelqu'un, il a rencontré une Présence qui le rend présent à soi. La clef de son intimité, c'est justement cette Présence qu'il ne connaissait pas, ou qu'il ne reconnaissait pas, parce qu'il était en dehors de soi-même comme il était étranger à cette Présence.

Et voilà que, simultanément, dans le même moment, dans le même éclair, dans la même libération, dans la même joie, il découvre à la fois son intimité et la clef de son intimité dans cette Présence même.
Il se rend compte de cette Présence immédiatement reconnue, de cette Présence qui était toujours donnée : Dieu était toujours déjà là, c'était lui qui était absent. Mais justement, ces termes d'Augustin dans leur simplicité : dehors, dedans, ces termes nous empêchent de nous méprendre. Nous savons bien que c'est cela l'itinéraire, il n'y en a pas d'autre.

Au fond, si nous ne trouvons pas Dieu, c'est parce que nous ne nous sommes pas encore rencontrés nous-même, c'est parce que nous sommes aliénés à nous-même ! aliéné, ce mot qui a fait une si grande for­tune dans le marxisme : être aliéné ! Mais oui, nous le sommes tous ! Aliénés, nous le sommes depuis le commencement, nous le sommes dès notre naissance, nous le sommes toute la vie tant que nous n'avons pas rencontré ce qu'Augustin appelait justement "Vita vitae", la Vie, la Vie de notre vie.

Il est impossible de rendre plus sensible la joie de la rencontre avec Dieu que justement cette opposition entre le dehors et le dedans parce qu'il apparaît ainsi que Dieu est vraiment la clef de notre intimité. Nous ne pouvons accéder à nous-même qu'à travers Lui, c'est Lui qui est l'espace de lumière où notre dignité prend un sens, où Il apparaît vraiment comme un bien commun, comme un centre universel, comme une source, comme une origine, comme une valeur infinie !

Mais si cette rencontre avec Dieu est la condition de l'accès à nous-même, s'il nous est impossible de nous connaître sans Le connaître, s'il nous est impossible de vivre sans accéder jusqu'à Lui qui est la Vie de notre vie, c'est qu'auparavant nous étions mort, c'est la même chose d'être mort et d'être en dehors de soi-même ! c'est pourquoi c'est une question vide de sens que de se demander si il y a quelque chose après la mort, si l'on sera vivant après la mort.

La question n'est pas d'être vivant après la mort mais d'être vivant avant la mort, avant la mort ! Car justement le sens de notre existence et l'appel de l'Evangile, c'est de vaincre la mort, de vain­cre cette mort qui fait de nous-même un appendice de notre biologie, qui fait de nous-même un simple résultat des forces physico-chimiques et organiques qui se sont croisées au moment de notre conception.

Dans l'ordre biologique notre existence ne diffère pas, évidemment, elle ne diffère pas de celle des animaux. Nous sommes plantés dans l'univers comme eux, comme eux nous sommes une branche d'une même évolution et, tant que nous sommes ce résultat, ou cette résul­tante, nous n'existons pas et, si nous nous laissons porter par notre biologie, nous sommes déjà morts, car il n'y a aucune raison de revendiquer pour notre biologie une durée quelconque. Pourquoi notre biologie serait-elle plus sacrée que celle d'une punaise ou d'un chacal ?

Il est clair que l'immortalité n'a aucun sens si elle n'est pas l'éternisation de notre vie aujourd'hui. Etre dehors ou être mort, être au dehors ou être mort, c'est une seule et même chose, se laisser porter par sa biologie ou être mort, c'est une seule et même chose.

C'est pourquoi l'immense majorité des hommes sont déjà morts ! ils sont déjà morts parce qu'ils n'ont pas vaincu la mort, ils sont déjà morts parce qu'ils sont livrés aux forces aveugles qui sont à l'oeuvre dans l'univers, ils sont déjà morts parce qu'ils ne se sont jamais rencontrés eux-mêmes, ils sont déjà morts parce qu'ils n'ont pas eu accès à la Vie de leur vie, ils sont déjà morts parce qu'ils ne sont pas entrés dans cette communion avec la Présence qui est le coeur et la clef de notre intimité, ils sont déjà morts parce qu'ils ne sont pas devenus une source et une origine, parce qu'ils n'ont rien créé alors que l'homme n'est homme qu'au moment où il devient un créa­teur et de soi-même et de l'univers, en offrant à Dieu le berceau vivant d'un coeur transparent à Sa Lumière.

Le véritable néant pour l'homme, c'est l'absence de cette dimension humaine qui constitue notre dignité. Là où manque la dimension humaine, c'est vraiment pour l'homme le néant ! et là, au contraire, où la vie jaillit comme de sa source, la vie quand elle devient un dialogue d'amour, la vie quand elle triomphe justement de toutes ces forces aveugles qui font de nous simplement un morceau de l'univers, la vie alors devient éternelle, devient un centre où toute l'histoire se recueille, se condense, se récapitule et fait un nouveau départ.

Car chaque regard, chaque regard, comme Rilke l'a magnifiquement noté, chaque regard d'un enfant qui naît, c'est la naissance d'un nouvel univers, du moins c'est la possibilité d'une telle naissance d'un univers encore inconnu et qui prendra dans ce regard une perspective nouvelle, et qui deviendra dans ce coeur une offrande et une oblation nouvelle et qui sera, par cette vie devenue source et origine, un nouveau départ.

"Tu étais dedans, mais moi j'étais dehors. Tu étais toujours avec moi, mais c'est moi qui n'étais pas avec Toi ! " Mais, dès que la jonction se fait, dès que la communication s'établit et que Dieu devient la respiration de l'être tout entier, à ce moment-là la vie s'éternise et l'homme devenu source et origine porte l'univers, il porte l'univers ! il porte l'univers dans la seule dimension qui le rende accessible à l'intelligence, il porte l'univers sous l'aspect justement où l'univers intéresse l'esprit, où il nourrit la quête et la recherche du savant, où il donne à l'artiste le motif d'une contemplation inépuisable.

Et de fait tous les chefs d'oeuvre, que ce soient les admirables figures d'Abou Simbel, que ce soient les têtes modelées il y a 3000 ans par l'art sumérien, que ce soient les temples indochinois, mexicains ou grecs, que ce soient un lavis ou une eau-forte japonaise, que ce soient les cathédrales romanes ou gothiques, que ce soient les peintres d'hier ou d'aujourd'hui, tous les chefs d'oeuvre finalement nous émeuvent parce que, de l'un à l'autre, nous faisons la même rencontre, ils sont centrés sur la même Présence et devant tous, plastiques, picturaux ou sonores, devant tous les chefs d'oeuvre nous avons le même mouvement d'émerveillement parce que nous y reconnaissons la même Présence suggérée sous mille aspects différents, nous reconnaissons ce moment où l'artiste, tout d'un coup, a été ravi, où il a été comblé, où il était délivré de lui-même, où il s'est senti au contact d'une source infinie et où il a pu imprimer dans la matière le souvenir et l'émotion, et la joie et l'espace, et la durée éternelle de cet instant.

Et si l'humanité est si soucieuse de conserver les chefs d'oeuvre dont elle a hérité du passé le plus lointain, si c'est cela en effet qui lui fait le plus honneur, c'est justement parce que chaque chef d'oeuvre est, à sa manière, le sacrement visible, sensible, de cette rencontre unique. C'est parce que toutes les oeuvres d'art processionnent vers la même beauté, parce qu'elles s'organisent toutes autour du même centre, parce qu'elles respirent dans la même Présence et qu'elles nous communiquent la même joie et le même amour.

Et, si les oeuvres d'art sont ainsi vénérables, et si elles sont sacrées parce qu'elles portent l'empreinte de ce moment unique où l'artiste s'est dépassé dans la contemplation, où il s'est perdu de vue dans ce dialogue qui est la Vie de notre vie, à combien plus forte raison l'homme lui-même, l'homme lui-même quand il vit, quand il vit de cette beauté, quand il vit de cette harmonie, quand il est tout entier devenu cette musique, à plus forte raison est-il lui-même un centre, un centre éternel.

Justement en Dieu, l'homme, de la circonférence où il s'égarait, où il s'épuisait, l'homme est relié au centre et devient lui-même un centre où toute l'histoire s'organise, où toute la vie reprend signifi­cation, où toute réalité transparaît à travers un visage ! Le monde devient visage, le monde devient quelqu'un, le monde n'est plus une chose, il n'est plus un obstacle, il n'est plus une opacité, il n'est plus un refus, une condamnation de l'esprit ! Il devient lisible pour l'esprit, il devient cet immense livre où Saint Bonaventure voulait lire la Trinité, il cesse d'être dehors, il devient lui-même une réalité du dedans parce que désormais justement il y a une ouverture, il y a un lien, il y a une communication, il y a une relation qui s'établit entre toutes choses, et toute chose est une référence à la même Présence, toute chose indique le même Visage et nous reconduit à la même source. » (à suivre)

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